Repenser la ville

Réponses d'architectes

Dans Omni Sciences
Dossier Philippe Lecrenier

Entre l’idéal métropolitain et un retour aux cultures locales, la ville occidentale se questionne et s’ancre à nouveau comme structure politique centrale. Les villes les plus progressistes abandonnent leur verticalité pour davantage d’écoute envers les citoyens. Elles s’ouvrent sur des questions plus larges comme le genre, la convivialité des espaces publics, la mobilité ou les enjeux climatiques. Et si le temps était à l’abandon des idéaux transnationaux pour davantage reconnaître la pluralité des besoins, des réalités et des envies des habitants ? Car en bout de course, le fruit de ces échanges s’inscrit dans la pierre, dans le verre, dans le bois ou le béton ; il cloisonne et fige les possibles. Plusieurs architectes urbanistes se penchent sur la question.

L’Occident, au XXe siècle, a imposé une pensée machiniste et quantitative de la ville. La vision de la cité idéale orbitait autour de plusieurs traits de mentalité, dont un fantasme métropolitain aux lignes de force uniformisantes, une mobilité gravitant autour de la voiture et la très ancienne division des tâches au sein du couple, qui subordonne la femme à l’homme. À la lisière de ces certitudes, des souffles de contestation ont ouvert des brèches et négocié de nouveaux espaces de liberté. Ces pas de côté n’invitaient plus spécifiquement à mesurer le prestige d’une ville à la hauteur de ses tours et à la largeur de ses boulevards, mais en observant plutôt le microcosme qui s’accaparait, parfois de manière résolument anarchiste et éphémère, des espaces publics pour les réaffecter ou les détourner dans des buts sociaux plus conviviaux. Mais fortement marquées par la figure cartésienne de l’ingénieur, les villes ont tardé à mettre en place des outils permettant de penser la qualité de vie des habitants.

LA HYPE DE LA PALETTE EN BOIS

Et si l’habitant était l’expert le plus compétent pour améliorer son cadre de vie ? Cette revendication du droit à la ville, déjà développée par Henri Lefèbvre en 1968, ne s’est généralisée que très récemment. Ainsi voyait-on à la fin de  l’année 2000 des citoyens s’accaparer sans moyens des friches ou des bâtiments inexploités pour les transformer en véritables laboratoires sociaux. Éric Le Coguiec, chargé de cours et directeur du laboratoire “ndrscr” (prononcez “underscore”) de la faculté d’Architecture, tout en soutenant ces actions citoyennes, cultive à leur endroit un regard vigilant : « Des choses magnifiques en ont découlé. Cependant, nos sociétés néolibérales s’approprient très rapidement des initiatives subversives pour les neutraliser et les instrumentaliser. On labellise très vite des mécanismes qui sembleront égalitaires et démocratiques, mais qui perdront ce substrat pour une exploitation commerciale. »

Éric Le Coguiec évoque à quel point cette nouvelle façon d’aménager les espaces, peu onéreuse, séduisante et facilement médiatisable, a pu se répandre de manière normative et constituer une aubaine pour des pouvoirs publics alors en pleine crise financière. « À Berlin, à Bruxelles ou à Montréal, on associe aujourd’hui la palette en bois et le lampion à un endroit hospitalier, spontané, et qui échappe à toute forme d’instrumentalisation. Ce n’est pas tout à fait le cas. On recrée, on reproduit des dispositifs très travaillés. Cette nouvelle esthétique émane du reste d’une classe sociale assez jeune, plutôt éduquée, et n’échappe pas à des formes d’entre-soi. Elle devient générique et ne rencontre plus ses objectifs d’entraide et de rencontres sociales. »

Il n’en reste pas moins que le milieu associatif continue d’interroger et d’explorer d’autres manières de vivre ensemble. « Il y a notamment une grande inventivité pour se réapproprier les territoires résiduels des villes et les transformer en lieux de rencontres, en jardins participatifs, en squats, reprend Éric Le Coguiec. Ces démarches cumulent des dimensions poétiques et politiques assez fortes, même si elles ne prétendent pas transformer la société à grande échelle. On doit trouver comment donner suite publiquement à ces initiatives, si on ne veut pas se satisfaire de micro-interventions éphémères et cultiver un rayonnement plus collectif. » Des villes ont pu embrayer sur des initiatives citoyennes et les favoriser. C’est le cas de Rennes, de Strasbourg ou de Grenoble.

« Liège a toutes les cartes en main pour y parvenir. Elle a un tissu associatif fécond et solidaire. C’est l’une de ses grandes richesses. Mais l’ensemble des initiatives reste assez dissocié et peu cohérent. À cet endroit, l’Université, en tant que service public, doit s’ancrer davantage comme interface entre les différents acteurs », pense le chercheur. Tous ces dialogues gagneront à être ramenés en amont des commandes. « On a souvent importé et imposé des modèles de développement sans tenir compte des substrats culturels, sociaux, en oubliant les usages. On a fabriqué des villes en demandant à chacun de s’y adapter. Or, une ville n’a pas les besoins d’une autre. Elle doit se co-construire avec ceux qui l’habitent, au cas par cas. » Ces questions qui portent sur la relation entre architecture et politique, désignent le fer de lance du laboratoire ndrscr. L’architecture y est pensée comme une discipline connectée aux contingences matérielles contextuelles et façonnée par des situations concrètes. C’est dans cet esprit que Justine Gloesener et Pavel Kunysz poursuivent leur doctorat sous la supervision d’Éric Le Coguiec.

PENSER LA VILLE POUR TOUTES ET TOUS

L’architecte Justine Gloesener aborde ces contingences à travers la question du genre. Et cite Yves Raibaud, spé- cialiste de la géographie du genre : “Dans notre société néolibérale et patriarcale, la ville a été pensée principalement pour le “métro, boulot, dodo” des hommes blancs en costume cravate. Cela se remarque notamment à travers la mobilité. Prendre en compte la diversité des schémas spatio-temporels d’activité est d’ailleurs l’une des trois dimensions préconisées pour un urbanisme attentif à la dimension du genre, selon Ludwig Tummers. Les deux autres étant la visibilité des activités de l’économie reproductive et l’augmentation des femmes au sein des postes de décision qui façonnent la ville.

Pour en revenir au premier point, les femmes s’occupent principalement de tout ce qui relève du care (activités reproductives non rémunérées) comme le soin des personnes âgées, des enfants, des courses et des tâches ménagères. Leurs parcours sont plus variés que ceux des hommes. Or, les infrastructures (transports en commun, trottoirs, éclairages, etc.) n’ont pas été optimisées pour ces déplacements-là. Il suffit de faire le tour de Liège avec une poussette pour s’en rendre compte. « De plus, l’étalement urbain – qui augmente la distance entre les zones résidentielles et le lieu de travail – a tendance à reléguer la femme dans l’espace domestique. Disposant moins souvent d’une voiture personnelle et victime des mau- vaises connexions des transports publics, elle se retrouve à la fois écartée de la ville et de la culture. » En outre, les femmes vivent souvent dans des conditions plus précaires que les hommes (salaires plus bas, carrière entre- coupée par les congés de maternité, etc.), les familles monoparentales sont composées majoritairement, voire exclusivement, de femmes et l’évolution des logements sociaux ne rencontre pas cette problématique. « Réfléchir la ville selon le genre revient à la repenser de manière plus large, en intégrant la mixité des classes sociales, des âges (enfants et personnes âgées, notamment) et des fonctions. C’est une condition sine qua non pour élaborer des villes plus égalitaires », affirme la doctorante.

Pourtant, la question du genre, qui devient incontournable, percole assez peu dans les décisions. « Dans une émission radio spécial Genre avec l’ASBL Vie féminine, ses membres faisaient remarquer le gros écart qui perdure entre les discours publics et la réalité. Malgré #metoo, et les campagnes contre le sexisme et le harcèlement dans l’espace public, les marches exploratoires, diagnostics, recensements liés aux sentiments d’insécurité, etc., il n’y a pas encore vraiment de politique qui bouge (décisions, moyens), poursuit Justine Gloesener. C’est un phénomène plutôt général. Les rares changements sont souvent amorcés quand des femmes sont au pouvoir. À Paris, c’est Anne Hidalgo qui a instauré une politique de genre. Elle ne s’est révélée efficace qu’au sein des projets pour lesquels la plateforme de recherche et d’action “Genre et Ville” avait été associée à la réflexion. »

Parmi les bons élèves, on cite encore facilement Vienne, qui dès les années 1990 créait un bureau des femmes, repensant selon des cadres plus larges les logements sociaux, aménageant des espaces de rencontre plus variés, notamment pour les jeunes mères, qui peuvent ainsi se retrouver ou mutualiser les gardes d’enfants. Des crèches ont été construites, des toilettes publiques et des fontaines ont été installées dans les parcs. « Cette mesure paraît anodine. Mais sans toilettes ni accès à un point d’eau, une femme, et plus encore si elle garde les enfants, sait qu’elle a un temps limité dans un espace public et elle s’organise en fonction. À Barcelone, la présence du collectif Punt 6, qui a publié un livre sur l’urbanisme féministe, influence favorablement les édiles. La ville de Liège n’est pas hermétique à la question du genre, concède la chercheuse. De nombreux agents publics ainsi que de jeunes élues sont sensibilisé·e·s à cette approche. Et depuis 2004, une commission consultative des femmes de la ville de Liège rassemble le secteur associatif et organise de nombreuses actions. Prochainement, elle proposera une journée de conférences sur la question du genre dans l’espace public par rapport notamment aux futurs aménagements liés à l’arrivée du tram. »

En 2018, une marche de sensibi- lisation était menée à Liège par Pascale Lapalud, urbaniste-desi- gneure, fondatrice de la plateforme “Genre et Ville”. Elle faisait remar- quer la présence exclusive des garçons place Saint-Lambert, les publicités sexistes, les ruelles sentant l’urine, les statues représentant la figure masculine en guerrier conquérant et la figure féminine, plus petite, nue, languissante... « Nous nous étions arrêtés place Saint-Étienne, récemment aménagée de manière plutôt conviviale. Des femmes bavardaient, des enfants jouaient. Un homme, torse nu, était endormi sur une chaise longue. C’était le seul qui osait réellement “prendre la place”. Cette différence d’attitude est saisissante. La figure du flâneur est masculine. On verra rarement une femme seule assise sur un banc à ne rien faire. Ce dernier exemple me permet d’illustrer un changement de paradigme. On commence à s’écarter de l’idée que l’urbanisme et l’architecture peuvent tout résoudre. Il y a un travail transversal à mener pour accompagner l’évolution des consciences. »

Édith Maruéjouls, géographe française, a observé les cours de récréation. Leur configuration traditionnelle est constituée d’un terrain de foot qui occupe – pour un groupe réduit de garçons – la quasi-totalité de leur surface et influence déjà la manière de prendre place dans une société. Dessiner une cour plus mixte n’empêche pas de mettre des vestes en guise de goal tout en offrant la pos- sibilité d’occuper l’espace à d’autres fins. Plus largement, les budgets alloués aux infrastructures peuvent être mieux équilibrés. Que propose-t-on à côté d’un stade de foot ou d’un skate park ? « Évidemment, certaines filles font du skate, mais, passé 10-12 ans, les filles disparaissent des zones de loisirs, pour de multiples raisons. Notamment la peur liée à des mises en garde depuis l’enfance, celles de faire attention, de ne pas sortir seules en soirée... Comment les accompagne-t-on dans les espaces publics pour qu’elles s’y sentent à nouveau légitimes ? », se demande Justine Gloesener.

ANTICIPER, MODIFIER

Une anticipation plus ouverte, c’est ce que prône Pavel Kunysz, sociologue et architecte, en thèse au laboratoire ndrscr après un passage de deux ans au sein d’UrbAgora. « Actuellement, les pouvoirs publics manquent de proactivité. Beaucoup de promoteurs soumettent des idées qui sont ensuite négociées. Mais ils sont à l’initiative. Il faut des personnes du côté de la ville capables d’accompagner la maîtrise des ouvrages publics. Liège, comme d’autres grandes villes belges, réfléchit à se doter d’un “bourg mesteur”, soit une personne chargée de donner à la ville une vision et une volonté claire, qui négocie plus finement avec les promoteurs. La création du schéma de développement communal est une avancée positive à cet égard. Cependant, les initiatives de la Ville doivent reposer sur des réflexions plus anticipées et plus transparentes. La participation citoyenne peut être un processus intéressant, mais on l’adopte surtout pour les petits projets. Pour les plus gros dossiers, elle se réduit à peau de chagrin. Or il faut se donner les moyens pour qu’elle soit efficace : dialogue, informations systématiques, temps de réflexion, accompagnement sur le long terme, etc. »

Une période préalable au projet permet aux citoyens de s’informer auprès de l’urbanisme, mais il n’est pas toujours aisé de savoir qu’une enquête est en cours. Les images de synthèse, deviennent, elles, un outil remar- quable pour rendre les projets plus séduisants. « Mais attention, alerte Pavel Kunysz, dans le cas de Bavière, certains bureaux d’étude n’ont eu aucun scrupule à réduire, sur les images, la taille prévue d’un immeuble de 75%, la valeur contractuelle ne tenant que pour les plans. Un autre projet camouflait une dalle de béton et un parking s’étendant sur tout le rez-de-chaussée. Sans la vigilance de certains observateurs, nous nous retrouvions avec un mur s’étendant le long du trottoir sur une bonne centaine de mètres ! Dans certains cas, des réunions d’information publique sont organisées de telle sorte que le promoteur, accompagné des instances publiques, présente un projet déjà bien ficelé, limitant le citoyen à une prise de position favorable ou non. » Un processus qui nourrit la contestation. « On peut envoyer des courriers qui, dans l’enquête d’incidence, seront pris en compte. On peut aller jusqu’à bloquer des projets. Ce fut le cas pour le Ry-Ponet ou pour Mediaciné, qui allait fortement concurrencer les cinémas du centre-ville. Et c’est un moyen que des associations comme UrbAgora utilisent beaucoup. Ce n’est pas la méthode la plus productive, mais il n’y a pas beaucoup d’autres leviers à disposition. Bien sûr, cela crée des tensions, mais cela évolue, et ces associations gagnent du galon. En attendant la consultation en amont des projets, on remarque que des transferts d’influence s’amorcent entre le secteur associatif et les pouvoirs communaux. »

LES FRICHES ET LES IMAGINAIRES

Pavel Kunysz a fait des friches son objet d’étude. En tant qu’objets urbanistiques, elles le fascinent. « Elles cristallisent des luttes entre des imaginaires, des façons de penser un lieu, un quartier. Particulièrement à notre époque, la friche est insupportable si on la considère comme un vide à rentabiliser. Bavière, par exemple, s’étend sur quatre hectares en pleine ville. Tant au niveau public que privé, c’est un espace plein d’opportunités. Une ville manque toujours de logements, d’espaces verts, d’espaces culturels... » Comment démêler le tout ? Depuis les années 1980, une quinzaine de projets se sont succédé autour de son avenir : du centre commercial au complexe de cinémas en passant par un parc, la cité administrative, pour aboutir in fine à construire la bibliothèque de la Province. « Ce qui m’intéresse en tant que chercheur, c’est d’une part d’étudier l’histoire, ou les histoires de ces friches, pour en relativiser le caractère“vide” qu’il faut “remplir” ou faire “renaître”. Bavière a été très récemment un haut lieu d’art graphique ; c’est là aussi que la cellule liégeoise d’Occupy s’est installée. Elle a servi de squat et de lieu d’urbex. Mais l’endroit était perçu comme vide, abandonné et dangereux. Tous ces imaginaires, qui gravitent autour des friches (ce qui est accepté, ce qui ne l’est plus), les façonnent. Les gens pensent ces lieux, s’y investissent. Toute cette diversité, cette historicité, j’essaie de la confronter avec des architectes pour déterminer des moyens d’identifier ces imaginaires et de les incorporer – ou non – dans un projet. J’estime que les architectes ont une responsabilité vis-à- vis de ces imaginaires, qui constituent en outre une source d’inspiration de premier choix, une base de dialogue entre les riverains et les architectes. »

PlaceKuborn-NB 

La ville de Seraing requalifiée

Valérie Depaye (licenciée en philologie romane, 1994) dirige la régie communale autonome Eriges, en charge de la mise en œuvre du master plan de la ville de Seraing (2006).

Le Quinzième Jour : Quel est l’objectif du master plan ?

Valérie Depaye : Remanier le territoire de la ville de Seraing après le démantèlement de la sidérurgie. Il s’agit de requalifier 800 hectares de friches et de zones urbaines en vallée industrielle. Le master plan a notamment défini cinq priorités : la densification de centre-ville, le tracé d’un boulevard urbain qui traverse les friches, l’établissement de parcs et d’espaces verts, la reconversion des 130 hectares de friches industrielles et une attention accrue pour les transports en commun et pistes cyclables.
Ce master plan, j’insiste sur ce point, a été coconstruit avec les habitants dans une “dynamique participative”.
Ce sont eux, par exemple, qui ont souligné l’intérêt de réactiver la voie ferrée – la ligne 125A – qui dessert à nouveau le territoire sérésien depuis deux ans.

LQJ : Quel est votre rôle ?

V.D. : La régie met en œuvre le master plan avec les pouvoirs publics et avec les entreprises. Nous traduisons notamment en chantiers les préoccupations des habitants, tout en ayant en tête l’évolution des pratiques urbaines et sociales.
Concrètement, par exemple, nous avons conçu, avec l’aide d’une architecte paysagiste, l’aménagement d’un parc public de 6000 m2 au centre-ville. En écoutant les demandes des riverains et des usagers du quartier, ce parc orienté plein sud comprend une longue banquette en bois qui accueille volontiers les étudiants sur le temps de midi ou après les cours ; un dispositif de paniers de basket qui attire les adolescents dans un autre coin ; un espace spécifique a été réservé à l’apprentissage du vélo, etc.

Aménager l’espace public, c’est veil- ler à la qualité de vie des citoyen·n·es. C’est concevoir au cœur des quartiers, des lieux accessibles gratuitement, conviviaux, créateurs de vie collective. Lesquels pourront aussi évoluer avec le temps, accueillir de nouvelles activités, éphémères ou pérennes, et créer ainsi du bien-être et du lien social en milieu urbain.

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