Quand la migration prend corps

Rencontre avec Jacinthe Mazzocchetti

Dans Omni Sciences
Entretien Henri Deleesnijder - Dessin Julien Ortega

“C’est l’histoire d’Abdou, Marie, Tarik et Ramatou, en fuites, en espoirs, en rêves. Des vies ordinaires ou presque. Des vies chamboulées au gré des vagues, au gré du vent. Venus d’Afrique de l’Ouest, réunis par les hasards de leur existence sur un même bateau entre la Libye et l’Italie. Aux prises avec les mêmes peurs, les mêmes espérances.” Ce quatrième de couverture résume à merveille le sujet et le ton du roman Là où le soleil ne brûle pas que Jacinthe Mazzocchetti vient de publier. Elle le présentait le 8 octobre dernier à la librairie Livre aux trésors.

Invitée conjointement par le Cedem et la Maison des sciences de l’homme (ULiège) dans le cadre du colloque international consacré aux “Corps migrants : récits et présences”, organisé sous la direction de Grégory Cormann et Jeremy Hamers, son auteure, anthropologue professeure à l’université catholique de Louvain (UCLouvain) met en scène dans ce récit deux jeunes hommes et deux jeunes femmes d’Afrique de l’Ouest qui, chacun à leur manière, sont en quête d’une vie meilleure. Ils ont quitté le Burkina Faso, le Mali ou la Côte d’Ivoire et, soucieux d’améliorer leur existence ainsi que celle de leurs proches restés au pays et de leurs enfants, finissent par se retrouver sur une même embarcation qui traverse la Méditerranée, entre la Libye et l’Italie.

Mais si c’est le bateau qui rassemble les quatre personnages du roman, la majorité de ce qui y est raconté se déroule bien avant, à savoir dans les villes et villages où ils sont nés ou qu’ils ont été amenés à traverser. Le lecteur est ainsi plongé dans leur vie d’avant l’embarquement, dans le Sahel qu’ils ont quitté, et, miracle de l’écriture, dans les imaginaires qui ont mis les protagonistes en mouvement. Et les chemins de tout un chacun sont différents, à vrai dire, bien que le sort que leur réservera la mer sera le même.

C’est Marie, par exemple, qui a fui la guerre : “La petite [Sabrina] bien calée dans le bas de son dos, le pagne solidement noué, [elle] se tient en alerte. Elle tente de distinguer les pas des hommes de ceux des chiens, animés d’une égale soif de chair fraîche. Elle avance. Protégée par l’ombre des cannes à sucre. Son horizon de naissance, son horizon de vie. Elle pense à son père, sa bonté qui depuis toujours la guide. Que ferait-il à sa place ? Que fera-t-elle sans lui ?” Mais au bout du périple : “Le bleu. À perte de vue. Le ciel. La mer. Leur bateau à la dérive.”

C’est Abdou aussi qui, lui, ne rêvait pas du tout d’Europe, mais du bébé – Nour ou Nora – qu’Assana allait mettre au monde. Il s’est retrouvé en Libye : “Quand ses pieds ont foulé le sol libyen pour la première fois, [il] a ressenti une immense joie. Le bout de ses peines, enfin. Du travail. De l’argent. Son avenir à portée de main. La peau en lambeaux brûlée par la violence du soleil, les hallucinations et les cauchemars, loin derrière. Son corps l’a porté des jours entiers, sans nourriture, ses lèvres seulement humidifiées d’un reste d’eau. Il est vivant. Vivant parmi les morts sans sépulture, engloutis par le sable. Il a prié pour eux, pour leurs familles. Il n’oubliera pas. Leurs visages sont gravés en lui à jamais.” Mais après la chute de Kadhafi, il ne restait plus qu’à fuir : “La mort ou la mer. Droit devant.”

C’est Ramatou, de plus. Jeune prostituée qui “a besoin d’argent, de beaucoup d’argent, tout de suite, elle ne peut pas perdre son temps avec n’importe qui. Elle espère que Monsieur Jean sera là. Pas trop saoul encore. Juste assez pour se laisser tenter.” Le rêve de la Ville lumière finalement englouti par les flots, tout comme elle, Marie et sa petite Sabrina : “Partir avec elle. Dernier souffle. Dernière résistance.”

C’est Tarik, enfin, un intellectuel qui s’est engagé contre le régime politique de son pays et qui “a obtenu sa maîtrise de sociologie avec mention “Très Bien”. Ce sésame qui aurait dû, qui devrait, qui ouvrira les portes.” Il n’en fut rien pourtant, d’où son départ pour l’Europe. “Il savait que les Blancs étaient capables de tout. Il le savait, mais de là à les laisser dériver en mer. Des hommes, des femmes et même des enfants. Ils ne sont rien pour eux. Laisserait-on crever des animaux de la sorte ? [...] Pillages coloniaux. Pillages néo-libéraux. Et une Europe qui se barricade.” Au lieu du “grand destin” qu’il a entrevu, c’est la mer, cette grande mangeuse d’êtres humains, qui l’attend...

Voilà à coup sûr un roman qui reflète une douloureuse, et quasi quotidienne réalité. Avec sa part de fiction, peut-on pour autant dire qu’il est inspiré de faits réels ? « J’ai envie de le qualifier de roman ethnographique, car il relie mes deux métiers, celui d’anthropologue et celui d’écrivaine. Chaque personnage, chaque situation, chaque chose que je raconte reposent sur des voyages, des rencontres, des tranches de vie qui se sont déposés dans mes carnets et sur mes enregistrements. Mais je me suis donné la liberté d’inventer une histoire, et donc de créer des personnages en compagnie desquels j’ai pu cheminer, tout en me glissant dans leurs silences, dans leurs peurs, dans leurs joies, dans leurs rêves, et ça c’est vraiment du ressort de la littérature. »

MazzocchettiJacinthe-Portrait-JulienOrtega Voilà une vingtaine d’années en effet que la chercheuse “fait du terrain”, selon le jargon utilisé en anthropologie. Travaillant sur les questions de migration, elle est allée auprès des gens et a écouté leurs témoignages, une façon pour elle d’essayer de comprendre ce qui peut finalement pousser des jeunes hommes et des jeunes femmes à prendre le risque majeur de se retrouver sur un bateau en pleine mer, ballottés par les vagues autant que par les turbulences d’une destinée tragiquement incertaine. « J’ai passé beaucoup de temps en Afrique occidentale, surtout au Burkina Faso, mais depuis quelques années maintenant, j’enquête à Malte, ce pays-frontière de l’Union européenne. Cet archipel est devenu le point d’arrivée des bateaux partis de la côte nord-africaine, par suite des difficultés d’aborder en Italie. Et là, j’ai été confrontée aux récits d’histoires très dures, très belles aussi parfois, de personnes ayant survécu non seulement à des épreuves indicibles (guerres, manques de ressources élémentaires, drames familiaux, etc.) mais aussi à cette violence singulière qu’est le naufrage. Cela a constitué le terreau de ce que je raconte dans mon roman », précise la professeure.

Une postface du livre se fait d’ailleurs plus explicite : “Ce roman est librement inspiré du fait divers suivant. Le 26 mars 2011, septante-deux personnes à bord d’un petit canot pneumatique parti de Tripoli ont péri, abandonnés en mer, alors que les Centres de coordination de sauve- tage maritime de Rome et de Malte savaient que le bateau se trouvait en détresse, ni l’un ni l’autre n’ayant pris la responsabilité de déployer une opération de recherche et de sauvetage.” Et le petit texte de poursuivre : “En ce moment même, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants continuent à périr en Méditerranée, dans d’autres mers et océans aussi, échoués sur les rives de nos peurs, de nos oublis, de nos indifférences.” Avant de conclure : “Ce roman repose également sur près de vingt ans de recherche en Afrique de l’Ouest, dans les îles maltaises et en Belgique auprès des héros et des héroïnes de notre monde contemporain que l’on dit migrant·e·s.”

On le voit, Jacinthe Mazzocchetti ne pratique pas une anthropologie en chambre, encore moins dans une tour d’ivoire d’où elle sèmerait pour des pairs des articles scientifiques nourris de chiffres et autres avalanches de statistiques, loin des vécus des personnes contraintes à l’exil. Chez elle, le migrant ne se réduit pas à une catégorie, passablement déshumanisée, désindividualisée aussi dans une masse parfois même assimilée à une horde menaçante (que la honte empourpre le visage de certains médias !). Non, avec elle, il “reprend corps”, au premier sens du terme, un corps fait de chair et de sang, et retrouve cette fragile condition humaine qui est le lot commun de toutes et de tous en notre humain voyage. En un mot, il est remis au centre d’une autre représentation.

Faut-il voir dans la démarche de cette professeure écrivaine, dont le domaine de recherches est l’anthropologie politique, une volonté de faire passer un message avec la publication de son roman Là où le soleil ne brûle pas ? « J’écris à partir de ce qui me bouleverse. Et comme je me laisse aisément porter par mes personnages, sans néanmoins m’attarder à les décrire, il m’est arrivé de pleurer au cours de l’écriture des quatre histoires constituant la trame de mon roman. Je peux donc dire que mon écriture romanesque est une écriture incorporée, puisque j’y mets beaucoup de moi : c’est quasi viscéral. Dans mes publications dites académiques, je suis également très travaillée par des enjeux éthiques. Le livre PluriElles. Femmes de la diaspora africaine en est une illustration : il a été écrit en collaboration avec Marie-Pierre Nyatany Biyiha, comporte des photos de Véronique Vercheval et présente une série de témoignages, mais je ne me suis évidemment pas éloignée dans son contenu des exigences inhérentes à la rigueur scientifique. En revanche, quand ma plume s’aventure dans les chemins autrement plus ouverts de la fiction, comme dans mon recueil de nouvelles La vie par effraction, je n’hésite pas à m’en détacher. »

Ce qui est étonnant avec Jacinthe Mazzocchetti, et digne d’admiration, c’est la cohabitation, chez ce docteure en sciences sociales-anthropologie (UCL, 2007) et notamment membre du LAAP (Centre d’anthropologie prospective), d’une hyper-activité académique et d’une hyper-sensibilité au monde. Quelques mots-clés suffisent à se faire une idée de la vaste panoplie de ses investigations : migrations, exil, asile, racisme, condition noire, imaginaires et récits, rapports de pouvoirs et dynamiques de reconnaissance, Afrique, Europe, genre et sexualité, rapports d’âge, dynamiques (inter-)générationnelles et adolescence. Le tout arrimé à des thématiques telles que – à titre d’exemples parmi plusieurs autres – les politiques européennes et nationales (Malte-Belgique) en matière de migrations et d’asile, les formes d’engagement et d’activisme politique des migrants et leurs descendants, l’impact des contextes historiques et contemporains sur les imagi- naires individuels et collectifs, sur les représentations des dits étrangers, etc.

Le regard que la Pr Jacinthe Mazzocchetti porte sur ces domaines est celui de l’attention, celle dont Simone Weil disait qu’elle “est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité”. Avec elle, aucune migrante ni aucun migrant n’est dépossédé de son humanité. Mieux, elle parvient toujours, y compris dans sa démarche strictement scientifique, à rendre à l’une et à l’autre son humanité. C’est que derrière l’aspect humble, sinon frêle, de sa personne doit brûler le feu de la compassion et de la solidarité, sans lesquelles les horizons d’un monde trop dramatiquement bousculé risquent de rester bouchés. Désespérément bouchés...

Et lorsqu’on lui demande la raison du choix du titre de son roman qui vient de sortir, elle prend un malin plaisir à livrer l’anecdote qui en est à l’origine : « La petite lampe dans le frigo... » Mais encore ? « Eh bien, elle brille mais ne brûle pas ! C’est comme le soleil dans le Nord, en Europe. Tandis qu’au Burkina Faso où j’ai séjourné plusieurs fois, il en va tout autrement. C’est un ami burkinabè qui m’a donné l’idée de ce titre. » Preuve supplémentaire que, dans sa volonté de raconter l’exil, la Pr Jacinthe Mazzocchetti part toujours du pays de départ des personnes qui émigrent. La photo de couverture de Bertrand Vandeloise ne fait que mettre en évidence la symbolique de ce choix.

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