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Pour Édouard Delruelle, professeur de philosophie politique, en faculté de Philosophie et Lettres, chargé de mission auprès de la Rectrice pour “outiller” l’ULiège face aux conflits globaux, la liberté académique est essentielle mais menacée. Or elle concerne autant les chercheurs que les citoyens qui en sont les destinataires finaux. Il plaide pour une mobilisation autour de cette question. CARTE BLANCHE ÉDOUARD DELRUELLE - PHOTO JEAN-LOUIS WERTZ En septembre dernier, l’université de Berkeley, temple historique de la liberté de pensée, a accepté de livrer à l’administration Trump une liste d’étudiants et de professeurs suspectés d’“antisémitisme” en raison de leur engagement en faveur de la cause palestinienne. Dans cette liste figure la philosophe Judith Butler, docteure honoris causa de l’université de Liège. Qui aurait imaginé, il y a un an à peine, que les universités les plus performantes et les plus prestigieuses au monde seraient l’objet d’attaques aussi violentes de la part du pouvoir politique, et qu’elles céderaient si prestement à ses intimidations et injonctions ? Que des programmes de recherche essentiels pour l’avenir de l’humanité dans les domaines de la santé ou du climat seraient démantelés ? Que les chercheurs en sciences humaines et sociales devraient bannir de leur vocabulaire des termes tels que diversité, égalité, inclusion ? Pourtant, nous avions tort de penser que ces atteintes brutales à la liberté académique ne pouvaient avoir cours que dans les régimes autoritaires. Cela fait plusieurs années que l’Academic Freedom Index enregistre une dégradation de la liberté académique en Europe1. Intrusion du management dans la gouvernance universitaire, culture de la “post-vérité“ sur les réseaux sociaux, ciblage d’intellectuels critiques par l’extrême droite, stigmatisation d’un prétendu “wokisme“ que propageraient les études de genre, décoloniales ou LGBTQIA+ : ces offensives ne sont pas neuves, et elles touchent aussi la Belgique2. Mais un coup d’accélérateur a indéniablement été donné cette année 2025, avec les coupes budgétaires dans la recherche décidées par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, une réforme des pensions cataclysmique, avant d’autres mesures annoncées sur le précompte chercheur ou le statut de fonctionnaire. Les Mouvements Stand Up for Science au niveau mondial, ou “Université en Colère” chez nous, témoignent de l’inquiétude de la communauté universitaire face aux menaces qui pèsent sur la liberté académique. Ces menaces sont multiples. On peut schématiquement en identifier quatre : 1. les menaces politiques provenant de gouvernements et de mouvements politiques déterminés à contrôler idéologiquement la production et la diffusion des connaissances ; 2. celles que font peser sur la science la logique économique de marché – rentabilité, compétitivité, privatisation de la recherche, avec comme conséquences, entre autres, la précarisation grandissante des chercheurs et le découplage de l’excellence scientifique et de la liberté académique3 ; 3. l’emprise des technologies du numérique et leur l’impact sur la propriété intellectuelle, l’autonomie pédagogique, l’esprit critique ou la créativité (fake news, IA mobilisée à des fins de propagande, intrusion des réseaux sociaux dans les débats académiques, etc.) ; 4. la propagation d’un “sciento-populisme” au sein d’une opinion publique de plus en plus polarisée et critique à l’égard des élites (intellectuelles, judiciaires, journalistiques, etc.). Ces menaces se conjuguent le plus souvent : la censure politique d’un Trump s’exerce par la pression économique, la tech numérique délégitime la science auprès des internautes, les impératifs financiers justifient la mise au ban des savoirs critiques. Aucun domaine de recherche n’est épargné : les sciences humaines et sociales sont attaquées en raison de leur prétendue dangerosité idéologique ou de leur inutilité économique présumée mais les STEM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques) sont aussi menacées d’êtres instrumentalisées comme simples vecteurs de puissance géopolitique, comme c’est déjà le cas en Russie ou en Chine. 1 https://academic-freedom-index.net/ 2 Symptomatique à cet égard, la publication du centre Jean Gol, directement inspirée par le néoconservatisme américain : “Le wokisme : ce nouveau totalitarisme dont on ne peut prononcer le nom” (2023) 3 La liberté académique est ainsi absente des critères utilisés par le classement Shangai Jiatong. JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 7 L’OPINION

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