Histoire(s) de Belgique

Un nouveau MOOC ULiège

Dans Omni Sciences
Article PHILIPPE LECRENIER - Photos C. EECKHOUT; J.-L. WERTZ

Articuler le passé et l’actualité de la Belgique, délier les fils de son histoire et retisser ses trajectoires sociales, politiques et économiques pour en donner des clés de lecture : c’est le défi relevé par l’historienne Catherine Lanneau et le politologue Pierre Verjans sous forme d’un “MOOC” (cours en ligne), gratuit et accessible à tous.

Pierre Verjans donne le cours d’“Histoire politique belge”, bien connu de tous les étudiant·e·s de la faculté de Droit, Science politique et Criminologie. La Pr Catherine Lanneau, elle, enseigne l’histoire de la Belgique et de ses relations internationales aux étudiant·e·s de la faculté de Philosophie et Lettres. Ils étaient faits pour se rencontrer. Conjuguant leur savoir, leur talent et ceux des consœurs et confrères d’ici et d’ailleurs, ils proposent aujourd’hui une “Histoire(s) de Belgique” en ligne, vivante, documentée, structurée.

« Qui décide en Belgique ? Le peuple “le plus brave de la Gaule” selon César est-il devenu une nation ? Ou deux ? Ou trois ? Pourquoi parle-t-on trois langues en Belgique ? Pourquoi certains Belges sont-ils allés au Congo ? Comment a évolué le “capitalisme sauvage” de la Belgique ? » Catherine Lanneau, Pierre Verjans et Audrey Weerts (assistante au département de science politique) posent ces questions en guise d’introduction à “Histoire(s) de Belgique”, un Massive Open Online Course ou “cours en ligne ouvert et massif” (MOOC), sorti le 1er octobre dernier.

Au point de jonction des sciences historiques et politiques, les chercheur·e·s ont ausculté la Belgique pour en débusquer les racines, les particularités et les limites actuelles. Le fédéralisme, l’économie, les politiques sociales, les identités, la monarchie, les frontières, la question communautaire, le rapport à l’Eglise, la place de la femme dans la société, l’immigration, le Congo, tout – ou presque – est passé sous leur crible.

SEPT MINUTES

Le MOOC est scindé en six modules, eux-mêmes divisés en séquences. Chaque séquence tient en une vidéo de sept à quinze minutes environ, suivie d’un quiz. Des enquêtes sont proposées en fin de module. On y trouve également des cartes interactives téléchargeables, un lexique, des propositions de contenu complémentaire, une ligne du temps, ainsi qu’un forum pour échanger, com- menter ou questionner. « Sept minutes par sujet, c’est court, concède Catherine Lanneau, mais cela contraint à se placer dans une perspective plus globale. » Pierre Verjans acquiesce et se souvient de l’interview d’Isidore Ndaywel è Nziem. « C’est l’un des deux grands spécialistes congolais de la période coloniale du Congo. Son interview durait 90 minutes et je pensais qu’il fallait tout garder. Heureusement, nous travaillons en équipe : seul, je n’aurais pas eu le recul pour sélectionner des capsules dans les contraintes que nous nous sommes fixées. » À quoi l’historienne répond : « Hormis ce cadre assez minuté, nous laissions une grande liberté aux intervenants. Grâce à leurs profils variés, la nature des capsules se révèle assez complémentaire. »

HistoiresBelgique-Drapeau Dans le premier module, les intervenant·e·s – tous historien·ne·s – se penchent sur les prémices de la Belgique. Outre la formation des frontières (Sébastien Dubois, Archives générales du royaume), on décèle le rôle majeur du christianisme dans la formation de l’état, mais aussi dans la construction d’un sentiment pré-national. On y accompagne les évolutions et transformations de la région de César à Charles-Quint (Florence Close et Annick Delfosse, ULiège), ainsi que les héritages laissés par les différentes révolutions ; le Pr Philippe Raxhon nous convie aux périodes française et hollandaise, puis passe le témoin à Els Witte, de la VUB, qui évoque la révolution menant à l’indépendance. Une capsule concerne aussi la Principauté de Liège (Bruno Demoulin).

Le module suivant s’attelle à l’émergence du principe de représentation. Il est inauguré par Els Witte qui aborde l’évolution du droit de vote tandis que le Pr émérite Jean Beaufays retrace l’histoire du clivage entre courants clérical et anticlérical. « Puis nous menons un débat, poursuit Pierre Verjans, avec les Prs Marc Jacquemain, Sébastien Brunet et Pierre Delvenne sur le rapport entre le citoyen et le politique, et sur la méfiance envers les différents pouvoirs. Geoffrey Grandjean aborde dans la foulée les limites du droit et de la politique. Il s’attarde notamment sur les rapports entre les trois pouvoirs et au sein du pouvoir exécutif, mais aussi sur l’évolution du pouvoir du roi. » Une dernière capsule est confiée à Petra Meier, de l’UAntwer- pen, qui décortique l’évolution de la place des femmes en Belgique.

ÉTAT SANS NATION ?

Un état est un appareil de pouvoir. Une nation définit une société unie par des liens, par un projet commun. Et si la Belgique était un état sans nation ? C’est la réflexion que pose le troisième module, inauguré par l’historien Bruno De Wever (UGent). Il montre comment une identité flamande a progressivement émergé de l’état belge, acquérant toutes les caractéristiques définissant une nation, et dont l’étatisation est, à terme, presque inévitable. En guise de réponse, Catherine Lanneau aborde l’histoire du mouvement wallon, avant de céder la parole à Pierre Verjans et à Geoffrey Grandjean, qui évoquent les différentes réformes de l’état. Le premier retrace les évolutions allant de 1970 à 1994, époque où la Belgique devient un état qui se dit fédéral. Le second prend le relais jusqu’en 2019. Le Pr Christoph Brüll, enfin, se penche sur les identités successives de la communauté germanophone, fortement ballottée au cours de son histoire.

L’évolution de l’état social, de son émergence à sa muta- tion vers un “état social actif”, ou néolibéral – certes moins sauvage qu’ailleurs – est abordée selon un angle à la fois politique et économique. Ce quatrième module a été organisé autour d’éric Geerkens, professeur d’histoire économique et sociale à l’ULiège, et de Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d’information socio-politiques (Crisp). On y retrouve Guy Vanthemsche (VUB), la juriste du travail Fabienne Kéfer (ULiège), Marcus Wunderle (Crisp) et élie Teicher (ULiège). Certaines séquences s’attardent sur la violence politique, d’autres sur la typologie des mouvements sociaux. « On a par exemple trop vite tendance à voir aujourd’hui les Trente Glorieuses comme une répartition harmonieuse du fruit du travail, observe Pierre Verjans. Ces décennies ont été déchirées par des luttes et des grèves d’une grande violence. » Marco Martiniello, sociologue et directeur du Cedem, dresse ensuite un tableau des grandes périodes migratoires en Belgique. « Comme il se concentre essentiellement sur l’après-1945, précise Catherine Lanneau, Pierre Verjans et moi le précédons en remontant rapidement au XIXe siècle, lorsque la Belgique était avant tout un pays d’émigration. Nous nous arrêtons aux périodes importantes et fournissons les clés pour comprendre son intervention. »

Un cinquième module replace la Belgique au cœur des relations internationales. Le Pr honoraire Francis Balace l’ouvre avec trois capsules. La première retrace les relations internationales de la Belgique jusqu’en 1914, la deuxième parle de la Première Guerre mondiale et la troisième, de l’entre-deux-guerres. Catherine Lanneau s’attarde ensuite sur les enjeux internationaux qui émergent à Londres durant la Seconde Guerre mondiale et qui dessinent les grandes lignes géopolitiques de la seconde moitié du XXe siècle. Le Pr Sebastian Santander et Audrey Weerts se partagent encore les rapports entre la Belgique et l’OTAN d’une part, la construction de l’Union euro- péenne d’autre part, tandis que le Pr Quentin Michel ausculte la position belge au sein de l’UE. Vincent Bricart complète le tableau avec les relations internationales de la Belgique fédérale et de ses entités fédérées.

Le dernier module, au moment où nous écrivons ces lignes, est en cours de montage, mais il sera entièrement consa- cré aux relations, sur le temps long, de la Belgique avec l’Afrique centrale. Plusieurs capsules seront tirées de l’interview-fleuve d’Isidore Ndaywel è Nziem (université de Kinshasa). Guy Vanthemsche (VUB) et Bob Kabamba (ULiège) interviendront également, le premier sur les partis politiques belges et la colonisation, le second sur la politique africaine de la Belgique depuis la fin de la guerre froide.

Le MOOC continuera d’évoluer et de s’enrichir. Des thématiques nouvelles – les Fourons, les conceptions historiographiques d’Henri Pirenne, les possibles conséquences d’une réalisation du programme confédéraliste de la N-VA en 2024 – pourraient, à terme, être abordées. Peu importe le thème, l’enjeu est d’échanger, de réfléchir, de comprendre. Bref, ce MOOC est copieux, convivial et accessible, à l’image de la curiosité scientifique des inter- venants.

LA GENÈSE DU MOOC

Une collègue lui avait lancé comme défi de laisser un bilan sur l’histoire de la politique belge avant de prendre sa retraite. Le Pr Pierre Verjans saisit la balle au bond. « L’idée m’amusait, mais il était important pour moi de tisser des liens de confiance avec des historiens. Convoquer le passé, en politologie, est incontournable. » Catherine Lanneau, spécialiste de l’histoire de la politique belge, était l’interlocutrice idéale. « Nous rencontrons souvent des gens qui regrettent de ne pas suffisamment connaître la Belgique. Ce MOOC était l’occasion de répondre à ces frustrations de manière différente, plus ludique qu’un énième ouvrage, tout en garantissant un contenu fiable », précise-t-elle. Succès immédiat : dès son lancement, 3000 curieux s’inscrivaient pour découvrir cette synthèse aussi vaste qu’inédite. Un chiffre qui a continué de grimper ; il atteignait près de 4000 inscrits début novembre.

Assez rapidement, Audrey Weerts, assistante de Pierre Verjans, et Bob Kabamba ont rejoint l’aventure. « Il s’agit du premier MOOC interfacultaire de l’ULiège, se réjouit le politologue, dans lequel nous avons donné la parole à des spécialistes des différentes matières abordées. L’histoire des mouvements flamands, par exemple, a été racontée par Bruno De Wever. Nous intervenons en définitive assez peu. »

Et la Pr Catherine Lanneau de poursuivre : « On a plutôt assuré la mise en musique. Une fois l’architecture du cours établie, nous avons traité les domaines rencontrant nos compétences spécifiques, et puis nous avons convié des sociologues, des juristes, des économistes, des politologues et des historiens, flamands, bruxellois et wallons, et de toutes les générations. C’est la raison pour laquelle nous parlons d’histoires, au pluriel. Il n’y a pas une histoire ou un récit, mais bien une multitude de perspectives, un pluralisme que nous rencontrons en multipliant les intervenants. L’Histoire n’est pas un fil longiligne, de surcroît. C’est un ensemble d’événements qui s’entrecroisent mais auraient pu se dérouler autrement. L’Histoire n’est pas téléologique. »

Évolution du syndicalisme

Jean Faniel, directeur du Crisp, centre de recherche à la neutralité proverbiale, salue l’initiative des Prs Lanneau et Verjans, ainsi que leur invitation à collaborer. « Avoir convié autant de monde témoigne d’une ouverture de l’Université, sans que son identité ne disparaisse. Et en même temps, c’est une manière de donner une visibilité à des recherches qui se font ailleurs. Le pluralisme ainsi affiché garantit une forme d’objectivité, de neutralité, tout en préservant une cohérence. Je suis ravi, aussi, qu’ils aient tenu à développer ces dimensions sociales et économiques, parmi d’autres. Cette approche multifacette, qui ne se borne pas à une perspective étroite d’histoire institutionnelle, est assez engageante. »

HistoiresBelgique-Syndicat Fin observateur de la vie politique belge contemporaine, Jean Faniel a fait ses armes lors d’une thèse sur l’évolution du syndicalisme et de la concertation sociale en Belgique. C’est cette histoire qu’il déploie, en cheville avec l’historien Éric Geerkens. « Nous avons réfléchi à deux, et nous nous sommes réparti la tâche en nous relisant mutuellement. Il s’est chargé de l’avant-guerre, et j’ai repris l’histoire à partir de 1944-45, où une évolution des relations collectives de travail s’opère, notamment avec des accords de solidarité, la mise en place de la concertation et de la Sécurité sociale. » Le Crisp a également été sollicité en la personne de Marcus Wunderle. « Il est spécialiste des questions économiques et en particulier de l’actionnariat des entreprises, toujours à travers la perspective du Crisp. C’est-à-dire, en les abordant comme des ressorts à la prise de décision politique. Les entreprises, et en particulier celles qui s’organisent en réseau grâce aux participations actionnariales, forment une toile peu apparente mais qui a une influence importante. Marcus était bien placé pour parler du capitalisme “à la belge”. »

MOBILISATION ET RETENUE

Résumer le syndicalisme belge en quelques minutes à peine fut une gageure, presque un sacrifice, pour le directeur du Crisp. L’enjeu, par-de- là les évolutions, les secousses et les grandes étapes, était d’inviter à ne pas voir le syndicat de manière monolithique, mais plutôt traversé par des tensions, des dialectiques qui influencent ses actions et ses positions. « Les syndicats sont les fers de lance de nombreux mouvements sociaux, par l’organisation ou la participation à des grèves, des manifestations, des pétitions, etc. Mais ils sont aussi fortement institutionnalisés. Ils se posent en interlocuteurs avec le patronat et les grandes familles politiques du pays, au sein desquelles ils ont des relais plus ou moins privilégiés. Ils s’organisent en groupes d’intérêts, de lobbying et siègent dans différents cénacles. Au moment des réformes et des négociations, c’est eux qui appellent à la retenue, qui canalisent la colère sur laquelle ils s’appuient initialement. Cette dialectique est propre au monde syndical dans son ensemble. »

Le syndicalisme belge a toutefois des singularités. Il jouit de l’une des plus grandes forces numériques en Europe, avec plus de trois millions d’affiliés. « C’est principalement dû au fait que les syndicats, même s’ils n’en ont pas le monopole, assurent le paiement des allocations de chômage depuis l’aube du XXe siècle. Il est donc naturel pour quelqu’un qui se trouve au chômage de s’inscrire dans un syndicat. » Probablement, la force syndicale belge a-t-elle eu une influence importante quand, dès les années 1980, le vent néolibéral a inversé la tendance sur la répartition des richesses, au détriment du travail et de la Sécurité sociale. « Ce tournant politique et économique a eu des répercussions moins fortes en Belgique que dans d’autres pays, comme en Grande-Bretagne, au Chili ou aux États-Unis. Toujours est-il que les syndicats ont fait de nombreuses concessions au capital, ce dont ils ont aujourd’hui bien du mal à s’extirper. »

C’est là le point de départ d’une autre tension propre au monde syndical. Son engagement premier concerne la rémunération des travailleurs et les conditions d’emploi, quitte à entraver d’autres combats sociétaux. « Encore une fois, la nuance est importante. Historiquement, le syndicalisme belge s’est toujours engagé dans des mouvements sociaux plus larges, plutôt portés par la société civile : le droit des femmes, le travail des enfants, la régularisation des sans-papiers ; il est également le nid d’un antifascisme très prononcé, et ce depuis les années 1930. Dans les années 1970 et 1980, les syndicats étaient fortement impliqués dans les mouvements pacifistes, en participant à des marches contre le déploiement nucléaire. Récemment, ils ont participé aux marches pour le climat. Mais ce sont eux qui finissent par appeler à la retenue, quand leurs positions n’entrent pas tout bonnement en conflit avec certains mouvements. En défendant l’emploi et la rémunération, les syndicats de la FN pèsent, par exemple, sur une inertie de la vente d’armes à l’étranger. Parmi les concessions syndicales, la voiture de société a permis d’augmenter le salaire net quand accroître le brut devenait quasi impossible. En termes de mobilité et de climat, c’est indéfendable sur le long terme. » Toutes ces tensions, exacerbées aujourd’hui par la position de force du patronat, font continuellement évoluer les formes de syndicalisme, qui hésitent entre colère et réforme.

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