Points de vue d’experts

Sur Notre-Dame de Paris

Dans Omni Sciences
Dossier réalisé par Patricia Janssens - Photo d'illustration par Olivier Mabelli sur Flickr - Photos de galerie par Jean-Louis Wertz

Le 15 avril 2019 restera dans les mémoires des Français.
En début de soirée, un violent incendie détruit la flèche de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. En s’effondrant, elle provoque l’écroulement de la voûte de la croisée du transept, met le feu à la charpente et à toute la toiture.
Même si les pompiers ont sauvé la structure de l’édifice, la façade occidentale et les deux tours, le sinistre est majeur.
Que faire maintenant ? Les spécialistes fourbissent leurs arguments.

L’émotion est forte. La télévision retransmet en direct la progression des flammes et les réseaux sociaux propagent la nouvelle dans le monde entier. Le président de la République française, Emmanuel Macron, décide de reporter la diffusion de son allocution télévisée prévue à 20h. Au milieu de la nuit, il se rend sur les décombres et annonce vouloir reconstruire la cathédrale dans un délai de cinq ans.

« Il s’agit bien d’un incendie grave, note le Pr Benoît Van den Bossche, historien de l’art, spécialiste du gothique, mais l’émotion exprimée était étonnamment vive dans un pays laïque, où la séparation de l’État et de l’Église est acquise depuis plus d’un siècle. On a assisté à un moment de ferveur nationale, voire nationaliste, que les hommes politiques ont saisi au bond. Cela continue de me surprendre, d’autant qu’il y a bien d’autres chefs-d’œuvre en France qui ont grand besoin de restauration. »

« On a eu l’impression d’un électrochoc et d’un deuil populaire, renchérit le Pr Stéphane Dawans, de la faculté d’Architecture. Je me souviens que Stéphane Bern [ ndlr : l’animateur de l’émission “Secrets d’histoire”] pleurait devant les caméras en faisant déjà appel aux mécènes. Il a même évoqué le roman de Victor Hugo et la comédie musicale qui a contribué à populariser l’édifice ! C’était le grand retour de l’émotion comme argument, comme décryptage du monde. Le président Macron, dans la foulée, a même fait voter une loi spéciale pour Notre-Dame. »

Pour le Pr Patrick Hoffsummer, historien d’art et directeur du laboratoire de dendrochronologie, l’émotion, réelle, est toujours très vive. « La perte est énorme : la charpente de la cathédrale était un véritable ouvrage d’art des XIIe-XIIIe siècles. Elle avait nécessité 1300 chênes, soit 21 ha de forêt. Les bâtisseurs de cette époque avaient dû faire face à un défi technologique de taille, qu’ils avaient relevé et qui est maintenant perdu. La charpente du chœur de la cathédrale n’était pas la charpente primitive : elle intégrait des remplois datés de 1160-1170, qui pourraient provenir d’une première étape du chantier. Les toitures étaient des exemples de charpentes à chevrons formant ferme divisées en travées. Elles présentaient la spécificité d’avoir des fermes principales dont l’entrait est tenu par un système de suspension, caractéristique de l’inventivité des charpen- tiers du XIIIe siècle, système que l’on retrouve notamment dans les cathédrales de Meaux et d’Auxerre. » Des études de dendrochronologie étaient en cours.

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Mieux connaître les monuments anciens grâce à leurs charpentes

Grâce à ces charpentes vénérables, grâce aux poutres en chêne, on peut mieux connaître les forêts médiévales et approcher les variations du climat du passé. Par ailleurs, il y avait des traces d’outils sur les bois, qui donnent des informations sur l’histoire des techniques.

« Grâce à ces charpentes vénérables, grâce aux poutres en chêne, on peut mieux connaître les forêts médiévales et approcher les variations du climat du passé. Par ailleurs, il y avait des traces d’outils sur les bois, qui donnent des informations sur l’histoire des techniques. Elles n’existent plus et je crains qu’elles ne soient pas relevées. La perte de ces traces centenaires est une perte de notre mémoire matérielle et du savoir-faire immatériel », se désole le Pr Hoffsummer qui s’offusque de l’échec patent de la protection et de la conservation de la cathédrale.

RESTAURER ? RÉPARER ?

Le chantier de Notre-Dame a commencé en 1160. Maurice de Sully, alors évêque de Paris sous l’autorité de l’archidiocèse de Sens, réclame que la ville, à l’instar de Saint-Denis, soit dotée d’une “belle” église. Les travaux s’éternisent comme souvent, et, en 1240, on sait que les architectes décident de diminuer le nombre de niveaux de la nef et de modifier les façades latérales du transept et du chevet. « L’édification de Notre-Dame ne fut pas un long fleuve tranquille : il y eut, comme ailleurs, des remises en cause, des ruptures dans la construction », souligne le Pr Benoît Van den Bossche.

Dès lors, faut-il la restaurer ou simplement la réparer ? « Jusqu’au XIXe siècle, explique Claudine Houbart, professeure en faculté d’Architecture, on n’éprouvait aucun scrupule, aucune hésitation à intervenir sur un bâtiment ancien en adoptant les canons en vigueur. Certaines églises ont ainsi un portail roman et un chœur gothique, voire un transept renaissant. L’église était conservée en tant que lieu de culte mais transformée au gré des modes et selon les nouvelles techniques en vigueur. Le bâtiment était respecté, mais l’aspect historique n’était pas “sacralisé”. Dans le cas d’un incendie par exemple, on réparait si cela était possible, ou on détruisait. La “restauration” n’avait pas de sens et c’était vrai aussi pour les tableaux, les sculptures, les livres, etc. C’est seulement après la Révolution française, lorsque le concept d’identité nationale émerge, que le monument historique acquiert le statut de témoin d’un passé glorieux. Le regard change alors et la notion de patrimoine historique apparaît. »

QU’EST-CE QUE LE PATRIMOINE HISTORIQUE ?

« Avant les années 1960, expose Stéphane Dawans, le patrimoine était principalement monumental. Il avait une valeur historique et artistique. Il y avait une certaine noblesse dans l’appellation. Depuis lors, cette notion s’est considérablement agrandie et “tout est patrimoine” ou presque : de la petite cuiller en argent au site minier, de la cathédrale gothique aux gilles de Binche. Les petites maisons ouvrières, les masures paysannes, les objets, etc. figurent, comme les édifices royaux, sur la liste du ministère de la Culture. »

On assiste à une inflation patrimoniale, d’autant que la notion s’est aussi élargie. « La conception occidentale se base essentiellement sur la matérialité, détaille le Pr Benoît Van den Bossche. S’il y a une reconstruction, on aime que ce soit à l’identique. Dans le cas d’une peinture, l’idée est de rester le plus fidèle possible à la main du peintre, de l’artiste. Nous avons un souci d’authenticité, mais ce concept est très culturel. Alors que, en Europe notamment, il s’agit d’une restitution du passé dans son aspect originel, en réutilisant les matériaux d’origine quelle que soit l’époque, la Déclaration de Nara (1990) nous oblige à revoir cette définition. » Au Japon, en effet, le sanctuaire d’Ise, plusieurs fois centenaire, est reconstruit tous les 20 ans. Mais les Japonais le considèrent comme parfaitement authentique ! « Il s’agit d’une tradition séculaire, renchérit Stéphane Dawans, la cérémonie shikinen sengū. Tout est codifié selon un rite invariable, d’après un ensemble de textes datant du Xe siècle. Tous les 20 ans, les hommes partent couper le bois dans une forêt sacrée, le transportent via le fleuve et reconstruisent le temple à l’identique selon un même cérémonial qui permet une transmission du savoir de génération en génération. Il ne s’agit donc plus, dans ce cas, de patrimoine matériel mais bien d’un rituel immuable. Un patrimoine immatériel matérialisé dans un sanctuaire ! »

Jusque dans les années 1960, la décision de restaurer un monument historique était prise par des historiens, des historiens de l’art, des experts qui, en connaisseurs, jaugeaient les valeurs artistique et historique des monuments et décidaient s’il fallait les conserver, en les restaurant ou non. « Cette tradition émanait de l’école italienne toute puissante, poursuit Stéphane Dawans. Depuis 2010 cependant, une école canadienne conteste ces positions. Les Critical Studies revendiquent une vision plus politique, plus touristique, plus sociologique du patrimoine. À mon sens, cette inflation patrimoniale est un peu excessive. L’époque est au relativisme généralisé. S’il y a un certain “flottement” dans la définition du patrimoine, certains arguments comme l’esthétique, l’artistique, le religieux et l’inconscient collectif doivent être pris en compte lorsqu’un incendie détruit une icône. Et il existe des règles qui justifient, ou non, une restauration. Restaurer un bâtiment, c’est d’abord le respecter dans sa fonction, dans son cadre historique. La cathédrale de Paris doit être respectée comme un lieu de culte qui a 800 ans d’histoire. »

DU NEUF ET DE L’ANCIEN

Le Pr Arnaud Timbert de l’université d’Amiens, spécialiste de l’histoire de l’art du Moyen Âge, des matériaux et des techniques de construction des XIIe et XIIIe siècles et des techniques de restauration employées par l’architecte Viollet-le-Duc au XIXe siècle, partage ce dernier avis. Il fait partie des experts appelés au chevet de Notre-Dame par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) qui coordonne actuellement les études préalables.

Pour lui, la cathédrale, qui accueille 13 millions de visiteurs par an, doit, évidemment, être restaurée. Comment ? « Dans l’esprit médiéval et dans celui de Viollet-le-Duc. Une construction de cathédrale au Moyen Âge, pour être légitime, doit s’appuyer sur des autorités visuelles, qu’elles soient matérielles ou immatérielles : remploi, reproduction d’espace et de lumière... Viollet-le-Duc avait bien compris cette réalité en créant une flèche reproduisant à la fois des formes et une partie de l’aspect de la flèche antérieure, tout en proposant une part de création. Je suis dès lors d’avis de la restituer dans l’esprit de Viollet-le-Duc, c’est-à-dire ouvrir à un geste architectural : faire de Notre-Dame ce qu’elle est, à savoir un monument dans l’histoire et non l’enveloppe morte d’un monument historique. Il faut inscrire Notre-Dame dans le XXIe siècle par une nouvelle flèche intégrant les éléments de la précédente, tels que les Apôtres et les Évangélistes. Restituer la flèche de Viollet-le-Duc ne serait que produire un fantôme, une apparence, un faux et contredire la dynamique qui préside à la création chrétienne : bâtir du neuf en se fondant sur l’ancien. »

Et, s’agissant de la charpente, « je pense qu’il faut éviter le bois car les murs ont beaucoup souffert et il n’est pas certain qu’ils résisteraient à un autre incendie. En revanche, il faut impérativement refaire une couverture en plomb parce que ce matériau distingue, depuis le Ve siècle, la cathédrale dans son tissu urbain. »

Une opinion que réfute partiellement le Pr Hoffsummer. Citant la Charte de Venise, il rappelle que, “la restauration s’arrête là où commence l’hypothèse”. « Et, dans ce cas précis, il n’y a pas d’hypothèse ! Notre-Dame est bien connue et très documentée. Elle doit être reconstruite à l’identique comme la Fenice à Venise (le célèbre théâtre du XVIIIe détruit deux fois par les flammes, en 1836 et en 1996, a été chaque fois reconstruit à l’identique). Bien sûr, il faut d’abord faire les études préalables sur l’état sanitaire des murs, des ogives, etc. La chaleur extrême et les rafales d’eau ont fait des dégâts. Mais nous avons les plans, les chênes et le savoir-faire. Les Compagnons du tour de France forment des artisans dans les différentes disciplines et dans la tradition. Ils sont capables de reconstruire la charpente et la couverture de la cathédrale telles qu’elles étaient. Je suis heureux de voir que Philippe Villeneuve, architecte en chef des monuments historiques de Paris, se prononce en faveur d’un chantier-école pour reconstruire la charpente de l’édifice. »

POUR ALLER PLUS LOIN

Transitions

Master de spécialisation en conservation - restauration du patrimoine culturel immobilier (faculté d’ Architecture)

Patrick Hoffsummer (dir.), Les charpentes du XIe au XIXe siècle. Typologie et évolution en France du Nord et en Belgique, éd. du Patrimoine, coll. “Cahiers du Patrimoine”, 62, Paris, 2002

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