La recherche scientifique évolue dorénavant dans un warscape4, c’est-à-dire un espace traversé par la violence politique, sociale et économique, et où les rapports de pouvoir et de savoir sont complètement reconfigurés. Trois modalités de ces rapports se dégagent : 1. la guerre contre la science menée par ceux qui veulent la destruction de l’autonomie des universités et de la libre recherche (en même temps que celle de la démocratie) ; 2. la guerre dans la science, du fait des fractures au sein de la communauté universitaire elle-même autour de questions controversées telles que le colonialisme, le conflit israélo-palestinien, le transgenrisme, etc. ; 3. la science face à la guerre, qui soulève la question des collaborations “à risques”, notamment avec l’industrie de l’armement ou avec des partenaires internationaux potentiellement impliqués dans des violations du droit humanitaire – question très polarisante, comme l’a montré à l’ULiège la polémique autour de la chaire Thalès. UNE CULTURE CITOYENNE C’est dans cette perspective que la liberté académique, j’en suis convaincu, doit être défendue et protégée, non par corporatisme, mais parce qu’elle est la condition de tout développement scientifique comme de tout État de droit et de toute démocratie. Telle est aussi la conclusion du remarquable rapport publié récemment par Sophie Balme pour France-Universités, qui propose une “stratégie globale” de renforcement de la liberté académique en 65 propositions5. Comment créer une véritable culture professionnelle, politique et surtout citoyenne autour de la liberté de recherche et d’enseignement ? Une culture citoyenne surtout, car l’une des raisons pour lesquelles Trump peut attaquer si brutalement les universités est l’hostilité d’une grande partie de l’opinion publique américaine à l’égard d’un monde universitaire jugé arrogant, coupé des réalités et entretenant un système de reproduction sociale financièrement inaccessible au plus grand nombre. Nous devons éviter de nous retrouver dans cette situation. La première des 65 propositions de Sophie Balme est d’inscrire la liberté académique dans la Constitution française. Pourquoi pas aussi en Belgique, qui suivrait ainsi l’exemple de l’Italie ou de l’Allemagne (dont on sait quelles tragédies historiques ont été à l’origine de leurs constitutions d’après-guerre) ? Ouvrons le débat. Certains constitutionnalistes objecteront que si la liberté académique ne figure pas formellement dans le texte constitutionnel, elle est néanmoins explicitement reconnue par la jurisprudence de la Cour constitutionnelle6 et de la Cour européenne des droits de l’Homme7, et qu’elle est en outre consacrée par la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, un texte qui est au sommet de la pyramide normative et d’application directe dans notre droit national8. D’un point de vue juridique, ma proposition serait comme un coup d’épée dans l’eau. On répondra toutefois que presque toutes les libertés fondamentales sont dupliquées aux deux niveaux normatifs, européen et national, ce qui renforce leur effectivité juridique et leur portée symbolique. Mais surtout, le processus politique de révision de la Constitution qu’il faudra parcourir serait l’occasion d’une large mobilisation du monde académique et, espérons-le, de la société civile, et d’un débat démocratique autour de la liberté de recherche et d’enseignement9. Ce débat obligerait les partis politiques à se positionner et à en tirer les conséquences sur les plans programmatique et législatif. Et il représenterait une belle opportunité de solidarité et d’échange entre acteurs et actrices de la recherche au nord et au sud du pays. UNE LIBERTÉ SPÉCIFIQUE ET COMPLEXE Ce débat serait surtout l’occasion de s’interroger sur la spécificité et la complexité de la liberté académique. Spécificité par rapport à la liberté d’expression, dont jouit tout citoyen et qui l’autorise à dire ce qu’il veut10, y compris des choses idiotes et insignifiantes – ce dont un grand nombre ne se prive pas. Tandis que la liberté académique est un outil au service d’une finalité qui dépasse son bénéficiaire : la recherche de la vérité sans contraintes (une belle définition du philosophe Paul Ricoeur). 4 Tobias Hagmann, “The geography of warscape”, Third World Quarterly 31 (2010) 385-99 5 Sophie Balme, Défendre et promouvoir la liberté académique. Constats et 65 propositions d’action, France-Universités, 2025 (disponible sur https://france-universites.fr) 6 « Les enseignants et les chercheurs doivent jouir, dans l’intérêt même du développement du savoir et du pluralisme des opinions, d’une très grande liberté pour mener des recherches et exprimer leurs opinions dans l’exercice de leur fonction. » (Cour constitutionnelle de Belgique, arrêt 167/2005 du 23/11 2005, B.18.1/), cf. Michel Pâques (2007), “Liberté académique et Cour d’Arbitrage“, in Liber amicorum P. Martens, Larcier, 399-418 7 Cécile Romainville (2016), “La liberté académique devant la Cour européenne des droits de l’Homme”, Revue interdisciplinaire d’études juridiques (77), 33-58 8 Article 13 : “Les arts et la recherche scientifique sont libres. La liberté académique est respectée.” 9 Cette “campagne” pourrait aussi concerner la liberté artistique, car les textes de références, dont la Charte, associent les deux libertés. 10 Hors des atteintes à la loi telles que l’incitation à la haine, la calomnie, etc. JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 8 L’OPINION
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