Don de corps

L'ultime don de soi


Dans
Article Marie LIÉGEOIS

©️ Jean-Louis Wertz

Donner son corps à la science : une démarche parfois méconnue – distincte et complémentaire du don d'organe. Un geste d'altruisme absolu au service des médecins en devenir et de l'ensemble de la population.

Rester utile aux autres, même après sa mort. “Remercier” la médecine pour ce qu’elle a pu nous apporter, sursis d’existence ou confort de santé. Faire avancer la science et les connaissances. Transformer son propre décès en un sursaut de vie, en permettant à des médecins – étudiants ou confirmés – d’apprendre ou d’améliorer leur pratique.

L’altruisme et le souci du progrès médical sont les grandes raisons qui poussent les donateurs et donatrices potentiels à entrer en contact avec Muriel Wouters, Alain Botte et Caterina Marchese. Ces trois employés à la faculté de Médecine, prosectrices et prosecteur, consacrent leur vie professionnelle au don de corps à la science. « Cette démarche débute toujours par un contact avec des personnes qui, de leur vivant, font le choix de donner leur corps. Nous les écoutons, les recevons s’ils le souhaitent. C’est un choix personnel, sur lequel la personne peut revenir à tout moment, et nous les invitons à en parler à leurs proches », explique Muriel Wouters. « Récemment, une dame est venue nous voir avec plein de questions en tête. On a bu un café, discuté longtemps. Elle est repartie rassurée, convaincue du sens de son geste », sourit Caterina Marchese.

LE CORPS DANS SA COMPLEXITÉ

La suite se déroulera une fois le décès survenu, parfois de nombreuses années plus tard. Accueil des cadavres à la morgue de l’hôpital, préparation des corps et des instruments avant les cours de dissection, arrivée des étudiants. « Tout cela est fait dans le plus grand respect », insiste Alain Botte, qui répète depuis près de 30 ans ces gestes à la lisière de la vie et la mort.

Quel est l’objectif de ces cours, dispensés majoritairement en 2e et 3e années, soit très rapidement dans le parcours en médecine ? « En parallèle à la théorie et aux très nombreux enseignements sur supports numériques et virtuels, que nous développons aussi énormément, la confrontation avec un vrai corps reste essentielle », explique Valérie Defaweux, professeure associée en “anatomie et histologie”, responsable des travaux pratiques en dissection. « Dans un atlas d’anatomie, on voit le “patient parfait”. La réalité est tout autre ! Chaque corps présente ses variations, porte son vécu. Chaque système étudié séparément s’imbrique dans un ensemble complexe qui n’est perceptible que de cette façon. On apprend en touchant, en cherchant, en voyant, en sentant, en disséquant. »

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© Jean-Louis Wertz
Cela étant, les étudiants n’en restent pas moins impressionnés. « Pour la plupart, il s’agit d’une première rencontre avec la mort. Cela peut être délicat, compliqué », précise Muriel Wouters. Depuis quelques années, afin d’encadrer mieux encore cet apprentissage, l’équipe a mis au point une séance introductive aux dissections, afin de démystifier la présence des cadavres et de rappeler que ces personnes ont choisi, de leur vivant, d’être là, entre leurs mains. « Cela permet de lever la majorité des appréhensions et des moments de malaise », souligne Alain Botte.

Outre la formation des étudiants, le service d’anatomie permet aux médecins assistants et professionnels de participer à des cours de spécialisation où ils approfondissent certaines connaissances et se forment à des nouvelles pratiques de chirurgie, par exemple. À l’heure actuelle, le service reçoit une centaine de corps par an. L’idéal serait d’augmenter encore ce nombre, afin de répondre aux besoins : des médecins d’autres universités viennent régulièrement se former à l’ULiège.

ENCORE PLUS D’HUMANITÉ

L’humanisme est le fil conducteur du don de corps à l’ULiège. Soucieuse de souligner plus encore cet aspect central, Valérie Defaweux est revenue marquée par une longue immersion au Québec où elle a visité plusieurs centres de don de corps. Elle en retient plusieurs pistes d’inspiration. « Nous avançons sur l’idée d’une cérémonie d’hommage ouverte à tous – donateurs, familles de défunts, corps médical et étudiants. Nous travaillons avec des familles endeuillées, ce facteur humain ne nous quitte jamais, partage-t-elle. Une réflexion est en cours également sur la question des coûts : le don de corps n’est pas rémunéré, cet aspect non marchand est important, mais nous réfléchissons à une intervention sur certains coûts funéraires. »

Éthique, philosophie, coût : le don de corps soulève de grandes réflexions. Pour continuer à mettre, le mieux possible, la mort au service de la vie.

Apprendre avec ses cinq sens

Deux portes battantes s’ouvrent sur une grande salle claire, maintenue à 15 degrés. Les étudiants sont rassemblés autour de huit tables de dissection et chaque petit groupe travaille sur un corps. Calme et concentration. Blouses jaunes pour les étudiants, bleues pour les moniteurs, vertes pour les professeurs. Le travail du jour est dédié à la paroi abdominale, même si ce cours est conçu de façon assez libre, avec de la place pour les réflexions et observations spontanées.

« La dissection nous permet de concrétiser la théorie, c’est absolument nécessaire, s’enthousiasme Léa, en 2e année de médecine. Voir les corps, les organes, les muscles, visualiser la taille, se rendre compte des textures : tout cela, aucun livre ne nous l’apprendra. Cela m’a par exemple permis de comprendre réellement ce que sont les fascias et aponévroses, des membranes qui enveloppent les organes. C’est un acquis pour toute ma vie professionnelle future. »

« Je suis fascinée par la démarche de ces personnes qui, en pleine vie, ont décidé de donner leur corps à la science après leur mort. En tant qu’étudiante en médecine, je ressens beaucoup de gratitude pour ce geste. J’en parle beaucoup autour de moi. Ces personnes aussi ont eu 20 ans, comme nous », constate avec admiration Abir.

Les étudiants-moniteurs, qui se destinent pour la plupart à la chirurgie, guident les dissections, prennent le rôle de relais entre étudiants et professeurs. « Ils sont dans un vrai rôle de compagnonnage, d’apprentissage mutuel », explique Valérie Defaweux, responsable des travaux pratiques. Ce jour-là, David, doctorant de Lubumbashi spécialisé en chirurgie abdominale, orchestre les opérations. Sa formation à l’ULiège lui offre une expertise solide avant de rentrer en RDC où va s’ouvrir le premier laboratoire d’anatomie. Alain Botte, le prosecteur, passe de table en table. « Au cours d’une dissection, j’ai toujours un oeil sur les étudiants. S’il y a le moindre souci ou malaise, je suis là pour les aider », explique-t-il.

Respect des corps légués, respect du ressenti des futurs médecins : ce cours hors du commun marque durablement celles et ceux qui y passent.

Des questions sur le don de corps ? 

Le service d'anatomie de l'ULiège se tient à l'écoute pour répondre à toutes les questions.

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