Perspectives chinoises

Interview d'Éric Florence

Dans Omni Sciences
Entretien Henri Dupuis

Assis derrière son petit bureau dans les combles de la place du 20-Août, servant à ses visiteurs un thé délicatement parfumé, rien ne trahit en lui le mandarin universitaire. On l’imagine mal déverser brutalement son savoir du haut d’une chaire tout en faisant régner la terreur parmi ses collaborateurs. Et voir en lui un mandarin du régime chinois, grand commis fonctionnaire du pouvoir en place à Pékin, devient tout simplement inimaginable après quelques minutes de conversation seulement. S’il en fallait une preuve, la liberté de ton de la revue scientifique qu’il a dirigée pendant quatre ans à Hong Kong suffirait amplement. Décidément, il n’y a de mandarinal en lui que sa connaissance de la langue et de la société chinoises, ainsi que son amour de la calligraphie. Et peut-être aussi un petit air félin. Après tout, le mandarin c’est – aussi – une race de chats...

Est-ce que tout a commencé avec le taekwondo qu’il pratique dès l’âge de 12 ans ? Peut-être, mais pas seulement. Éric Florence préfère parler d’“ambiance familiale asiatique”. Ses parents sont ouverts à l’Extrême-Orient, connaissent la médecine chinoise et pratiquent le yoga. Assez naturellement, les meilleurs amis de l’adolescent en ce début des années 1980 sont donc d’origine asiatique. Grâce à eux, il rencontre des maîtres de kung-fu de Hong Kong. Mais tout cela ne fait pas encore une vocation. Celle-ci naît d’une boutade. Le père d’un ami, ingénieur en contact avec la Chine, interpelle un jour l’adolescent de 16 ans : « Éric, toi qui aimes les langues, pourquoi n’apprendrais-tu pas le chinois ? » Dès ce moment, quand on l’interroge sur son avenir, Éric Florence répond : « Je vais faire le chinois ». Manière de se débarrasser d’adultes indiscrets. Et ceux-ci de se mettre à rire, n’imaginant pas qu’on puisse se lancer dans quelque chose d’aussi peu sérieux, d’aussi inutile. Mais la boutade a planté une petite graine qui va germer dans l’esprit de l’adolescent. D’autant que les contacts avec des sinisants se multiplient. « Je me suis renseigné de plus en plus, se souvient le chercheur, y compris auprès de professeurs de chinois à la KUL. Puis je suis parti apprendre... l’anglais pendant un an en Angleterre au terme de mes humanités. Cette année a servi à mûrir ce qui était devenu une décision. » La boutade devenait réalité !

FAITES ATTENTION À VOS FRÉQUENTATIONS

Nous sommes alors en 1988. Éric Florence s’installe donc à Paris pour y suivre des cours de langue chinoise à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). Un cursus de quatre ans dont le dernier se déroule pour lui en Chine. « J’ai obtenu une bourse du gouvernement chinois et la Communauté française a payé mon voyage jusqu’à Jinan », se souvient-il.

Jinan ? Le chef-lieu de la province du Shandong, au sud de Pékin, qui fait face à la péninsule coréenne. Car il n’a pas choisi la facilité, délaissant les sections de chinois pour étrangers. Là-bas, le jeune Verviétois va être le seul étranger (avec un Taiwanais !) à suivre des cours d’histoire moderne et de pensée chinoises. Une immersion totale. « Je me souviens encore de mon arrivée à l’aéroport international de Shanghai en 1991 : il tenait davantage de la petite gare ferroviaire que de l’aéroport. Quand je suis arrivé à Jinan, il me fallait ouvrir un compte en banque. Comme la banque était fermée sur le temps de midi, je suis allé manger un bol de nouilles dans la rue, provoquant un attroupement. Puis deux hommes m’ont invité à prendre un thé et ont commencé à me questionner. J’ai vite compris qu’il s’agissait de responsables de la sécurité du quartier. Mais ils ont été d’une correction parfaite, me disant juste qu’il fallait que je fasse attention à mes fréquentations. » Détonnant au milieu de ses camarades tous d’origine rurale, Éric Florence va pourtant s’intégrer, participant ainsi à des activités sportives, dont le championnat universitaire de badminton.

Est-ce une pensée unique qu’il découvre au fil de ses cours ? « Non, affirme-t-il aujourd’hui. Certains professeurs étaient très libres dans leur propos et leur analyse. L’un d’eux par exemple, qui traitait d’une période particulièrement novatrice dans la pensée chinoise, du IIIe au Ve siècle, nous disait souvent : “Ce qui compte, c’est de briser les normes !”. Par contre, il est vrai, j’ai aussi eu un professeur qui enseignait en dialecte, que personne ne comprenait, un peu à l’image des enseignants paysans-ouvriers de la révolution culturelle. Il délivrait un enseignement à la fois doctrinaire et émotif car il portait sur la période des guerres de l’Opium, période très humiliante pour les Chinois. »

DÉTOUR PAR LA SIDÉRURGIE

Diplôme de l’Inalco en poche, Éric Florence revient en Belgique, mais à l’UCL cette fois pour y décrocher un DEA en sciences politiques et relations internationales. « Je voulais quelque chose de plus en prise avec l’époque », dit-il. Il va être servi au-delà de ses espérances. A peine diplômé, il reçoit un coup de téléphone d’une société française active dans la vente de laminoirs. Quand il décroche son téléphone, Éric Florence ne sait pas encore qu’il vient de mettre le pied en région liégeoise ! Parce que cette entreprise française forme des techniciens chinois à l’exploitation du laminoir de Valfil, fermé à Seraing en 1984, démonté pièce par pièce et remonté au nord de Pékin. « Le lendemain, j’étais à Saint-Chamond, se souvient Éric Florence. C’était une mission de déminage car je devais aider l’interprète chinois sans le vexer, un ingénieur parlant bien le français mais n’en comprenant pas toutes les finesses. Mais cela s’est bien passé : il m’a appris les termes techniques dans un domaine où je ne connaissais rien ; j’ai encore des cahiers entiers de mots de vocabulaire technique. »

Valenciennes, Dunkerque, Bilbao... De 1993 à 1996, Éric Florence va alors enchaîner les missions de formation dans la métallurgie. « J’ai beaucoup aimé ce travail, mais j’ai aussi toujours eu comme objectif de faire de la recherche et d’enseigner. » L’occasion lui en est donnée en 1996 quand il rejoint le Centre d’études chinoises de l’université de Liège en tant qu’assistant. Puis l’idée de la thèse s’est imposée. « En 1999, il était déjà question de supprimer le centre pour des raisons budgétaires et je commençais à m’intéresser de près aux questions migratoires en Chine. Je me suis alors rapproché du Centre d’études de l’ethnicité et des migrations (Cedem) et, à partir de 1999, Marco Martiniello, son directeur, m’a proposé de travailler sur des projets concernant les migrations. C’est devenu progressivement mon champ de recherche. J’ai notamment travaillé sur une étude portant sur les liens entre politiques publiques et recherche dans le domaine de l’immigration. Tout en faisant cela, je poursuivais mon doctorat mais sans financement spécifique. »

UN TRAVAIL D’ETHNOGRAPHE

Jusqu’en 2007, il va profiter de tous ses congés pour aller étudier les formes de représentation des expériences de vie et de travail des travailleurs migrants dans les villes du delta de la Rivière des perles, la zone de Canton, Shenzhen et Foshan. « J’y ai étudié à la fois l’image que donnait de ces travailleurs la presse officielle mais aussi ce qu’ils pensaient d’eux-mêmes, notamment à travers les lettres qu’ils adressaient à une revue qui leur était réservée. » Shenzhen était en effet alors la première zone économique spéciale de la Chine et, à ce titre, le laboratoire du capitalisme chinois.

Comment l’image du travailleur migrant – des paysans venus s’installer en ville – s’articulait-elle à celle d’un parti qui a fondé sa légitimité et son pouvoir autour du rejet des “trois montagnes” (capitalisme, impérialisme et féodalisme) ? Un travail à la fois sociologique mais aussi ethnographique. Pendant plusieurs années, Éric Florence suit des travailleurs migrants et leur famille, voit ce que signifie pour eux le déracinement et comment ils en parlent. Des récits qu’il confronte à la parole de celui qu’il considère comme son mentor, James C. Scott, professeur de science politique à Yale, théoricien du pouvoir et spécialiste de la résistance des personnes placées en état subalterne. Ensuite viendront Foucault et Gramsci. Difficile en effet de traiter de la Chine sans aborder la question du pouvoir et les réactions de la population.

« Il y a toujours eu des formes de contestation en Chine, explique Éric Florence. Elles se sont développées fortement tout au long des années 2000, jusqu’en 2013 et l’arrivée de Xi Jinping à la présidence de la République. Le mouvement pour la protection des droits qui s’est développé dans toutes les sphères de la société a permis un recul global de l’arbitraire, même si aucune avancée n’est définitive dans des régimes autoritaires où l’ambiguïté règne en maître. Aujourd’hui, la contestation est davantage bridée. Il y a eu un ensemble de mesures pour limiter l’utilisation d’internet en tant que caisse de résonance des tensions dans la société et de mobilisation sociale. Des thématiques comme le constitutionnalisme, la séparation des pouvoirs, etc., sont bannies. Les enseignants doivent les retirer de leur titre de syllabus, de leurs textes de lecture. Cela ne veut pas dire que toute contestation est impossible, comme on a pu le voir avec les réactions nombreuses et porteuses d’un fort potentiel critique des internautes concernant la gestion initiale de l’épidémie du coronavirus à Wuhan. Mais c’est plus risqué, les espaces d’expression publique se sont réduits considérablement. Cependant, l’expression publique au sein des réseaux sociaux chinois au début de l’épidémie de Covid-19 à Wuhan montre combien une exigence d’éthique de la responsabilité publique et de probité, de même qu’une conscience plus aiguë et plus largement partagée des droits au sein de la population se sont développées au fil des années et sont profondément ancrées dans la société. Il est intéressant de constater que les autorités ont durant les premières semaines laissé s’ex- primer les critiques sur les réseaux sociaux, pour revenir assez vite à une tentative de suppression des voix disso- nantes, tout en accentuant la répression visant des acteurs de la société civile chinoise ».

L’ARRIVÉE À HONG KONG

Parallèlement à sa thèse, soutenue en 2008, il dispense aussi des cours sur la société chinoise contemporaine à l’ULiège et des cours de chinois à l’Institut libre Marie-Haps à Bruxelles, à l’Institut libre des traducteurs et interprètes (Isti) et en tant que professeur invité au Collège d’Europe à Bruges. Dans la foulée de son doctorat en science politique et sociale, il poursuit sa carrière au sein de l’ULiège ; il y codirige les activités d’enseignement de l’Institut Confucius et est nommé chargé de cours en 2015. Une année faste puisqu’il décroche aussi, pour quatre ans, le poste de directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC), une des 27 unités mixtes de l’Institut français de recherche à l’étranger, dépendant du CNRS et du ministère des Affaires européennes et étrangères. Basé à Hong Kong, ce centre a deux antennes, l’une à Pékin et l’autre à Taipei.

Diriger un tel centre, c’est, bien sûr, accueillir et encadrer les chercheurs qui y passent, organiser des séminaires, mais surtout diriger la revue Perspectives chinoises, l’une des plus reconnues internationalement en ce qui concerne la Chine contemporaine. Rentré à Liège à l’automne dernier, le chercheur a donc baigné durant quatre années dans les mouvements de contestation qui ont secoué le territoire de Hong Kong. Le lancer sur le sujet, c’est ouvrir la voie à un long monologue érudit, documenté et perspicace, avec lequel bien peu pourraient rivaliser. L’analyse de la formule “un pays, deux systèmes” en vigueur depuis la rétrocession de l’ancienne colonie britannique en 1997 est serrée, nourrie de ses connaissances tant sociologiques et politiques que du terrain et de ceux qui y vivent, surtout parmi les plus défavorisés. Une double approche qui en fait la particularité. « Il y a eu depuis 1989 plusieurs mouvements de protestation et de désobéissance civile avant les grandes manifestations de 2019 dont tout le monde se souvient, rappelle Éric Florence. Ils sont dus à l’émergence d’une identité hongkongaise qui se construit de plus en plus en opposition avec la Chine et autour d’un sentiment d’effritement des libertés publiques en rapport notamment à un contrôle plus fort exercé par le gouvernement central à Pékin sur le système politique et la société de Hong Kong. Durant la même période, un “courant localiste” comportant une dimension explicitement xénophobe vis-à-vis des Chinois du continent a vu le jour. La construction d’une identité honkongaise est basée sur la peur d’une continentalisation. Sur le plan politique, il y a un fort déficit de légitimité et de représentation lié au système politique en lui-même car il est hybride. En effet, seule la moitié du Parlement est élue directement, l’autre est cooptée au sein des collèges socio-professionnels. Cela reproduit une forme d’hégémonie capitaliste personnifiée à Hong Kong par les secteurs de la banque, de l’assurance et de l’immobilier. Je suis persuadé que les manifestations publiques sont amenées à se reproduire et même à s’intensifier, d’autant que chacun de ces mouvements (1989, 2003, 2011, 2014 et 2019) a toujours été suivi d’un durcissement. »

LE JARDIN-QUI-N’EXISTE-PAS

Lors de la première leçon de son cours introductif à la langue chinoise, Éric Florence ne manque pas de faire référence au grand sinologue belge Simon Leys. La Chine ancienne a laissé peu de vestiges matériels équivalents, par exemple, à nos cathédrales. Mais l’essence de la culture chinoise est à trouver dans la calligraphie que pratique Éric Florence avec bonheur. Et de prendre pour preuve la célèbre Préface du pavillon des orchidées, qui date du IVe siècle, considérée comme le chef-d’œuvre absolu de cet art suprême qu’est la calligraphie, et sans cesse recopiée depuis. Ou la description du jardin Wuyou, le “Jardin-qui-n’existe-pas” car après tout, les jardins du passé, eux aussi, ne survivent que sur papier dans des descriptions littéraires. Pourquoi donc serait-il nécessaire qu’ils aient existé d’abord dans la réalité ? Et Simon Leys de conclure : “La force vitale, la capacité quasi illimitée de métamorphose et d’adaptation dont la traditions chinoise a fait preuve depuis quelque trois mille cinq cents ans proviennent peut-être de ce que cette tradition ne s’est jamais laissé prendre au piège des choses, où elle aurait risqué de se pétrifier et de mourir.

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