C. L. : Je ne pense jamais à livrer un message quand j’écris mais a posteriori je peux dire que le message est en effet “décloisonnons les luttes”. À une époque de sa vie, le couple dont je parle faisait des fêtes qui mêlaient des hétéros et des homos dans un joyeux mélange... Bien sûr, le cloisonnement des luttes, se retrouver dans un entre-soi, a été essentiel pour faire communauté et obtenir les libertés. Mais aujourd’hui que l’homophobie reprend vigueur avec la montée des extrêmes, le moment semble venu d’unir les luttes et d’agir ensemble. Selon la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, ce sont les féminismes qui seront capables de renverser l’ordre patriarcal du monde. Parce que les femmes, étant donné l’oppression dont elles ont été victimes, sont attentives à toutes les minorités. LQJ : Pour l’écrivain Édouard Louis, il existe un lien très fort entre le fait d’appartenir à une minorité et le genre autobiographique. « Il y a un lien profond, il me semble, entre l’expérience de la violence et l’autobiographie, a-t-il déclaré dans un entretien. « Comme si l’autobiographie était une conséquence de la violence, comme si elle constituait le genre littéraire des survivants. Historiquement, ce sont les femmes, les gays, les esclaves, les survivantes et survivants des camps, les rescapés et rescapées de guerre qui ont écrit des œuvres autobiographiques, parce que la violence les convoquait à parler, à témoigner de la violence. »* C.L. : Oui, cela me semble très juste. Impossible pour nous de sauter cette étape qu’Édouard Louis nomme “autobiographie”. Si j’avais une deuxième vie, je me mettrais peut-être à écrire des romans de science-fiction ou policiers, à m’envoler vers un autre monde. Mais en attendant, je peux dire qu’au départ de mon écriture il y a eu une forme de violence subie, intériorisée. L.D. : Ce n’est pas le cas de Kenan Görgün. Au départ, il n’a écrit que des romans purement fictionnels. Il n’avait pas envie de se sentir obligé de parler de ses origines sous prétexte qu’il était le premier écrivain belge francophone d’origine turque. Il n’est venu à la question de l’immigration turque dans son écriture que dans un second temps, lorsqu’il a acquis une place dans le champ littéraire belge. Mais il est peut-être l’exception qui confirme la règle. LQJ : Savez-vous aujourd’hui qui vous lit ? C.L. : Plutôt des femmes je crois, elles lisent plus… Ce sont aussi plutôt elles qui viennent me parler de ce livre qui soulève un angle mort. Du reste, il y a encore des vécus de femmes sur lesquels personne n’écrit, dont on ne parle pas ou peu. L’expérience de ce qu’on nomme “fausse couche”, si commune à beaucoup de femmes, est au cœur du dernier livre d’Hélène Laurain (Tambora, Verdier, 2025), par exemple. Alors certes, on peut se dire que ça fait partie de la condition féminine, que c’est banal, donc qu’on n’en parle pas. Mais c’est comme si on disait “beaucoup de femmes ont été violées donc on n’en parle pas”. Voilà pourquoi je me suis tue là-dessus pendant 20 ans (cf. La mémoire de l’air, Gallimard, 2014). Je me disais : « Il y a tellement de femmes qui ont vécu ça, qu’est-ce que j’irais raconter ? » L.D. : Personnellement, je trouve que la scène du viol dans La mémoire de l’air permet aux lecteurs masculins de saisir ce que c’est que d’être une femme et d’être violée. C’est un livre qui, en ce sens-là, a changé ma vie. J’en parle souvent à mes étudiantes et à mes étudiants pour leur dire que la littérature a ce pouvoir d’identification. De même, la lecture des romans d’Hervé Guibert donne aux hétérosexuels une idée de l’amour entre hommes. Le cinéma ne peut pas produire le même effet, car il nous met d’office dans une position de voyeurisme. La littérature est l’art qui permet le mieux de comprendre des individus vraiment très différents de nous. C’est pour cette raison que je lis des romans et je ne vois pas ce qui, dans la société, peut remplacer cela. Les articles de journaux, les articles scientifiques, les essais ne permettent pas le même investissement personnel car ils sont rédigés pour que l’on comprenne toutes et tous la même chose. Si l’on comprend autre chose, c’est qu’il y a un malentendu, alors que le sens en littérature est ouvert et laisse place à diverses interprétations. Je ne suis pas le premier à le dire : je pense que les romans ne sont pas achevés tant qu’ils ne sont pas lus : il y a 80 % du travail qui est fourni par l’écrivaine ou l’écrivain et 20 % du travail par la lectrice ou le lecteur. Selon Barthes, « écrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un dernier suspens, s’abstient de répondre ». Bien sûr, il est important de lire d’autres types de textes, mais la lecture des romans est ce qui permet de nous ouvrir à l’autre le plus efficacement. Voilà pourquoi il ne faut pas que le roman disparaisse. * https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/06/29/edouard-louismonique-sevade/ JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 64 LE DIALOGUE
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