Juliette, Mirko, Nathan, Maxime, Emily, Delia et Guillaume. En ce jour lumineux de fin d’hiver, ce petit noyau d’étudiants en science politique (faculté de Droit, Science politique et Criminologie) s’est donné rendez-vous dans un collège de Verviers. Ils ont deux heures – les deux dernières avant le congé de détente ! – pour décortiquer avec des classes de 5e et 6e secondaires les enjeux des multiples élections qui attendent la Belgique.
Dans la salle des profs, les étudiants s’affairent pour terminer leurs préparatifs alors que la récré bat son plein. Depuis plusieurs mois s’élabore au sein du Cespap, le cercle des étudiants en science po, un projet de sensibilisation des jeunes aux élections, imaginé en trois temps : un exposé concis, un jeu, un temps de questions/réponses. Comme le résume Nathan Flore, le doctorant en science politique qui encadre ce projet, passionné des aspects citoyens, « il est difficile de se faire une conscience politique sans rien y connaître ». Florence Martin, professeure de comptabilité et économie, organisatrice de la rencontre, confirme : « Nous avions le souhait d’organiser une journée citoyenne pour nos élèves car la politique reste encore très abstraite pour eux ; elle les rend même parfois fatalistes. »
Cette séance constitue une première pour les étudiants, un “rodage” avant d’autres animations : une vingtaine d’écoles ont manifesté de l’intérêt. L’occasion de passer du statut d’étudiant à celui de passeur d’informations. « Ce jeu, on l’a construit de toutes pièces, explique Mirko, responsable de la “commission secondaire” au sein du Cespap, et fer de lance du projet. On souhaitait proposer aux élèves une approche ludique sur un sujet qui, souvent, ne provoque chez eux que peu d’intérêt. » Avec des cartes illustrées représentant des compétences, à relier aux différents niveaux de pouvoir, l’idée est de passer en revue une journée-type, du matinal radio-réveil/douche à la soirée entre amis, en passant par les transports en commun, l’école, l’excursion au musée, le repas et le passage en salle de sport. « On se rend compte ainsi qu’à tout moment de la journée, la politique intervient. Des décisions politiques ont de l’impact sur de très nombreux aspects du quotidien », souligne Nathan.
Tout est prêt. Stressés, les étudiants animateurs ? Juliette reconnaît l’être un peu, mais attend ce moment avec impatience. Nathan moins. « J’adore cette idée de transmettre », sourit-il. « Cette immersion dans une classe de secondaire, c’est complètement nouveau pour nous », se réjouit Maxime.
JEU ET QUESTIONS/RÉPONSES
© Jean-Louis Wertz
Sonnerie, couloirs, brouhaha d’installation en classe de 20 grands ados. «
Quels mots vous viennent en tête si je vous parle d’élections ? Est-ce que cela vous parle ? Est-ce proche de vous ? », leur lance Mirko. Une voix s’élève : «
On ne se sent pas trop concernés, non. » «
On s’est rendu compte de cette distance, explique l’étudiant,
c’est pourquoi on propose cette rencontre, pas pour vous expliquer les programmes de chaque parti mais pour vous inciter à prendre votre rôle de citoyen à coeur. »
L’exposé-éclair débute : un brin d’histoire de la Belgique, les niveaux de pouvoir, la grande ligne gauche-droite des partis belges, les mécanismes du vote et les deux dates-clés à venir : le 9 juin et le 13 octobre.
Place au jeu par petits groupes. Ça discute, les cartes circulent. « Qui gère les médias ? », s’interroge un élève. Dans un autre groupe, les clubs de sport et le tourisme peinent à trouver leur niveau de pouvoir, hésitant entre la Communauté française et le Fédéral. Une jeune fille semble voir assez clair sur les compétences européennes – il faut dire que le sujet a été abordé au cours de géo. « J’ai déjà 18 ans et je vais pouvoir voter, cela m’intéresse de comprendre les bases », dit un élève. « Le climat, ça se joue à la Région », précise Mirko au moment des corrections. Réactions étonnées du groupe, la majorité l’avait placé à l’Europe. « Et souvenez-vous, ce qui touche aux personnes est communautaire, ce qui touche au territoire est régional », rappelle le futur politologue.
Autre classe, autres échanges. Ici, il s’agit de 5es secondaires, mais plusieurs d’entre eux sont déjà en âge de recevoir leur convocation. « J’ai peur de mal voter », confie Giuseppine. S’ensuit un petit débat sur le vote blanc.
Au moment d’apparier compétences et niveaux de pouvoir, il y a des évidences et des grands flous. « Le B de SNCB, ça veut bien dire que les trains c’est fédéral, non ? », lance un élève. « Les transactions douanières, c’est l’Europe, je suis sûre ! Vous n’avez jamais dû payer 40 euros de frais pour un colis qui venait d’Angleterre ? », réagit une autre. Dans un autre groupe, Ahmet et Nabil se montrent très intéressés par les scrutins. « J’en parle beaucoup avec mon père, explique le second. On a les mêmes idées en gros, mais c’est mon avenir, moins le sien, donc je veux faire des bons choix. »
La séance de questions-réponses qui suit est riche. Quel est le statut du roi ? Peut-on voter quand on n’a pas la nationalité belge ? Que va-t-il arriver si la Flandre devient indépendante ? De qui dépend la police ? Pourquoi les agriculteurs ont-ils manifesté ?
Nathan rappelle aussi aux élèves la notion juridique qui dit que “nul n’est censé ignorer la loi”. « Pourquoi est-ce qu’on ne l’enseigne pas à l’école alors ? », réagit un élève. « Ce serait vraiment mieux en effet, je suis tout à fait pour ! », souligne le politologue, qui plaide pour plus de grands débats de société. La professeure de comptabilité est satisfaite : cet échange a amorcé certaines notions qu’elle abordera avec sa classe l’an prochain.
DÉBRIEFING
Sonnerie, fin des cours, vacances pour deux semaines. Devant le collège, avec ce soleil lumineux, le groupe d’étudiants échange à chaud. Pour une première, ils sont ravis. « J’avais un groupe super intéressé, il y avait même un élève qui rêve de devenir bourgmestre de sa commune et posait plein de questions sur la politique communale et la constitution de listes », s’enthousiasme Maxime. Juliette est conquise par ce rôle d’animation. Le débriefing se poursuivra entre eux (Comment améliorer encore les interactions ? Faut-il réajuster certains aspects du jeu ?).
Les 140 élèves rentrent chez eux en emportant une vue un peu plus claire des scrutins qui s’annoncent. Et les sept étudiants en science po s’en retournent à leurs études avec une expérience renforcée en sensibilisation et débat, l’un des axes de leur formation.
Exposition
Les Territoires de la Mémoire organisent l’exposition “Porte-voix, de l’intime au politique” qui interroge le rôle des citoyen·nes dans la démocratie.
Jusqu’au 9 juin à la Cité Miroir, place Xavier Neujean 22, 4000 Liège.
⇒ informations sur www.citemiroir.be