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LQJ : À l’image de ce qui peut avoir lieu dans l’écriture, il y a dans la vie de cette narratrice un aspect d’expérimentation, avec son lot d’échecs et de trouvailles. C.L. : Oui, c’est un couple qui se donne un nouveau contrat et la permission d’aller voir ailleurs, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle, à la fois à cause de son tempérament mais aussi parce qu’en tant que femme, elle n’a pas été élevée dans un esprit de conquête ou de séduction, elle attend qu’on vienne la chercher. Elle, par contre, est curieuse, elle veut, dit-elle, “faire partie de l’aventure”. Mais, mine de rien, elle a les pieds sur terre. Elle est pragmatique. Même si, bien sûr, elle idéalise trop longtemps son couple et refuse de voir tout ce qu’elle subit comme effacement, abandon ou solitude du corps à un âge encore jeune. Car il y a pour elle ce supplice de devoir séparer l’idée de l’amour durable et l’idée du corps heureux en amour. La tendresse n’existe pas dans sa vie, elle se sent coupée en deux. Elle trouve ailleurs de quoi être heureuse sexuellement et érotiquement, mais ça ne se passe plus avec l’homme qu’elle aime durablement, avec lequel elle a construit une famille, qui reste Vincent. Par ailleurs, si Vincent l’incite à se sentir aussi libre que lui, autrement dit à avoir un amant ou à refaire sa vie, il ne prend à aucun moment en compte le regard de la société sur les femmes qui se comportent de la sorte à l’intérieur d’un mariage qui semble à tout le monde idéal. L.D. : Quant à l’écriture, en ce qui me concerne, je parlerais plutôt de “tâtonnements” que d’“expérimentations”. Nous avons certes la possibilité de fixer les choses consciemment, ne serait-ce qu’à la relecture, mais quant à savoir si le résultat est convaincant, c’est une autre affaire. Jean-Philippe Toussaint dit que, quand il écrit, il se sent protégé, alors qu’une fois qu’il est publié, il est nu. Je partage son sentiment. L’écriture est un moment cosy. Bien sûr, il peut y avoir des moments douloureux, quand on est insatisfait de sa page, mais il y a quand même un aspect “enfant qui joue avec ses Playmobil”. Beaucoup d’écrivains prétendent que les personnages décident pour eux. Je n’y crois pas du tout. On a posé un jour la question à Faulkner, il a répondu : « Oui, mes personnages prennent leur indépendance et c’est toujours à la page 69. » LQJ : Dans un entretien que vous avez récemment donné, Caroline Lamarche, vous avez déclaré que Le Bel Obscur était un appel à décloisonner les luttes. BIO Née à Liège en 1955, Caroline Lamarche a passé sa petite enfance en Espagne (Asturies) où son père travaille comme ingénieur des mines. Elle grandit ensuite en région parisienne. Après des études de secrétaire puis de philologie romane à l’ULiège, elle enseigne le français en Belgique et au Nigeria. En 1996, elle obtient le prix Rossel pour son premier roman Le Jour du chien, publié aux Éditions de Minuit. En 2019, elle obtient le Goncourt de la nouvelle pour le recueil publié chez Gallimard Nous sommes à la lisière. En 2025, elle est finaliste dans la dernière sélection du Goncourt aux côtés de Laurent Mauvignier, Emmanuel Carrère et Natacha Appanah. JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 63 LE DIALOGUE

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