C.L. : Moi, j’aime les livres qui ont fonction de paraboles, ceux qu’on peut lire à différents niveaux, à différents âges de la vie et dans lesquels on trouve toujours quelque chose de différent. J’aime l’image du kaléidoscope pour parler du roman : ce sont toujours les mêmes petits morceaux de verre, mais selon la manière dont on le tourne, on voit surtout du rouge ou surtout du vert, du bleu... Voilà pourquoi je suis confrontée à des réactions extrêmement variées par rapport à mon livre. Il y a des gens qui me disent : « Je ne comprends pas pourquoi elle est restée si longtemps »; tandis que d’autres sentent que le livre leur redonne confiance en la possibilité du couple ou encore leur donne envie d’en finir. LQJ : Dans ce livre, vous évoquez, par petites touches, les inondations qui ont frappé la région liégeoise en juillet 2021, le réchauffement climatique... Comment voyez-vous la question de l’engagement en littérature ? C.L. : Tous mes livres sont traversés par mes préoccupations. Je suis proche des questions environnementales mais j’ai aussi été amenée sur le terrain de l’hôpital en temps de Covid, des sans-papiers, des prisons, des victimes des inondations de juillet 2021 [ndlr : ce qui a donné naissance au spectacle Les Enfants de la Vallée créé fin 2025 par les Ateliers de la Colline et mis en scène par Mathias Simons]. Pour moi, le but, ce n’est POUR ALLER PLUS LOIN • Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, Seuil, 2025 • Caroline Lamarche, Mira, postface de Laurent Demoulin, Bruxelles, Espace nord, 2025 • Textyles, no 64, Caroline Lamarche, sous la direction de Laurence Brogniez et de Laurent Demoulin, 2023, disponible en ligne https://journals.openedition.org/textyles/6256 • Laurent Demoulin, Robinson, Gallimard, 2016 pas d’être un écrivain, mais d’être un humain avec la vie la plus riche possible, la plus connectée au monde. Mon outil, c’est l’écriture, mais je suis aussi une citoyenne, une femme, une mère, une amie… Je manie l’outil, je le connais, je le mets au service de ma pensée, de mes émotions, de ma propre émancipation, pour ensuite revenir au monde plus vivante. Les écrivains que j’aime sont tous traversés par le flux de leur époque, de leur condition, parfois d’un autre métier, d’engagements divers. Il y a des moments où l’identité d’écrivain me fatigue ! Je lis mes contemporains mais je les fréquente modérément. Et j’essaie de ne pas céder aux mirages des ventes, des prix, ni aux frustrations afférentes. Chaque année, je découvre des livres formidables et pourtant relativement confidentiels, ce qui signifie qu’il y a, même au sein du milieu littéraire et de la critique, des angles aveugles et des auteurs oubliés. Et puis j’ai toujours un vague sentiment d’imposture, peutêtre propre à notre condition d’outsiders francophones. Ces derniers mois, sollicitée dans le cadre de la sélection du Goncourt, y compris du Goncourt des lycéens et des détenus, j’ai été très calme, très heureuse, habitée du simple souci d’aller au-devant de ces rencontres dans une forme de sincérité et peut-être de fantaisie, en tout cas de lâcher-prise. La posture du grand écrivain (du grand homme de manière générale) m’est insupportable. J’écris pour des gens normaux, comme je le suis moi-même. L.D. : La question de l’engagement en littérature est extrêmement complexe. J’aime citer à ce sujet une phrase du dramaturge liégeois Jean-Marie Piemme : « Ainsi, l’art est politique de ne pas être politique comme la politique. » À méditer ! RENCONTRE Prolongez ce dialogue avec Caroline Lamarche et Laurent Demoulin lors d’une rencontre suivie d’une séance de dédicaces, le jeudi 12 février à 18h30, à la librairie Livre aux Trésors, place Xavier Neujean 27/A à 4000 Liège. * sur réservation par mail à info@livreauxtresors.be JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 65 LE DIALOGUE
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