UNIC

Huit villes post-industrielles connectées par l’Université

Dans Omni Sciences
DOSSIER Philippe LECRENIER

Les universités situées dans les villes post-industrielles peuvent-elles en favoriser les transitions socio-économique, technologique et culturelle ? En érigeant la diversité, l’inclusion et la mobilité comme points cardinaux, c’est le pari qu’ont lancé les tenants du projet d’Université européenne des villes post-industrielles (UNIC). Ce partenariat polymorphe entre huit universités, dont l’ULiège, verra naître un campus universitaire, un réseau de CityLabs et une académie de la superdiversité.

Rêver d’un campus européen s’étendant de l’Irlande à la Turquie et de la Finlande à l’Espagne est possible. C’est l’horizon que poursuit l’Université européenne des villes post-industrielles (UNIC). Cette alliance entre huit universités regroupera virtuellement et physiquement près de 225 000 étudiants et 30 000 chercheurs, enseignants et administratifs. L’Erasmus University de Rotterdam (Pays-Bas) coordonne le projet qui réunit l’University College de Cork (Irlande), l’université d’Oulu (Finlande), l’université de Deusto (région de Bilbao en Espagne), la Ruhr University de Bochum (Allemagne), l’université de Zagreb (Croatie), l’université Koç d’Istanbul (Turquie) et l’université de Liège. Pour le premier vice-recteur Jean Winand, « faire partie du consortium, c’est figurer de belle manière sur la scène internationale ». C’est d’ailleurs en Cité ardente que se tiendra du 14 au 16 octobre le premier Festival CityLabs UNIC. Trois jours de conférences et d’événements festifs qui mêleront plus d’une centaine de chercheurs et d’étudiants des huit universités aux côtés d’acteurs de la ville, de la société civile et du monde de l’entreprise.

Cette alliance, née d’un appel à projet de l’Union européenne visant à promouvoir des synergies internationales, se déploie autour de grands axes : la diversité, la coopération, l’inclusion et la mobilité interuniversitaire pour une meilleure transition des villes post-industrielles. « Il y a un enjeu commun pour ces universités à collaborer, tout en conviant les acteurs publics et de terrain de leurs villes respectives, soutient Jacques Teller, professeur d’urbanisme à l’université de Liège. Valoriser les instituts de recherche de manière à accélérer la transition (environnementale, sociale, urbaine, etc.) est une première chose. Ces villes ont en outre toutes connu de grands phénomènes d’immigration. Il sera intéressant de rapprocher la question des cultures et de la diversité à la nécessité d’innovation technologique, sociale et culturelle pour favoriser la redynamisation urbaine. »

Des ambitions traduites sous la forme de CityLabs, laboratoires d’idées autour de thématiques spécifiques visant à renforcer les liens entre la ville et l’université, un campus interuniversitaire, et une académie de la superdiversité. De nombreux points sont encore à préciser. « Ce projet institutionnel d’université européenne a été accepté par la Commission européenne. C’était une première étape, intervient Marco Martiniello, sociologue, directeur de recherche au FNRS et directeur du Centre d’étude de l’ethnicité et des migrations (Cedem). Sa substance sera discutée chemin faisant. »

UN CAMPUS EUROPÉEN

Dès cette année, les étudiants des universités partenaires pourront, en marge de leur cursus, suivre, à distance, des cours dispensés ailleurs dans le consortium. Ponctuellement, des Summer schools autour de thématiques précises seront proposées (voir ci-dessous). Des coopérations ponctuelles voient déjà le jour. Marco Martiniello et Allesandro Mazzola, du Cedem, ont proposé une conférence de deux heures dans un cours sur les migrations et la diversité à l’université de Bochum. Une intervention qui portait sur la polarisation des opinions publiques et sur les mobilisations en faveur ou contre l’accueil des migrants. « En réalité, cette polarisation est assez stable, confie le directeur du Cedem. Nous avons également abordé un volet plus qualitatif en nous attardant sur des mécanismes de solidarité à l’égard de personnes sans papiers qui se retrouvent dans des situations particulièrement précaires. » Le Pr Jacques Teller est lui aussi impliqué dans l’élaboration d’un cours conjoint avec l’université de Bochum sur la modélisation urbaine pour les villes post-industrielles.

À terme, UNIC proposera des masters interuniversitaires et pluridisciplinaires, partant de cours existants et en proposant de nouveaux, pour traiter des défis socioéconomiques, urbains, culturels, migratoires et inclusifs qui influenceront la reconversion des villes post-industrielles. Une même attention sera portée pour l’élaboration d’une école doctorale.

ORIGINE DU PROJET

Le rapprochement des huit partenaires d’UNIC s’est fait via l’International Migration, Integration and Social Cohesion in Europe (IMISCOE), auquel ils sont tous associés. Ce fleuron de la recherche sur les migrations et l’intégration, créé en 2004, regroupe des instituts issus de 59 universités différentes. À l’ULiège, c’est par le Cedem, fondé en 1995 par Marco Martiniello, que les études sur les migrations sont abordées de manière pluridisciplinaire. Depuis, l’expertise du centre fait référence à l’international. Jean-Michel Lafleur, directeur adjoint du Cedem, assumera d’ailleurs la présidence de l’IMISCOE dès avril 2022. « C’est une belle consécration, s’enthousiasme le chercheur. Ces collaborations en réseau sont précieuses. La thématique de la diversité est par essence transversale et internationale. Nous allons d’ailleurs favoriser l’élargissement de l’accès au réseau au reste du monde, notamment en trouvant des solutions financières pour inclure des universités moins nanties. »

D’une certaine manière, UNIC s’inscrit dans un prolongement institutionnel de cet engagement dans la recherche sur l’immigration. Cette préoccupation ne concerne plus seulement certains centres d’études, mais est assumée par les universités. « Nous avons pour mission, au sein d’UNIC, de réfléchir sur nos pratiques d’enseignement, sur notre public, notamment pour contribuer à une meilleure transition des villes post-industrielles. Qu’on le veuille ou non, la diversité transforme les sociétés. Des défis nouveaux surgissent, des opportunités aussi. Chercher des dispositifs pour répondre à cette diversité, c’est se donner une chance de créer du lien entre différents profils pour les mobiliser plus efficacement. Nos économies passent en effet d’un modèle nécessitant une main-d’oeuvre nombreuse et peu qualifiée à un modèle où la plupart des fonctions, même manuelles, requièrent des compétences et des formations spécifiques. Or nous avons, en Belgique francophone, la population non européenne la plus touchée par le chômage de toute l’Union européenne. Une partie de cette population est en demande d’une offre éducative adaptée et de solutions pour la reconnaissance de ses diplômes étrangers. Rendre l’offre éducative accessible à des publics “hors cadre” est un enjeu gigantesque », résume Jean-Michel Lafleur.

ACADÉMIE DE LA SUPERDIVERSITÉ

UNIC-V La population universitaire est-elle diverse ? Comment infléchir les mécanismes qui favorisent ou freinent l’accueil et l’intégration de certains profils et ce indépendamment des capacités individuelles ? L’idéal serait que nos universités reflètent la diversité de leur ville. L’académie de la superdiversité devrait y répondre. À l’ULiège, Elsa Mescoli, post-doctorante et maître de conférences au Cedem, participe à sa mise en oeuvre. « Les catégories identitaires sont multiples et complexes : une femme noire et musulmane subira différents mécanismes d’exclusion qu’il faut identifier et comprendre. Un premier état de la littérature scientifique est en cours actuellement et nous permettra d’embrasser la diversité à l’Université. Les notions d’intersectionnalité, de rythme aussi sont évaluées. Les sociétés actuelles changent très rapidement et nos outils devront s’adapter à des situations mouvantes, en termes de mobilité par exemple, ou d’évolution numérique. Ce dernier est bien un facteur d’accélération des pratiques et de la circulation des connaissances, mais il a également une incidence sur la mobilité. Il offre l’opportunité de partager la vie d’un campus sans devoir se déplacer. »

Parallèlement, des panels de discussion entre les universités partenaires visent à appréhender le point de départ de chacun. Quelles pratiques partager ? Existe-t-il des statuts particuliers pour certains profils d’étudiants ? Comment définit-on l’étudiant “traditionnel” ? Comment faciliter l’insertion des étudiants qui ne répondent pas à cette définition ? Le fait d’avancer ensemble permettra à chacun d’apprendre des autres partenaires, mais aussi d’échanger ses bonnes pratiques et de définir une base commune solide. « Cette réflexion en interne, visant à s’adapter à la diversification de la société, poursuit Marco Martiniello, est une première étape. Il y a parallèlement une volonté d’inscrire l’Université comme un acteur important au service de nouvelles dynamiques socio-économiques de sa ville et de sa région. »

Le réseau de laboratoires d’idées, les CityLabs UNIC, a pour but de permettre aux acteurs des mondes académique, politique et de la société civile de chacune des villes et universités partenaires d’identifier des enjeux communs auxquels sont confrontés leurs territoires post-industriels et, se basant sur l’échange d’expériences, d’y apporter des solutions.

La motivation sous-jacente est d’inclure très rapidement les citoyens dans une réflexion sur des enjeux locaux tels que la diversité et l’inclusion, la résilience urbaine et l’adaptation aux enjeux climatiques, la sécurité, etc. « Plutôt que de réfléchir en vase clos et présenter des résultats en fin de parcours, intervient Jacques Teller, on vise la coconstruction avec les usagers. Ces développements collaboratifs permettent d’éviter les risques de rejet ou de désintérêt, mais, en plus, ils se nourrissent de la créativité et des ressources des citoyens. »

Lors de ces réunions, des membres de l’université d’Oulu témoignaient d’une grande expérience en matière de plateformes d’innovation. Une rencontre qui a stimulé de nouvelles recherches. « Nos deux villes ont un passé industriel, poursuit Jacques Teller, mais leurs structures institutionnelles fonctionnent différemment. Nous voulions mener des approches comparatives d’innovations urbaines. Dans les deux cas, nous étions intéressés par les moments d’échange entre des chercheurs et des experts de terrain. Comment, lors de ces interactions, de nouveaux concepts, de nouvelles expérimentations peuvent-elles émerger ? Comment deux sphères d’expériences peuvent-elles s’enrichir mutuellement ? Nous nous intéressons ainsi à la création d’îlots à énergie positive. » Il s’agit de développer des formes de mutualisation de production d’énergie sur des îlots immobiliers (panneaux photovoltaïques, unité de cogénération, etc.) et qui produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment. Ce type de projet fait intervenir un large panel d’acteurs : entreprises, universités, partenaires institutionnels, investisseurs et habitants. Il est intéressant de comprendre comment de tels projets innovants se mettent en place dans nos villes.

BIEN VIEILLIR

Ingénieure architecte chargée de cours à la faculté des Sciences appliquées à l’ULiège, Catherine Elsen s’intéresse à la problématique du bien vieillir sous les angles de l’aménagement du territoire et de l’habitat. La participation est au coeur de sa démarche.

« Le vieillissement est un processus personnel, régi par les expériences passées, la culture, la mémoire… Il n’existe pas “une” manière de bien vieillir. Si nous voulons proposer des environnements adaptés aux personnes âgées et répondre aux enjeux du “bien vieillir”, nous devons inclure ces acteurs au coeur des processus réflexifs et décisionnels. »

Au fil du montage d’une demande de financement européen, la chercheuse étudie, notamment, les défis associés à l’habitat tout au long de la vie et à la participation des personnes vis-à-vis de l’évolution de ces lieux de vie. « Nous visons des maisons plus modulables, qui peuvent évoluer en fonction des besoins et des moments de l’existence. On constate aussi, dans certains territoires, une politique de densification, avec l’aménagement de petits habitats de plain-pied sur des terrains déjà bâtis. Notre région témoigne en outre d’une timidité face au déploiement de solutions alternatives plus collectives, qui permettent un vivre-ensemble intra ou intergénérationnel en dehors des maisons de repos. Un phénomène qui s’explique partiellement par un grand nombre de propriétaires très attachés à leur bien. Nous devons impérativement tenir compte des réalités locales; c’est valable pour l’habitat, mais aussi pour la planification des villes et des territoires. Certes, on observe une sensibilisation à la mobilité douce, au développement des tissus associatifs, mais, trop souvent, depuis les institutions vers les citoyens. Il faut inverser cette tendance. »

Pour enrichir ses travaux, Catherine Elsen a levé les yeux sur d’autres régions post-industrielles européennes : la zone de Bilbao et le bassin de la Ruhr, deux régions participant au réseau UNIC. Des chercheurs de cinq universités collaborent déjà à la problématique du vieillissement, chacun depuis son propre champ disciplinaire. Habitat et environnement, participation citoyenne, rôle de la mémoire chez les citoyens ayant connu l’ère industrielle, enjeux macro-économiques, Silver Economy, accompagnement dans la transition numérique, analyses épidémiologiques des facteurs de risques sanitaires, accompagnement à domicile, analyses démographiques, le consortium brasse large. « Chacun apporte une pièce d’un puzzle complexe, s’enthousiasme Catherine Elsen. Le vieillissement est un bon exemple d’enjeu systémique hyper évolutif. L’observer à partir d’une seule lorgnette, c’est passer à côté d’un champ énorme de ramifications, de facteurs interconnectés. »

Les premiers CityLabs spécifiques au vieillissement ont été organisés à la fin du mois de juin. Au début de l’automne, chaque pays mettra en commun les enjeux identifiés via une plateforme numérique en épinglant les aspects transnationaux ou transrégionaux pour en dégager des solutions harmonisées. « Et pour boucler la boucle, conclut la chercheuse, nous organiserons en 2022 une Summer school sur le vieillissement. Les connaissances et compétences du consortium seront articulées au service d’un programme d’éducation court et intense à destination des doctorants. » De la recherche à l’enseignement, en passant par des considérations citoyennes, le projet a pu porter les enjeux universitaires à un niveau européen.

Festival CityLabs

Liège accueillera le premier festival CityLabs UNIC du 14 au 16 octobre. Trois jours d’échanges, d’ateliers et d’activités festives à destination du grand public autour de la transition des villes postindustrielles (festival gratuit).
⇒ programme complet du festival et inscription sur le site www.unic.uliege.be

La superdiversité, héroïne de la transformation ?

Le concept de “superdiversité” a été théorisé par Steve Vertovec, anthropologue au Max Planck Institute de Göttingen. « Il rend compte de la complexification des flux migratoires et de leur impact sur les sociétés d’accueil, développe Marco Martiniello. Au cours des 30 dernières années, ces flux se sont modifiés et se sont éloignés des schémas traditionnels. Historiquement, les Algériens migraient en France, les Indo-Pakistanais en Angleterre, etc. Les membres d’une même communauté y occupaient des positions socio-économiques et culturelles relativement semblables. Aujourd’hui, les origines se sont diversifiées, et les statuts aussi. Certains, comme les “high tech migrants”, sont inclus “par le haut”. À l’autre bout de la chaîne, des migrants n’ont ni papiers ni statut juridique les protégeant. Au-delà des populations issues de l’immigration, nous devons intégrer chaque personne qui a une existence collective particulière, comme les communautés LGBTQIA+. Cette multiplication des profils et des trajectoires transforme la notion de diversité, d’où la nécessité d’un nouveau terme. »

Liège, ville d’immigration et d’émigration de longue date, témoigne de cette évolution. Dès l’immédiat après-guerre, la communauté italienne a joué un rôle central dans la constitution de la classe ouvrière liégeoise. « Elle a conquis de nouvelles places depuis l’effondrement industriel, poursuit le sociologue, confirmant son ancrage dans la cité. Par ailleurs, d’autres populations étrangères sont arrivées, les Marocains et les Espagnols notamment, dont la dynamique ressemblait encore aux flux observés pendant la période industrielle. Ensuite, d’autres immigrés sont arrivés pour des raisons différentes, en particulier de Bosnie ou de l’Afrique subsaharienne, pour fuir des conflits armés. Aujourd’hui, ces populations occupent des postes dans toute la hiérarchie socio-économique et culturelle de la ville. Ils contribuent à la redéfinir, à renouveler la “liégitude”.»

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