LQJ 293

Une finalité qui nous impose des devoirs (à commencer par celui de nous soumettre au jugement de nos pairs). Complexité ensuite de la liberté académique, qui est multidimensionnelle, comme en témoignent les cinq critères utilisés par l’Academic Freedom Index : la liberté de recherche et d’enseignement, la liberté de collaborer, d’échanger et de diffuser les données et les connaissances, l’autonomie institutionnelle des universités, l’intégrité du campus à l’égard des forces de l’ordre mais aussi des groupes militants violents et enfin la liberté d’expression académique et culturelle, y compris sur des questions politiques ou sociétales. De vrais enjeux se posent quant aux limites de chacune de ces libertés, et aux tensions qui peuvent exister entre elles, en particulier entre la liberté académique individuelle et l’autonomie des universités. Car pour garantir celle-là, celles-ci ne doivent-elles pas s’astreindre à une certaine “réserve institutionnelle” (un terme plus approprié que “neutralité”) sur les questions politiques ?11 Je le crois ; mais cette “réserve” est-elle encore de mise face à des violations caractérisées du droit international et du droit humanitaire ? C’est toute la complexité du débat autour des collaborations avec les universités israéliennes... RÉSISTANCE, NUANCE, RESPONSABILITÉ Comment faire de nos universités des espaces à la fois ouverts sur le monde et préservés de la violence qu’il engendre ? Des espaces de résistance à l’obscurantisme abyssal qui gangrène nos sociétés, de nuance contre les simplismes idéologiques, de responsabilité à l’égard des immenses défis environnementaux, sociaux, géopolitiques dont dépend l’avenir de l’humanité ? Ce qui arrive aujourd’hui au monde de la recherche doit faire réfléchir chacun d’entre nous sur son ethos académique, sur le mode de subjectivation qu’implique un exercice sans réserve mais responsable de la liberté académique. Mais cette réflexion doit aussi être collective, autour d’un objectif mobilisateur. C’est ce que je propose. La liberté académique dans la Constitution, ce n’est donc pas figer dans le marbre une vérité révélée, mais au contraire ouvrir le débat sur une liberté essentielle mais menacée, qui regarde tant les acteurs de la recherche que les citoyens qui en sont les destinataires finaux. Ce n’est pas non plus cantonner le débat au niveau belge, mais créer l’opportunité d’un mouvement à l’échelon européen, afin que la recherche y préserve son autonomie à l’heure où, en Chine et aux USA (et ailleurs), elle est désormais sous contrôle politique. Sophie Balme propose ici aussi des pistes d’action pour l’Union européenne, en termes d’investissements mais aussi d’outils concrets de mesure et de promotion de la liberté académique. Et bien sûr, nous devons continuer à manifester notre solidarité envers les chercheurs inquiétés ou opprimés partout dans le monde12. Pour atteindre ces objectifs, je suggère une double stratégie, par “en haut” et par “en bas”. D’un côté, un engagement des rectrices et des recteurs du nord et du sud (via le CREF (Conseil des rectrices et recteurs francophones) et le VLIR (Vlaamse interuniversitaire raad), en nouant aussi des alliances par-delà les frontières13. L’ULiège pourrait être le moteur d’un tel engagement, par la voix de la rectrice Anne-Sophie Nyssen. De l’autre côté, une mobilisation de nous tous, acteurs et actrices de la recherche, envers le monde politique et la société civile – une mobilisation qui prendrait la forme de pétitions, de colloques, de forums, mais aussi de production de savoirs14 (qui manquent cruellement dans le domaine francophone15). En tous cas, il est grand temps d’agir si nous ne voulons pas plier demain, à notre tour, devant les apprentis Trump qui pullulent autour de nous. 11 Cécile Laborde, “Sur le positionnement politique des universités”, AOC (2024) : https://aoc.media/analyse/2024/10/22/sur-lepositionnement-politique-des-universites/ 12 Solidarité dont le programme Scholars At Risk est l’instrument le plus connu. 13 Par exemple avec l’Institut Pasteur, dont la directrice, Yasmina Belkaid, faite docteure honoris causa de l’ULiège en novembre, est très engagée dans la défense de la liberté académique. 14 Édouard Delruelle a aussi obtenu un projet de recherches Welchange du FNRS pour financer une thèse de doctorat sur le thème: “La liberté académique en temps de conflits. Approche éthique et politique des atteintes à la liberté académique dans les sociétés dites démocratiques”. 15 Notons malgré tout l’Observatoire des atteintes à la liberté académique (https://www.afsp.info/activites/observatoire-oala/) L’OCCASION D’UNE LARGE MOBILISATION JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 9 L’OPINION

RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=