Le Quinzième Jour Quadrimestriel de l’ULiège MAI-AOÛT 2026 I 294 L’OPINION Les défis de la douane LE DIALOGUE Le journalisme indépendant DOSSIER Les insectes, précieux alliés INONDATIONS, 5 ANS Eau vive ULiège 294 I MAI-AOÛT 2026 I Le Quinzième Jour
Illustration de couverture : David Ghaye VOTRE AVIS Quelles lectrices et lecteurs du Quinzième Jour êtes-vous ? Quelles sont vos habitudes de lecture ? Avez-vous des suggestions à nous transmettre ? Participez à cette courte enquête en ligne et tentez de remporter des bons d’achat sur le webshop de l’ULiège. MERCI ! www.lqj.uliege.be/enquete
Anne-Sophie Nyssen, réélue Rectrice LA RÉDACTION La communauté de l’ULiège, avec une participation record de votes, a exprimé un choix très clair lors des élections rectorales qui se sont tenues mi-avril : la rectrice Anne-Sophie Nyssen a été reconduite dans ses fonctions avec le score de 77,17 % des voix, pour un mandat de quatre ans à dater d’octobre prochain. « Les membres de l’ULiège ont montré qu’ils soutiennent une institution publique, un lieu de débats pluriels, une université engagée dans les turbulences qui traversent notre société, notamment sur le plan des droits humains et de la transition », a-t-elle partagé au lendemain de sa réélection. Dans son programme et au fil des débats de la campagne, Anne-Sophie Nyssen a insisté sur la dimension collective de son projet et l’importance de l’équipe à ses côtés – équipe largement identique à celle qui l’a accompagnée depuis 2022 dans sa fonction, alors qu’elle devenait la première femme à occuper ce poste à l’ULiège. Sa vision pour 2026-2030 s’organise autour d’une conviction centrale : l’université doit, alors que « la mer est agitée et les vents soufflent fort », simultanément tenir un cap et se réinventer. Il s’agit de défendre l’ADN universitaire (synergies enseignement-recherche, diversité disciplinaire, liberté académique, réflexion éthique) dans un contexte de pressions financières et politiques face au rôle et à l’autonomie des universités. Mais aussi de repenser en profondeur les modalités de l’enseignement à l’heure de l’intelligence artificielle, de la volatilité des connaissances et des métiers, de la formation tout au long de la vie. La Rectrice entend par ailleurs consolider l’ancrage territorial de l’ULiège tout en maintenant une présence internationale active. Elle souhaite également poursuivre la simplification administrative, l’amélioration des conditions de travail du personnel et le soutien aux étudiants et étudiantes en situation de précarité. Selon Anne-Sophie Nyssen, « le monde est entré dans une phase historique de déstabilisations et de transformations rapides et radicales, parfois fulgurantes et sidérantes. Dans un tel contexte, une question est cruciale : le compromis entre continuité et changement, stabilité et agilité. Mais cela ne suffira pas. Il nous faut des principes de haut niveau : résistance, audace et créativité. » S. Seyen MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 3 L’ÉDITO
L’ÉDITO 3 A nne-Sophie Nyssen, réélue Rectrice L’OPINION 6 Vanessa Franssen, les défis de la douane À LA UNE 10 I nondations, cinq ans plus tard : où en est-on ? OMNI SCIENCES 18 En deux mots 22 Simenon en traductions 24 G estion des épidémies 28 IA et recrutement 30 Bientraitance gynécologique 34 Insectes à la loupe 60 Sorties de presse 68 Donum, florilège saisonnier 77 Famous scholars : Édouard Van Beneden Sommaire Vetpath-ULiege ULiège 294 I MAI-JUIN 2026 I Le Quinzième Jour V. Havelange MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 4 SOMMAIRE
ALMA MATER 23 Expo : 30 ans de Kroll pour Le Quinzième Jour 38 Étudiant·es à statut UNIVERS CITÉ 42 Parole d’enfants 58 Ucoopia, solidarité renforcée 70 Archéométrie à la Boverie LE PARCOURS 44 Gaëtan Kerschen, vibrer pour l’aéronautique ICI ET AILLEURS 48 Réserve naturelle du Sart Tilman Ucoopia D. Houcmant - Goldo T. Stragier L’INVITÉE 54 Alice Crary, justice animale LE DIALOGUE 62 Sarah Freres, Olivier Daelen et Caroline Wintgens autour du journalisme FUTUR ANTÉRIEUR 72 Rétrovision 78 Petites mythologies uliégeoises MICRO SCOPE 80 Radio 48FM LE KROLL 83 Inondations MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 5 SOMMAIRE
Domaine hautement stratégique, la douane belge, située au cœur de l’Europe, fait face à un cadre légal inadapté et obsolète, particulièrement pour l’e-commerce qui est en hausse. Vanessa Franssen, professeure en droit pénal et responsable de la chaire interuniversitaire en droit douanier (ULiège et UAntwerpen), livre son plaidoyer pour une modernisation de la législation douanière et souligne les atouts liégeois en la matière. CARTE BLANCHE VANESSA FRANSSEN – PHOTO GEOFFREY MEULI Les défis de la douane Vanessa Franssen 6 MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE L’OPINION
Depuis une dizaine d’années, l’e-commerce a pris un énorme envol. Liège étant un centre logistique important, une grosse partie des colis que nous commandons tous chaque jour en ligne passe par Liege Airport. En 2025, près d’un milliard et demi de colis ont été déclarés à Bierset et il est prévu que ce chiffre augmentera encore. Liege Airport se classe ainsi parmi les plus grands aéroports européens dans le domaine du fret. Sans surprise, cet afflux de colis venant de partout dans le monde crée d’énormes défis pour la douane belge, soumise à l’obligation européenne d’encaisser les droits de douane, qui constituent une ressource financière primaire de l’Union européenne. Dans le même temps, la douane joue également un rôle dans la collecte de la TVA sur les importations. Mais la mission de la douane ne se réduit pas à la collecte d’impôts européens et belges. Elle assume aussi de nombreuses missions non fiscales, en lien étroit avec d’autres administrations. Elle est un acteur de première ligne dans la lutte contre la contrefaçon, dans la surveillance de la sécurité alimentaire et de la santé publique, dans la protection de l’environnement, et dans le combat du trafic de stupéfiants. Les contrôles douaniers sont donc essentiels pour lutter contre la fraude douanière, mais aussi pour combattre la criminalité organisée internationale sous toutes ses formes. Néanmoins, vu la quantité de produits qui arrivent via nos (aéro)ports, il est impossible de tout surveiller. Une bonne analyse des risques en amont est donc indispensable pour cibler au mieux les contrôles. De plus, les impératifs économiques (et les attentes des consommateurs) exigent une intervention douanière rapide et efficace. La réglementation douanière est toutefois complexe et l’exécution des contrôles pas forcément facile. La douane belge, centrale sur la carte de l’Europe, est dès lors un maillon essentiel de notre économie : elle joue un rôle clé dans le fonctionnement et l’attractivité de nos (aéro)ports et centres logistiques. UN CADRE LÉGAL OBSOLÈTE ET INADAPTÉ Malgré le rôle crucial de l’administration générale des douanes et accises, le cadre légal belge n’est pas bien adapté à la réalité du terrain, dont celle de l’e-commerce. La loi générale sur les douanes et accises date de 1977 (loi commune à la Belgique et au Luxembourg), mais ses origines sont bien plus anciennes. Le système actuel de contrôle est largement basé sur une législation datant de l’époque néerlandaise (1822 !), aujourd’hui est obsolète. Les Pays-Bas l’ont d’ailleurs abandonnée dans les années 1960. Malgré plusieurs modifications ponctuelles, la loi belge n’est plus conforme aux réglementations douanières européennes ni au droit pénal moderne. À titre d’exemple, le droit européen impose le paiement rapide des droits de douane indépendamment de toute contestation, tout en permettant des exceptions en cas de difficultés graves d’ordre économique ou social, et sans empêcher un recours ultérieur. En Belgique, au contraire, le paiement est lié à la procédure sur le fond, limite les possibilités de contestation et ne prévoit pas de mécanisme formel d’exception conforme au droit européen. Sur le plan des sanctions, le droit douanier belge est particulièrement sévère. Alors que des législations plus modernes (comme aux Pays-Bas) optent pour un système de sanction à deux voies – d’un côté, procédure et sanctions administratives pour les cas de non-respect les moins graves, de l’autre, poursuites pénales et peines pour les cas de véritable fraude douanière –, en Belgique, tout non-respect de la loi douanière constitue une infraction pénale. Le choix belge quasi absolu pour la voie pénale mène à un système de sanction dur, voire disproportionné. Les procédures pénales sont souvent complexes, poussant les opérateurs économiques à transiger avec la douane afin d’éviter d’interminables procédures et de lourdes sanctions, en plus d’une atteinte à leur réputation. Si le système belge est très sévère contre les opérateurs économiques, même ceux de confiance, il est aussi – peut-être paradoxalement – d’une très grande inefficacité dans la lutte contre la fraude. Les pays voisins considèrent souvent la Belgique, à tort ou à raison, comme un lieu où se concentre la fraude. MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 7 L’OPINION
En outre, il est important de souligner que les règles de procédure en matière douanière offrent nettement moins de garanties procédurales que la procédure pénale de droit commun. Ainsi, un suspect n’a, par exemple, pas le droit formel d’accès au dossier répressif. Certes, il peut demander à la douane d’y accéder, mais l’administration n’a pas l’obligation de répondre à cette demande et le suspect n’a aucune voie de recours contre un refus. Il n’existe pas non plus de procédure pour demander la levée d’une saisie. Le maintien d’une procédure aussi dérogatoire pose question à la lumière des droits fondamentaux et, plus particulièrement, des principes d’égalité et de non-discrimination consacrés par la Constitution belge. Si, par le passé, ces règles spéciales ont toujours été justifiées par le caractère transfrontalier des fraudes douanières, le nombre important de personnes concernées, la technicité de la matière et la grande mobilité des marchandises, cette justification mérite aujourd’hui d’être remise en question, à une époque où bien d’autres formes de criminalité sont hautement complexes et transfrontalières. Par ailleurs, le système actuel s’avère insuffisamment adapté aux principes modernes de confiance et de coopération entre autorités douanières et opérateurs économiques. Dans d’autres pays de l’UE, des efforts sont déployés pour accélérer le traitement administratif des irrégularités douanières, et axer la politique douanière sur la confiance faite aux entreprises qui démontrent une compétence et un niveau d’expertise élevés. De même, au niveau de l’UE, la réforme du droit douanier qui se prépare en ce moment s’oriente vers une collaboration accrue entre autorités publiques et acteurs privés – collaboration indispensable pour assurer une approche plus intelligente des contrôles douaniers et mieux adaptée à l’ecommerce. Ainsi, les opérateurs les plus fiables pourront bénéficier d’une procédure de déclaration simplifiée. Grâce à un portail unique pour tous les opérateurs, l’UE sera en mesure de construire un data hub et d’exploiter ces données pour l’analyse des risques. MONOPOLE DE LA DOUANE Autre point où le droit douanier belge s’écarte de la procédure pénale de droit commun : le monopole de poursuites pénales de l’administration générale des douanes et accises. Le rôle du ministère public dans ce type de procédure est en effet très limité. Pendant l’enquête, le ministère public ne joue même aucun rôle – c’est la douane qui dirige l’enquête. Une fois l’enquête terminée, c’est à la douane de décider d’engager des poursuites pénales, de proposer une transaction ou de classer l’affaire sans suite. Si l’action publique est portée devant les juridictions répressives, le ministère public n’intervient que pour requérir la peine d’emprisonnement. Pour le reste, l’action publique est exercée par l’administration générale des douanes et accises. Celle-ci porte d’ailleurs une double casquette, car elle requiert à la fois des peines (autres que la peine d’emprisonnement) et le paiement des droits de douane (qui relève de l’action civile). Le monopole de la douane belge n’est pas seulement dérogatoire ; il se heurte également aux règles européennes relatives au Parquet européen, comme une étude scientifique de l’ULiège et la KU Leuven l’a souligné. Le Parquet européen, établi par un Règlement de l’UE adopté en 2017, est opérationnel depuis juin 2021. Il a été créé pour mieux combattre la fraude contre les intérêts financiers de l’UE, dont la fraude douanière. C’est un acteur judiciaire hybride : son siège se trouve à Luxembourg, mais les enquêtes pénales sont conduites au niveau national par les procureurs européens délégués, sous la supervision des chambres permanentes à Luxembourg. Son cadre légal est hybride également : le Règlement ne règle pas toutes les questions, mais renvoie souvent au droit national. Selon ce Règlement, le Parquet européen mène l’enquête, de manière impartiale et indépendante, avec l’aide des autorités nationales. Toutefois, le législateur belge n’a pas souhaité complètement abandonner le monopole de la douane et a opté pour un système sui generis critiqué par le monde académique. Sous la pression de la Commission européenne, une loi dite “réparatrice” devrait sous peu être adoptée par le Parlement fédéral pour se mettre en conformité avec le droit de l’UE et pour clarifier les règles applicables à la douane lorsqu’elle effectue des actes d’enquête à la demande du Parquet européen. MODERNISATION DU CADRE LÉGAL BELGE Incontestablement, par rapport aux pays voisins, la Belgique est à la traîne en termes de transparence, de rapidité et de proportionnalité des sanctions. Des recherches scientifiques récentes montrent que la législation douanière actuelle et la politique de sanctions ont un besoin urgent d’être UN MAILLON ESSENTIEL DE NOTRE ÉCONOMIE MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 8 L’OPINION
modernisées. Conscient de la nécessité d’une réforme fondamentale, le précédent ministre des Finances Vincent Van Peteghem a pris l’initiative, en mai 2024, d’instituer une commission de réforme de la politique de sanctions au sein du Forum national, plateforme de concertation qui rassemble des représentants du secteur privé (commerce) et des fonctionnaires de l’Administration générale des douanes et accises. Cette volonté de réforme s’est encore renforcée dans l’accord du gouvernement De Wever conclu en janvier 2025. Cet accord porte une attention particulière à la modernisation de la législation douanière et, plus particulièrement, à la réforme de la politique de poursuites et de sanctions en mettant davantage l’accent sur l’application administrative plutôt que pénale. Au final, l’objectif est de placer les opérateurs économiques au centre des préoccupations et d’attirer davantage d’investissements en Belgique. CHAIRE INTERUNIVERSITAIRE UNIQUE Afin de soutenir la réforme de la législation et la recherche dans ce domaine, un secteur de niche certes, mais hautement stratégique, l’ULiège s’est associée avec l’Université d’Anvers en 2025 pour créer une chaire interuniversitaire*. Cette chaire, unique en son genre, bénéficie du soutien des secteurs privé et public, et s’inscrit dans le prolongement des recherches antérieures des deux universités. À l’ULiège, ces travaux portent, entre autres, sur l’e-commerce, la contrebande de cigarettes, les actes d’enquête et le respect des droits fondamentaux dans les procédures douanières, et le Parquet européen. Les universités de Liège et d’Anvers se distinguent également de leurs pairs par une riche expérience en matière d’enseignement, proposant des formations spécialisées en droit douanier comprenant, entre autres, des modules en e-commerce et en procédures douanières contentieuses. Le programme d’étude à l’ULiège, créé en 2018, est certifié par la douane belge et porte, depuis 2021, le label “training of excellence” de la Commission européenne. Depuis lors, la Customs and Trade Law Academy de l’ULiège a déjà formé plus de 700 professionnels des secteurs public et privé. S’appuyant solidement sur l’expertise des deux universités, cette chaire interuniversitaire souligne l’importance d’une base scientifique et d’une coopération nationale (voire internationale) dans la réforme de systèmes juridiques complexes. Elle permettra aux experts académiques d’examiner comment une application moderne des règles douanières – dictées en grande partie par l’UE – peut contribuer à la sécurité juridique, ainsi qu’à des sanctions efficaces et justes, conformément aux normes européennes actuelles et aux droits fondamentaux. À cet effet, les chercheurs s’appuieront sur des analyses juridiques approfondies, des études comparatives avec d’autres États membres de l’UE ainsi que les connaissances de praticiens expérimentés. LIÈGE AU CŒUR DE L’UE ? Un autre point phare de la réforme européenne qui se prépare en ce moment est la création d’une autorité douanière européenne, l’EUCA (EU Customs Authority). Sa mission est de taille : développement du EU Customs data hub, amélioration de l’analyse des risques et des contrôles douaniers, expertise technique et soutien à la coopération entre les autorités douanières nationales, formulation de recommandations basées sur l’évaluation des menaces et meilleure formation des agents douaniers via, notamment, la création de centres d’excellence – dont le programme à l’ULiège. En somme, on peut la décrire comme un “Europol des douanes”. Forte de sa localisation géographique stratégique et de son expérience en matière d’e-commerce, Liège s’est portée candidate en automne 2025, parmi huit autres villes européennes, pour accueillir cette nouvelle autorité européenne**. Une candidature soutenue par les gouvernements fédéral et wallon, la Ville de Liège, l’ULiège, ainsi que de nombreux acteurs comme le port, l’aéroport et d’autres opérateurs privés. Objectivement parlant, Liège avait d’excellentes cartes en main : un écosystème logistique avec une solide expérience en e-commerce, un pôle recherche et des partenariats uniques entre le public et le privé facilitant le dialogue (par exemple, l’ASBL Customspliance) et stimulant la recherche appliquée (par exemple, le projet e-Origin axé sur l’approche basée sur les données). Malgré ces atouts et l’investissement des différentes parties prenantes, c’est finalement Lille qui a remporté, fin mars, le siège de l’EUCA. Liège ne sort toutefois pas les mains vides de cette compétition : sa candidature a permis de démontrer qu’elle a la capacité de jouer dans la cour des grands et de renforcer les synergies dans le domaine douanier. Il est désormais certain que Liège est devenue un acteur incontournable dans la définition du paysage douanier de demain. * www.news.uliege.be/chaire-douanes **www.news.uliege.be/euca-liege-candidature MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 9 L’OPINION
Inondations, cinq ans après Méandres et remises à flot Pour avoir éconduit Apollon, Cassandre fut condamnée à ne jamais être crue, malgré la véracité de ses prophéties. De nombreux scientifiques, alertant le public à propos des effets du dérèglement climatique, lui témoignent probablement une certaine sympathie. En Région wallonne, le 14 juillet 2021 devait en partie rompre le charme. Une catastrophe d’une intensité inédite s’abattait notamment sur la vallée de la Vesdre, emportant tout sur son passage et causant la mort de 39 personnes. L’impact du bouleversement climatique, lointain et abstrait, frappait soudainement la région de plein fouet. À l’ULiège, plusieurs chercheurs et chercheuses ont fait front commun. Cinq ans après, la chaîne de gestion de crise semble plus robuste. L’aménagement du territoire avance aussi, mais un réveil politique massif reste attendu. DOSSIER PHILIPPE LECRENIER S. Verhoeven-Belgorage 15 juillet 2021, Nessonvaux (Trooz) 10 MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE À LA UNE
En juillet 2021, trois jours de précipitations hors normes plongeaient une partie de la Wallonie sous eau. L’urgence qu’imposait la catastrophe a modelé une manière profondément transdisciplinaire de faire science. Il ne pouvait pas y avoir une seule solution miracle, mais un changement complet de paradigme dans lequel imbriquer une multitude d’aménagements et de nouvelles habitudes de gestion de territoire. « Climatologues, hydrauliciens, hydrologues, urbanistes, architectes, géographes, biologistes : la mobilisation dont a fait preuve l’ULiège est inédite, témoigne Jacques Teller, professeur d’urbanisme, à la coordination de la Task Force Vesdre ULiège lancée en collaboration avec Martina Barcelloni Corte, chargée de cours en architecture. C’est une expérience collective où des chercheurs et chercheuses ont consacré leur temps et leur énergie. Nous avons mutuellement découvert nos travaux, croisé nos approches et données pour poser des diagnostics, avant de passer aux projets de reconstruction. » La triangulation avec les populations et les élus était ellemême remarquable. « La Région wallonne et certaines communes ont réagi de manière assez volontaire. Dès 2022, la Région nous confiait, ainsi qu’au bureau d’étude de l’architecte-urbaniste Paola Viganò, la conception d’un schéma stratégique pour le bassin versant de la Vesdre, proposant des pistes de reconstruction plus résilientes. Certains chantiers ont avancé très vite, d’autres sont toujours au point mort. » Travailler à l’échelle d’une vallée entière en a fait un premier laboratoire systémique, qui fait aujourd’hui école en Europe. Même si la densité des échanges entre l’Université et le monde politique s’atténue. « Je pense que le principal effet des inondations, c’est une force d’impulsion à un moment donné, poursuit Jacques Teller. Certaines communes, comme Pepinster et Verviers, ont beaucoup déconstruit et ont avancé très vite. Sur les plateaux, Herve et Fléron ont freiné l’urbanisation et lancé des politiques fortes d’aménagement des espaces verts et agricoles. Au niveau de la Région wallonne aussi, des initiatives se sont succédé, comme la mise à jour des données ou l’adoption de référentiels et d’un nouveau schéma de développement territorial qui intègre le risque des inondations dans l’octroi des permis d’urbanisme, dans les droits d’expropriation et de préemption. Tout cela a été mené sous la législature précédente. » Le sentiment d’urgence s’est aujourd’hui estompé, l’actualité D. Houcmant-Goldo Rue Camille Lemonnier, quartier de Angleur (Liège) MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 11 À LA UNE
politique s’est déplacée. Certains travaux continuent, notamment avec l’Awac (Agence wallonne de l’air et du climat), pour l’actualisation des outils et des cartes à destination des communes, ou pour étudier les bassins versants d’autres rivières à risque, à l’instar d’un Schéma stratégique pour l’Ourthe. « En tant que chercheurs, poursuit Jacques Teller, nous essayons de maintenir un bon ordre de priorités, de ce sur quoi nous pouvons agir. Car le changement climatique est rapide. Et changer un territoire, cela prend du temps. » À QUELLES PRÉCIPITATIONS FAIRE FACE ? En trois jours, entre 150 et 300 mm d’eau tombaient en moyenne sur le bassin versant de la Vesdre. Un déluge. Une catastrophe qui a lieu tous les 400 ans, selon les probabilités basées sur le climat du passé. Malheureusement, la période de retour d’un tel événement s’est drastiquement réduite et l’épisode du 14 juillet 2021 (plus de 100 mm de pluie en moyenne sur la vallée de la Vesdre) pourrait se répéter tous les 20 ans, dans un monde dont la température moyenne par rapport à l’ère préindustrielle augmenterait de trois degrés. Or le mercure aura franchi la barre des deux degrés supplémentaires lors de la prochaine décennie. « Notre modèle MAR (Modèle atmosphérique régional) offre des projections à haute résolution, décortique Xavier Fettweis, professeur en climatologie. Il nous a permis, au chercheur-doctorant Josip Brajkovic et mon équipe, d’établir que par degré supplémentaire, l’intensité des pluies augmenterait de 7 % dans nos régions*. Une précipitation d’une intensité donnée ayant une période de retour réduite de moitié par degré supplémentaire. L’événement de juillet 2021 pourrait donc ressurgir une ou deux fois d’ici à 2050. Cela signifie que nous devons aujourd’hui intégrer cette réalité et nous adapter. » La Région wallonne a intégré ces chiffres dans la législation, qui se basait jusqu’alors sur des données obsolètes. Les références concernant les nouveaux ouvrages d’art (égouttages, bassins d’orages) ne s’appuieront plus sur les données passées, mais sur les projections futures. En ce qui concerne les prévisions des précipitations, le gros du travail a été fait. MAR va servir à approfondir d’autres paramètres, comme l’évolution des sécheresses ou de l’enneigement. Ce sont des phénomènes à tenir à la loupe. Car les pluies intenses ne favorisent pas l’infiltration de l’eau, qui s’écoule à trop grande vitesse. Elles vont s’alterner avec de plus en plus longues périodes de sécheresse et donc, d’assèchement des sols, aggravant l’impact des inondations. « Ce qui conduit à un autre risque pour lequel nous ne sommes ni préparés, ni équipés : les feux de forêt, précise Xavier Fettweis. Et cela va arriver. Nos forêts présentent déjà un grand taux de mortalité des arbres, donc un combustible important dans un climat de plus en plus chaud et sec en été. Les politiques doivent absolument anticiper ce risque. » HYDRAULIQUE : MAÎTRISER LA RIVIÈRE ? En faculté des sciences appliquées, le HECE (Hydraulics in environnemental and civil engineering) a été fortement mobilisé depuis les premiers jours qui ont suivi les inondations. « Tous les appareils de mesure de la vallée de la Vesdre ont été arrachés et emportés par le courant. Personne ne pouvait chiffrer le débit sur base duquel, à l’avenir, on allait devoir redimensionner les ponts, les berges. Nous avons donc très vite été sollicités pour reconstituer ce qui s’était passé », signale le professeur Michel Pirotton. « Ensuite, les inondations extrêmes ont profondément modifié la rivière, poursuit Pierre Archambeau, professeur associé. Un relevé de 200 millions de points nous a permis de cartographier la topographie de la vallée telle qu’elle était à l’issue des inondations. » Un travail pharaonique, qui a alimenté une maquette numérique de la vallée : MODREC, modèle à la fois hydrologique (comment et à quelle vitesse l’eau ruisselle jusqu’à la rivière) et hydraulique (comment et à quel débit l’eau s’écoule dans la rivière). Le défi de MODREC ? Travailler sur toute la vallée en même temps. Une tâche inédite pour laquelle il a fallu inventer des outils puissants et rapides. Ce modèle, mis au point à l’ULiège, est un véritable couteau suisse, capable de simuler des scénarios tout le long de la vallée. Combinées de différentes manières, ces simulations peuvent fournir le meilleur impact possible sur le territoire. Il a été remis à la Région wallonne, qui a mandaté des bureaux d’étude pour éprouver les aménagements possibles, avant de passer à l’étape de la réalisation dans les limites budgétaires fixées. « Quant à nous, nous nous sommes focalisés sur le flux de la rivière, poursuit Michel Pirotton. De nouveaux débits, plus importants, vont devoir passer. Il y a une multitude de solutions à alterner pour les redistribuer autrement. On peut organiser l’expansion de crues dans les zones inhabitées ou prévoir des bassins * “Les pluies extrêmes deviendront plus intenses et plus fréquentes d’ici 2100 en Belgique” : www.news.uliege.be/pluies-extremes UNE À DEUX FOIS D’ICI À 2050 12 MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE À LA UNE
latéraux, ce qui est plus compliqué dans les villes, où la place de la rivière a été endiguée et fort restreinte. On peut retravailler le fond de rivière, surélever les ponts, favoriser des structures autoportantes pour limiter les piliers, qui ont retenu de nombreux embâcles [ndlr : accumulation de matériel] charriés par la crue. Il y a enfin la question des expropriations. L’évolution climatique rend certaines zones bâties difficilement habitables. Le seul moyen de réduire le risque y est de supprimer les habitations, ce qui peut permettre en outre d’y redéployer la rivière. » MODREC continue d’être utilisé pour conseiller l’administration sur diverses tâches de modélisation relatives à d’autres rivières. Le HECE se pose également en consultant sur la question des barrages. « De grands barrages restent des ouvrages limitant les crues tout en prévoyant des stocks d’eau conséquents en cas de sécheresse, soutient Pierre Archambeau. Le barrage de la Vesdre, par exemple, a une capacité totale de 25 millions de m3. Lors des inondations, il est entré en amont 14 millions de m3. Seuls de grands ouvrages auront un impact significatif pour de tels événements. Ce ne sont pas les seules solutions, et nous ne pourrons pas éviter tous les risques. Or, la vigilance et l’énergie diminuent. Cinq ans après un événement traumatisant, les incidents tombent dans une forme d’oubli collectif. C’est humain. Mais il y a encore beaucoup à faire. » HYDROLOGIE RÉGÉNÉRATIVE Artificialisation des sols, drainages, rectification des cours d’eau… Nous avons fortement accéléré et perturbé le cycle de l’eau. Ralentir, temporiser et stocker un maximum d’eau dans les paysages, les nappes, les sols et la végétation de manière à mieux résister aux intempéries, mais aussi aux sécheresses : l’hydrologie régénérative peut réduire la vulnérabilité des bassins versants. « Cette approche vise à restaurer les cycles de l’eau, explique Aurore Degré, professeure de physique des sols et d’hydrologie à Gembloux Agro-Bio Tech, et donc à restaurer l’infiltration et l’évaporation, plutôt que de laisser ruisseler l’eau trop rapidement vers la rivière. On s’appuie pour cela sur des processus fondés sur la nature et qui impliquent le vivant. Cela signifie replanter les haies, modifier les types de forêts, multiplier les mares et étangs, changer les formes d’agriculture. Il ne s’agit pas de revenir en arrière, mais de nous préparer à un climat futur jamais observé jusqu’ici. Certaines recettes du passé sont utiles, mais il faut aussi en inventer de nouvelles. » L’hydrologie régénérative s’écarte de l’idée d’une nature comme décor symétrique et maîtrisé. « Dans le cadre de MODREC**, nous avons modélisé les réponses du territoire de la Vesdre aux précipitations, ce qui a abouti à une série de mesures préconisées pour soulager le travail des hydrauliciens. » Passer du modèle à l’aménagement, c’est la seconde phase, MODREC 2, en partenariat avec le Contrat de rivière Vesdre. Trois communes se sont révélées particulièrement dynamiques : Herve, Theux et Jalhay. Elles se sont engagées à un dialogue pour aménager de petites zones de 2 à 4 km2, baptisées “territoires d’innovations hydrologiques”. « Nous réunissons forestiers, agriculteurs, propriétaires, habitants, ** “Modélisation hydrologique du bassin versant de la Vesdre” : https://orbi.uliege.be/handle/2268/314437 G. Vlaminck MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 13 À LA UNE
gestionnaires et communes pour mettre en place des plans d’aménagement dont nous avons modélisé l’efficacité. Nous espérons qu’ils serviront de cas d’école pour se multiplier dans une solidarité amont-aval et plateau-fond de vallée. Mais le chemin est long. » Sur le plateau de Herve, l’implantation de mares ainsi qu’un remaillage de haies pourrait réduire de plus de 50 % le débit de pointe à l’exutoire [ndlr : débit maximum à la sortie d’un bassin versant] lors des précipitations intenses. « Les haies abritent tout un écosystème, plongent leurs racines en profondeur, facilitent l’infiltration et favorisent l’évapotranspiration. Mais taillées au cordeau, elles sont nettement moins efficaces, précise Aurore Degré. Elles réduisent en outre les parcelles et freinent le ruissellement de l’eau lors des précipitations. En ce qui concerne les Hautes Fagnes, multiplier les points d’eau, rediversifier les forêts sont des priorités absolues, la monoculture d’épicéas ayant drastiquement acidifié et appauvri les sols. Et enfin, avec une grande déclivité, le débit de la Hoëgne, principal affluent de la Vesdre, est particulièrement rapide. Pourtant, un meilleur aménagement de ses berges pourrait significativement le ralentir. La réimplantation des feuillus est à l’étude dans les zones forestières, mêlée à des mares et petites retenues d’eau, ainsi qu’une optimisation des lieux de passage des machines pour éviter le compactage des sols liés aux pratiques sylvicoles. Un autre chantier visera à dévier les drains existants vers la forêt, où l’eau pourra s’infiltrer lentement. » Le basculement reste difficile, notamment parce que nous nous sommes habitués aux “paysages simplifiés”. Ce n’est pas évident d’imaginer un paysage diversifié, en désordre. Il y a un enjeu à ensauvager l’imaginaire, à visualiser des paysages complexes, “en bazar”, mais luxuriants. « L’hydrologie regorge de solutions. Pour les mettre en place, il faut convaincre au-delà des cercles de théoriciens et des gens du terrain, qui sont sensibilisés à la question. Depuis les inondations, il y a eu un grand travail sur la gestion de l’urgence. Mais la restauration s’opère encore trop largement de manière palliative, alors que nous devrions tout mettre en œuvre pour préparer nos territoires à un climat futur intense. C’est plus lent, plus compliqué et plus exigeant. Mais c’est possible », conclut Aurore Degré. DES ERREURS À ÉVITER Bien anticiper les risques, c’est aussi s’entourer d’interlocuteurs avisés pour éviter des actions regrettables au moment de la crise. C’est l’enseignement à tirer, notamment en ce qui concerne le curage. Geoffrey D. Houcmant-Goldo D. Houcmant-Goldo D. Houcmant-Goldo N. Hyer MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 14 À LA UNE
Houbrechts est chargé de cours en géomorphologie fluviatile. « À raison de quelques dizaines de mètres par an, les sédiments des rivières sont charriés en aval. Lors des crues, ils peuvent former des atterrissements. » Ces îlots sont souvent perçus par les riverains comme des obstacles à l’écoulement. Les gestionnaires sont alors confrontés à des pressions pour procéder à leur enlèvement. « Pourtant, ce sont des formations assez naturelles, qui se régulent. Dans le cas des inondations de 2021, ils ont eu un impact négligeable, de 1 à 2 % des débordements. Mais c’est la face visible, et c’est facile à enlever. Énormément de déchets s’y étaient mélangés et il fallait dépolluer à moindre coût. Les gestionnaires craignaient en outre une deuxième crue très rapprochée. Ils étaient dépassés, et je les comprends. Mais nous aurions pu éviter certaines erreurs, si nous avions été écoutés. Depuis, nos recommandations sur la restauration des cours d’eau sont mieux prises en compte. » Près de 100 000 m3 de sédiments ont été enlevés sur les 60 kilomètres qui séparent le barrage d’Eupen et l’Ourthe, soit en moyenne plusieurs centimètres du lit de la rivière. « Or, le stock de galets n’est pas illimité. En cas de déficit sédimentaire important, le débit de la rivière accélère, elle creuse davantage son lit, s’incise et peut entraîner des effondrements de berge comme on en a connu après 2021. » Par la suite, la rivière risque de s’emballer, gagner en puissance, balayer l’ensemble des sédiments jusqu’à devenir un désert écologique. Re-sédimenter n’est pas simple et a un coût considérable. CURAGE ET HÉCATOMBE ÉCOLOGIQUE Une rivière qui déborde est une rivière vivante et en meilleure santé. Le Pr Michael Ovidio est responsable de l’Unité de gestion des ressources aquatiques et d’aquacultures. « Avant 2021, la qualité de l’eau de la Vesdre était en forte amélioration. Des espèces exigeantes de poissons ont refait leur apparition, comme le barbeau fluviatile ou l’ombre commun, qui pondent leurs œufs dans le substrat. » Depuis quelque temps, le biologiste poursuivait un programme de repeuplement d’anguilles dans la Vesdre, dont l’habitat est le substrat et les abris. « Les poissons sont adaptés pour survivre aux inondations, même exceptionnelles. C’est un phénomène naturel qui peut même être positif, puisqu’il charrie de nouveaux nutriments vers les berges, reconnecte les annexes hydrauliques, participe au nettoyage du substrat. Mais il y a eu des effets collatéraux catastrophiques comme l’immersion de mazout, produits chimiques et déchets, l’arrêt des stations d’épuration. Les interventions précipitées en post-inondations – curage, rectification du lit, artificialisation des berges – ont eu des impacts très négatifs et n’ont aucun sens écologique. On a observé de lourdes pertes des populations de poissons dans ces sites, alors que les zones sans interventions se sont rééquilibrées assez rapidement. » Par voie de presse, le professeur a peu à peu été écouté. Aujourd’hui, les travaux sont exécutés en concertation avec son service. « Le plus délicat reste l’aménagement des berges. Les berges verticales en béton sont catastrophiques. L’idéal, c’est une faible pente, assez dynamique, sur laquelle la végétation peut s’installer. Ce n’est pas toujours possible, car on a construit trop près des rives. C’est un aménagement plus long et plus coûteux. Mais il est plus résilient en cas de crue : c’est notamment l’habitat naturel des alevins et il permet à la rivière de continuer de nous rendre service tout en préservant sa première raison d’être. » TRAVERSER LES ÉCHELLES Parmi les premiers scientifiques à chausser les bottes pour venir en aide aux communes impactées figurait l’architecte urbaniste Martina Barcelloni Corte, chargée de cours en Landscape Urbanism. Dans la foulée des inondations, elle a articulé recherche, enseignement et projets en contribuant à la création de la Task Force Vesdre ULiège. Parallèlement, elle a encadré durant trois ans des ateliers de projet avec des étudiants de master en architecture. « Ils ont développé des projets territoriaux en prise directe avec l’urgence et en dialogue continu avec des chercheurs d’autres disciplines. Ils ont exploré des pistes que le cadre professionnel autorise rarement, et qui ont nourri nos recommandations dans le schéma stratégique. Expérimenter, avec eux, des stratégies territoriales innovantes en parallèle du travail institutionnel s’est révélé essentiel : cela nous a permis d’élargir le champ des possibles et de dépasser la seule logique de “reconstruction”. Nous avons travaillé en “traversant” les échelles (du grand territoire au prototype architectural), dans la conviction que “chaque hectare compte” et a un rôle clé à jouer dans une logique de solidarité entre plateaux, versants et fonds de vallée. La transdisciplinarité, le croisement des expertises et des échelles, ainsi que la capacité à libérer l’imaginaire, ont constitué des leviers essentiels de notre démarche. » RESTAURER LES CYCLES DE L’EAU MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 15 À LA UNE
L’action de l’Université, depuis la catastrophe de 2021, semble agir aussi en rhizome. « Plus récemment, nous avons pu collaborer avec des collègues de la KUL qui travaillaient sur les inondations de Valence, par exemple. En effet, le projet de territoire, développé au sein du bassin versant de la Vesdre, est considéré comme pionnier et a été présenté dans plusieurs universités et expositions internationales – Lausanne, Paris ou encore Biennale de Venise. » Deux livres liés aux travaux d’étudiants seront publiés en 2026, sur la croisée des approches pour une meilleure résilience territoriale. Martina Barcelloni Corte codirige également, avec l’équipe qui a porté le schéma stratégique, Chronicles from a Territory at Risk, ouvrage transdisciplinaire et international à paraître en 2027. Une façon de transformer les réponses apportées aux inondations de la Vesdre en un prototype livrant les lignes directrices, réflexions, méthodologies et actions concrètes à destination d’autres régions concernées par les pluies intenses. « Mais au niveau politique, l’action liée à l’urgence retombe. Le risque est de se retrouver face à une situation similaire sans avoir évolué de manière systémique », pointe-t-elle. Un constat qui court dans les couloirs de l’ULiège, où la mobilisation se poursuit, comme le témoigne Jacques Teller : « Nous continuons de chercher des financements pour des projets de recherche, et nous entretenons des relais avec des partenaires sur le terrain, des gestionnaires, différents niveaux de pouvoir. Certaines réalités politiques restent compliquées. Comment accompagner la relocalisation des habitants après une catastrophe ? Questionner la mutualisation des risques, les limites des modèles d’assurance ou renforcer les subsides pour adapter les logements au risque d’inondation… Un autre type de données difficiles à obtenir, ce sont les déplacements démographiques. Où les habitants qui ont dû quitter leur domicile ont-ils été hébergés ? Comment les processus d’accueil se sontils organisés ? Comment mieux y répondre, à l’avenir ? Autant de sujets potentiels pour le monde scientifiques et les acteurs de terrain. » F. Deprez POUR ALLER PLUS LOIN • Dossier “La pluie, la Vesdre et le futur“, Le Quinzième Jour n° 282 (mai 2022) : www.lqj.uliege.be/Vesdre-2022 • Caroline Lamarche (textes) et Françoise Deprez (photographies), Toujours l’eau. Juillet 2021, Éditions du Caïd, 2022 • Après la pluie, documentaire de Jérémy Parotte et Quentin Noirfalisse, 2024 (disponible sur Sooner) • Vivre avec la Vesdre, conférences consacrées aux inondations de 2021, Atelier des Presses universitaires de Liège, 2026 • Dossier du Service public de Wallonie consacré aux inondations : https://territoire.wallonie.be/fr/page/ inondations#schema-strategique-vesdre • “Vers une hydrologie régénérative ?“, compte-rendu d’une rencontre Liège Creative (mars 2026) : www.liegecreative.be/evenements/ vers-une-hydrologie-regenerative • Contrat de rivière Vesdre : www.crvesdre.be/territoire/inondations MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 16 À LA UNE
ANTICIPER LE RISQUE, COORDONNER LA SOLIDARITÉ La culture du risque dresse une tension entre deux temporalités : l’anticipation d’un péril qui n’adviendra peut-être pas et la réaction une fois la catastrophe advenue. Une bonne anticipation ne garantit pas de s’en prémunir, mais elle facilite les actions à mener dans l’urgence. Au département de sciences politiques, le Spiral aborde la gestion des risques et les questions de gouvernance. En juillet 2021, ce centre de recherche a travaillé en réseau avec les gestionnaires de crise et le planificateur d’urgence, puis a par la suite participé à différentes évaluations publiques. La chercheuse Aline Thiry, qui termine une recherche sur les mécanismes de solidarité observés lors des inondations de la Vesdre*, défend l’enjeu de cultiver des mémoires collectives décentralisées et vivantes, pour modifier notre rapport au monde. « Historiquement, les sociétés impactées par de grandes catastrophes ne s’adaptent que très peu et n’apprennent pas de leurs erreurs. » Si nous pouvons nous mobiliser dans l’urgence, nous ne sommes pas les meilleurs pour organiser des temps de réflexion sur ce qui a été vécu. Les raisons sont multiples : chaînes de gouvernance trop centralisées et verticales, compétences organisées en silo, absence de moyens, agendas saturés. En outre, reconnaître un manque de maîtrise continue d’être perçu comme un aveu de vulnérabilité. Il est donc plus facile de colmater certaines failles sous le vernis d’un discours rationnel et rassurant. Investir dans une politique de planification des risques sur le territoire est difficile, notamment parce que cette législation relève du Fédéral, et offre peu de moyens au niveau local. « Le modèle est celui d’une crise limitée dans le temps et l’espace ; typiquement, l’explosion de Ghislenghien. Dans le cadre d’une inondation impactant des vallées entières pour plusieurs années, les moyens humains et matériels sont rapidement dépassés. » Les interactions avec les niveaux communaux, provinciaux et régionaux existent, notamment via la création – depuis les inondations – des Celex (cellules d’expertises thématiques) regroupant différents partenaires, pour évaluer une situation sous l’angle des compétences régionales. Mais les marges de manœuvre sous la prérogative du Fédéral sont nettement sousinvesties et nécessiteraient d’être repensées. « En cas de crise, la loi prévoit comme objectif un retour à la normale aussi rapide que possible. Mais aussi bien la pandémie que les inondations nous ont démunis face à leur ampleur et leur enlisement dans le temps. L’injonction du retour à la normale finit par démobiliser et multiplie les essoufflements, burnouts et traumas. Notre imaginaire doit changer. L’idée de la maîtrise doit laisser une place à la vulnérabilité, à l’incertitude, à la complexité des décisions à prendre. » L’envergure des élans de solidarité est une autre dimension sous-évaluée. Le modèle vertical de gestion de risque ne prévoit pas un rôle actif et prosocial de la population, des “experts d’usage”. Ils sont réduits à une masse attendant les mesures à suivre. Or, lors d’une catastrophe, les premiers sur place sont les habitants eux-mêmes. La mobilisation et l’entraide sont des paramètres fondamentaux dans la manière de réagir à ce type d’événement. « Les services publics ont été débordés par les offres de services et de don. Rien n’était prévu pour coordonner cette mobilisation. Ensuite, cette solidarité se tarit très vite, alors que de nombreuses personnes sont encore dans des situations difficiles. Certains gouverneurs ont lancé des réserves citoyennes, trouvé des accords avec des associations locales, entamé des collaborations avec des radios amateurs sur le territoire, et c’est une bonne direction. » Un nouveau narratif décentralisé, solidaire et participatif peut remplacer un modèle central et vertical. Il s’appuie sur un maillage d’initiatives et de relais citoyens structurés. Les figures responsables ne doivent plus spécifiquement instruire, mais plutôt coordonner dans une logique transversale, et favoriser un temps nécessaire où l’on apprend collectivement à cohabiter avec des catastrophes au long cours. * Aline Thiry, “Nommer la catastrophe. Les enjeux de qualification des inondations dans la vallée de la Vesdre en Belgique”, Revue d’anthropologie des connaissances, en open access en juin 2026. MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 17 À LA UNE
Bande sonore de l’immigration italienne À l’occasion du 80e anniversaire des accords de migration des gouvernements belges et italiens, le Centre d’études de l’ethnicité de l’ethnicité et des migrations (Cedem) de l’ULiège et le Théâtre de Liège proposent une soirée consacrée à l’empreinte musicale de cette migration, sachant que des artistes lié·es à cette expérience migratoire ont contribué à façonner le paysage musical belge au fil des décennies. La soirée du 23 juin, à 19h, explore la “bande sonore de l’immigration italienne” en croisant approches scientifiques, témoignages d’artistes et performance musicales. En clôture, le concert du groupe napolitain de rock engagé, A67. Au Théâtre de Liège, place du 20-Août, à 4000 Liège. * www.cedem.uliege.be/son- immigration-italienne Guerre, armes et démocratie Une conférence internationale intitulée “Guerre, armes et démocratie” aura lieu le 26 mai, de 17 à 19h, dans l’amphithéâtre Kurth (place du 20-Août à 4000 Liège), à l’occasion de l’inauguration du centre de recherche Centre for the Study of War and Violence, dirigé par Julien Pomarède, chargé de cours au département de science politique. Axée notamment sur la course aux armements et la question des droits humains, la rencontre réunira Mathias Delori (Sciences Po Paris), Benoît Pelopidas (Sciences Po Paris), Anne Lagerwall (ULB) et Christophe Wasinski (ULB). Elle sera animée par Édouard Delruelle, professeur en philosophie à l’ULiège. * www.cite.uliege.be/ guerre-armes- democratie Protect Humanitarians En mai 2025, l’ONG Protect Humanitarians fondée par Olivier Vandecasteele s’associait avec l’Université de Liège pour créer une chaire internationale dédiée à la protection et au soutien des travailleurs humanitaires dans le monde. Une rencontre organisée à l’ULiège le 26 mai permettra, après un an de fonctionnement, de faire le point sur les accords inter-universitaires déjà noués et à venir, afin d’élargir encore le réseau d’experts académiques et humanitaires. * “Olivier Vandecasteele : protéger ceux qui protègent” (Le Quinzième Jour n°291, mai 2025) : www.lqj.uliege.be/ vandecasteele En 2 mots L’action historique des femmes Le 2 avril dernier, le Pr Frédéric Hurlet, professeur d’histoire romaine à l’université de Paris Nanterre, invité par la faculté de Philosophie et Lettres dans le cadre de la chaire Francqui internationale, a donné une leçon inaugurale intitulée “Visibiliser l’action historique des femmes. Des gender studies à l’histoire mixte. L’exemple de l’histoire romaine”, suivie d’autres conférences. Il poursuit ce cycle avec, le 11 juin, un séminaire doctoral dédié à “La question des sources dans l’histoire des femmes : les monuments et les écrits funéraires” (salle Kurth, place du 20-Août à 4000 Liège) et avec, les 23 et 24 juin, un symposium de clôture intitulé “Pour une histoire des femmes à inscrire dans l’histoire de la cité (antique, médiévale, moderne et contemporaine)” (Académie royale de Belgique, Bruxelles). * www.facphl.uliege.be/ chaire-francquihurlet2026 VDV-Shutterstock MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 18 omni sciences
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