La conscience, clé de l’évolution humaine

Un entretien avec Marcel Otte

Dans Omni Sciences
Entretien Philippe LECRENIER

Dame d’Elche, Ve siècle avant notre ère, région d’Alicante (Espagne). Art ibérique.
L’inspiration religieuse crée des formes dans lesquelles le mysticisme originel s’incarne en sollicitant notre propre imagination par
résonance. Les yeux bridés suggèrent les mystères orientaux, le raffinement du décor étrange accentue la valeur sacrée de l’image.
Le grain de la roche transmet une vibration légère et tendre. Nul texte ne peut être plus explicite.

Avec l’ouvrage Sommes-nous si différents des hommes préhistoriques ?, Marcel Otte, professeur émérite à l’ULiège, entreprend un voyage de plus de quatre millions d’années. Selon lui, le moteur de notre évolution ne se trouve ni dans l’environnement ni dans la biologie. Nos “métamorphoses” sont avant tout constituées de ce que nous avons voulu être, rêvé, imaginé. De manière ininterrompue, nous avons spirituellement combattu notre condition biologique originelle. Cette trajectoire nous a successivement menés à modifier nos modes de vie, à tuer des animaux, puis à détruire notre écosystème. Mais c’est aussi par cette faculté de dépassement de soi que nous pourrions infléchir notre destin. Sans doute faudra-t-il pour cela réhabiliter nos fondements spirituels, nos rapports à la nature et l’appel au sacré qui nous ont toujours animés.

Le Quinzième Jour : Le modèle dominant de l’évolution humaine, popularisé par le Pr Yves Coppens, consacre l’influence de l’environnement sur l’anatomie et sur le développement cognitif. Vous ne racontez pas la même histoire.

OtteMarcel-V Marcel Otte : Nous sommes allés sur la Lune parce que nous l’avons rêvé, et non sous une quelconque pression environnementale. L’imagination précède toujours l’action. L’incidence sur les conditions de vie, sur leur évolution et sur leur environnement vient dans un second temps. Cette clé de lecture est communément admise en anthropologie car elle est appliquée aux populations actuelles. Pourquoi les humains durant la Préhistoire auraient-ils fonctionné différemment ? Par exemple, c’est parce qu’ils “voulaient” sortir de la forêt qu’ils se sont redressés. grâce à l’alignement progressif des orteils, bien antérieur, ils ont pu marcher et ont perdu la préhension par les pieds. Bien sûr, il y a eu “co-évolution”, par exemple dans la nécessité de voir au-dessus des hautes herbes. En se redressant, l’espèce a libéré les mains et a déployé sa boîte crânienne : elle a pu anticiper en voyant plus loin, analyser et prédire l’action. Elle a adapté son alimentation, elle a su organiser les groupes sociaux pour pallier sa vulnérabilité naturelle. Mais les adaptations anatomiques et comportementales se sont faites en aval et à la suite des audaces lancées d’abord par la conscience orientée vers le monde.

LQJ : Vous réhabilitez l’homme préhistorique, donc, en le dissociant de l’animal, en cherchant à débusquer chez lui une substance humaine déjà totale, accomplie de tout temps.

M.O. : Classiquement, on distingue l’Histoire de la Préhistoire par l’arrivée de l’écriture. Pourtant, cette apparition n’im- porte pas davantage qu’une autre. L’écriture elle-même est un processus anthropologique inscrit dans une évolution préhistorique jalonnée par d’autres stades significatifs. Par contre, ce qu’offre la Préhistoire, c’est la dimension chronologique à long terme, donc un processus logique. tout semble s’être déroulé d’une manière structurelle, sur un temps très long. Comme s’il y avait une “loi diachronique” fondamentale et dissimulée. Une fois enclenchée, l’humanité s’est transformée selon une seule et même trajectoire. Partout, les innovations sont apparues dans le même ordre et de façon indépendante : outils, feu, sépultures, art, agriculture, concentrations urbaines, écriture. Pour moi, il y existe une seule clé de lecture qui explique toute cette évolution diachronique : c’est la permanente activité métaphysique, qui prend la forme d’une quête de significations, soutenue par la conviction de l’existence de valeurs sacrées, réputées “vraies”. L’esprit lui-même ne peut pas fonctionner sans cette conviction profonde et incontestable, même si elle s’avérait fallacieuse : nous “devons” croire pour savoir.

LQJ : Vous écrivez : “L’humanité s’est progressivement dégagée des forces naturelles en lançant des défis à surmonter par la pensée.” Cette conscience n’est pas individuelle. C’est une conscience collective, universelle. C’est en cela que vous parlez de métaphysique ?

M.O. : Dans toute société humaine, la “religion”, dans son acception la plus large, a agi comme un mécanisme de fonctionnement central. Il n’existe pas d’humanité sans langage, sans musique, mais non plus sans mythologie, c’est-à-dire sans la sacralisation de la nature, la présence de divinités ou sans besoin de transcendance illustrée dans les idéologies. toutes les traces archéologiques l’attestent. Ces mythologies se transforment avec le temps, car elles structurent la place, toujours mouvante, de l’humanité dans ce qui n’est pas elle. Or, dès le départ, l’humanité est mue par un rapport “démiurgique” au monde : l’homme défie les divinités comme il défie ses propres lois naturelles. Un simple couteau remet en cause le statut biologique de l’homme dans son milieu. La maîtrise du feu crée un nouveau rapport à la nature : produire la chaleur dans le froid, la lumière dans l’obscurité. Mais on ne peut pas dire que l’apparition du feu ait eu une conséquence économique ou technique directe. C’est le contraire : seul le rêve préalable de maîtriser le feu a permis de le domestiquer. Avec l’agriculture, notre alimentation devient artificielle. On crée et on consomme de nouvelles sous-espèces végétales et animales totalement artificielles, faites par les humains et pour les humains. On “joue aux dieux”, on modifie notre environnement et les autres formes de vie. Ce n’est jamais l’inverse qui se produit : l’imagination passe en premier, bien avant l’éventuelle application techno-économique.

LQJ : Les exemples que vous convoquez sont nombreux. Les Néandertaliens, par exemple, ont vécu en Europe, une région septentrionale inadaptée et qui n’a pu être colonisée que grâce à la culture. Votre hypothèse, d’ailleurs, est que leur extinction soudaine est liée à une perte de croyance en leur propre métaphysique, ce qui résonne sinistrement aujourd’hui.

M.O. : Ils y ont prospéré pendant près de 300 000 ans. tant leur civilisation, leur culture, leurs rites, leurs sys- tèmes de valeurs et leurs techniques que leur anatomie sont restés parfaitement opérationnels, en dépit de variations climatiques considérables. Il y a 40 000 ans seulement, des peuples venus d’Asie ont colonisé toute l’Europe avec de nouvelles pratiques, de nouveaux outils, une nouvelle relation à la nature. Physiquement, ils nous ressemblent, ils apportent les arts plastiques, ils maîtrisent la monte des animaux et ont des armes révolutionnaires, à propulsion mécanique et lancées à distance : le propulseur et l’arc à flèches par exemple. Deux armes conçues dans l’immensité des steppes asiatiques où elles étaient spécialement adaptées. Je ne pense pas que ces peuples aient exterminé les Néandertaliens. Mais ces derniers sont arrivés à un plateau évolutif dans le domaine spirituel auquel ils ont perdu leur foi dans leur propre métaphysique. Le monde des Néanderthaliens s’est donc effondré face à un système de valeurs rendu plus convaincant par les succès remportés chez les peuples brusquement mis en contact avec eux : “Ils n’y croyaient plus!”

LQJ : C’est un bouleversement. Vous écrivez à ce sujet : “L’homme jette un filet symbolique et réel sur tous les paysages et sur toutes ses composantes vivantes.” Jusqu’alors, la métaphysique de ces populations les place comme parties d’un tout harmonieux. À cette époque, la nature perd sa souveraineté ?

M.O. : L’homme moderne a dû repenser son rapport au monde pour justifier l’assujettissement de son environnement à son seul profit. Les mythologies se transforment en religions et mettent la personne humaine au premier plan. L’homme s’éloigne alors du reste du vivant. C’est sur ce terrain-là par exemple que l’usage de l’arc s’impose. Il signe une maîtrise du temps, de la vitesse, de la distance, de la précision. L’image, dans la peinture rupestre, matérialise l’allusion à la nature et impose une autre prise de distance par rapport à la réalité vécue. Elle rassure aussi car elle permet de fixer, de matérialiser et de transcender les mythes d’un peuple troublé par les expansions qu’il enclenche. L’humanité cherche à assumer sa particularité au sein de l’Univers. En se détachant des lois naturelles, elle conquiert à la fois son autonomie alimentaire et ses responsabilités métaphysiques : elle s’impose au monde et à la nature. Ce processus est irréversible. On trouve d’ailleurs dans cette nouvelle métaphysique les racines des grands mythes de l’Antiquité et de nos religions actuelles. Désormais, les “dieux” existent, analogues aux hommes, et ils prennent la place des forces naturelles : l’homme est désormais devenu seul !

LQJ : Relativiser la fatalité environnementale et biologique offre une très petite fenêtre d’optimisme et une responsabilité énorme. C’est cette métaphysique collective qu’il faut réalimenter ? Renouer avec une souveraineté de la nature pour la réenchanter ?

M.O. : Pour se changer, il est important de se connaître, de comprendre les forces qui agissent sur nous dans le long terme de manière à les maîtriser et à renouer avec nous-mêmes. Dès que l’homme a créé un outil, il a triché avec son anatomie car il l’a ainsi prolongée et diversifiée. Mais l’outil ne servait qu’à rencontrer l’action dictée par la quête du sacré : transcender la place de l’homme dans l’Univers. Aujourd’hui, nous avons séparé la raison du reste de notre conscience, comme le rêve, l’intuition, l’amour. Notre besoin métaphysique est escamoté, méprisé. Ce vide est compensé par une quête éperdue orientée vers la matérialité. L’exploration technique devient sa propre finalité; or c’est loin d’être suffisant. La plénitude de l’humanité ne se trouve pas dans ses techniques. Il n’y a aucune raison valable pour retirer, de notre approche des mécanismes de l’Univers, la spiritualité qui s’y trouve à chaque pas. Einstein était très “spirituel”, religieux même. Nous avons perdu de grandes valeurs communes, universelles, qui permettaient la solidarité, l’altruisme, la compassion, réparties au moins à l’échelle du groupe ethnique. Repenser une métaphysique universelle est primordial pour s’ouvrir aux fondements de notre conscience, au respect de la nature, bien sûr, mais aussi de nous-mêmes. Chercher dans une nouvelle spiritualité une clé de lecture, un moteur comme celui qui a traversé toute notre histoire peut y contribuer. La Préhistoire prend alors une dimension éthique primordiale : l’humanité n’est pas née par une succession de hasards mais par un enclenchement structuré d’aventures spirituelles agencées logiquement.

Marcel Otte, Sommes-nous si différents des hommes préhistoriques ? Odile Jacob, Paris, novembre 2020.

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