L’accélération du dérèglement climatique, l’épuisement des ressources naturelles confrontent les sociétés à des défis existentiels. Les universités jouent un rôle important dans ce cadre : celui de penser des transitions justes vers une société en accord avec les limites planétaires. Annoncé dans le plan stratégique de l’ULiège, le nouveau “Laboratoire des transitions” soutenu par la rectrice Anne-Sophie Nyssen, a été présenté au conseil d’administration en mai dernier. Il est conçu comme un instrument au service des Facultés et des unités de recherche. Interview de la Pr Sybille Mertens, conseillère de la Rectrice à la transition environnementale et sociale et l’une des chevilles ouvrières du projet.
Le Quinzième jour : Pourquoi un tel Laboratoire ?
Sybille Mertens : L’université est un lieu de recherche où de nouvelles connaissances peuvent être développées afin de comprendre les causes des crises environnementales, les impacts et les solutions à envisager. Plusieurs grandes institutions – je pense à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, à l’Université de Montréal et à celle de Lausanne – mènent des réflexions afin, non seulement de modifier leurs habitudes en termes de durabilité, mais également pour adapter leurs missions à l’accélération des dérèglements climatiques et écologiques. L’université de Liège s’inscrit dans cette dynamique : le nouveau cours “durabilité et transition” (ndlr : voir encart) obligatoire dans toutes les filières à partir de cette année, en est une manifestation. Et notre Green Office est cité en exemple. Mais nous devons faire plus et mieux encore, parce que le défi est immense : il s’agit d’élaborer un nouveau modèle économique et social en synergie avec la planète. Penser la transition, c’est vouloir instaurer un modèle résilient et durable ce qui, inévitablement, va bouleverser nos façons de consommer, de produire, de vivre ensemble.
Les questions posées par la transition sont complexes et elles défient nos façons de penser, de voir. Notre mode de vie, notre manière de nous déplacer, de nous nourrir, de nous chauffer, etc., sont remis en cause. Notre façon de faire de la recherche aussi : là aussi il est temps d’innover. À côté des projets menés par les unités de recherche disciplinaire – qui restent pertinents – nous voulons favoriser une recherche transdisciplinaire, une recherche participative qui implique la société civile, une recherche prospective pour proposer une vision collective, fédératrice. Ce sera la mission du Laboratoire des Transitions.
En 2018 déjà, la revue Nature, avait relevé la pertinence de coproductions de savoirs face à une réalité complexe. La recherche transdisciplinaire, qui implique à la fois la recherche fondamentale, la recherche appliquée et l’expertise d’acteurs non académiques, appréhende mieux les problèmes complexes et permet de réagir plus rapidement et plus efficacement. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) plaide d’ailleurs en ce sens. Dans son dernier rapport, il estime que la production de telles connaissances est essentielle pour éclairer toutes les décisions à prendre à l’avenir. Quant à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), elle recommande aux universités de “développer des structures et mécanismes institutionnels durables” car l’atteinte des “objectifs de développement durable” (ODD) nécessite un programme de recherche transdisciplinaire pour appréhender les enjeux de risque et de résilience. Le Conseil européen de la recherche a pour sa part observé que les projets à forte interdisciplinarité aboutissent à des avancées scientifiques majeures. Je pourrais encore citer d’autres références… Toutes nous incitent à mettre sur pied un Institut consacré aux transitions.
LQJ : Quelles seront ses missions ?
S.M. : Amplifier les projets de recherche transdisciplinaires, intégrer les résultats dans les cours et les transmettre aussi au grand public. Nous devons définir des pistes pour nous engager dans un futur souhaitable et diffuser les bonnes pratiques partout dans la société. Parce que s’il n’y a pas de changements autour de nous, nous n’y arriverons pas.
La création du Laboratoire des Transitions à l’ULiège est un signal fort : il créera un contexte favorable, stimulant, en incluant des citoyens aux côtés des chercheurs et chercheuses. Et l’on sait que l’engagement des citoyens dans une prise de décision majeure peut recréer une confiance dans le modèle démocratique et favoriser une implication en faveur du monde vivant. Le Laboratoire collaborera évidemment avec les unités de recherche existantes, il jouera un rôle de catalyseur et facilitera le dialogue entre les disciplines, entre l’action et la réflexion.
J’ajoute que le Laboratoire suscitera aussi de nouveaux cursus peut-être, de nouveaux masters en lien avec ces questions cruciales qui intéressent les étudiants et les étudiantes.
LQJ : Comment faire ?
© Goldo
S.M. : Le Laboratoire soutiendra des projets collectifs visant à esquisser des scénarios de transition possibles. L’enjeu est majeur car les mutations nécessaires pour adapter nos modes de production et de consommation aux limites planétaires engendrent de multiples résistances, à la hauteur des craintes face au changement. Les recherches doivent donc être de nature prospective. Il s’agit d’une recherche qui veut agir sur le monde. Basée sur des méthodologies reconnues, elle identifie des futurs souhaitables ainsi que les chemins pour y arriver. Dans un premier temps, des séminaires sur des sujets prioritaires et un programme de formation aux méthodes de recherche transdisciplinaire et prospective seront organisés à l’intention des chercheurs, avec l’appui de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps), notamment.
Le Laboratoire travaillera sur plusieurs thématiques essentielles comme la santé (et l’initiative One Health de l’ULiège), l’alimentation, l’énergie, la mobilité, l’aménagement du territoire. Toutes incluent les enjeux de justice sociale. La formulation plus précise de ces thématiques fera l’objet d’une prochaine consultation interne car l’objectif est d’interagir avec les démarches existantes. Je précise que l’Institut favorisera l’émergence de projets d’ampleur en finançant la phase d’amorçage.
LQJ : En premier lieu, l’alimentation ?
S.M. : L’agriculture industrielle, majoritaire aujourd’hui, a un impact écologique élevé : on sait que le secteur agricole est responsable de 24% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde et de 80% de la déforestation. Ce qui a des effets néfastes pour la planète (destruction de la biodiversité, pollution des sols, et des eaux...) et des impacts sociaux ravageurs : le secteur agricole concentre 2/3 des travailleurs pauvres dans le monde... Il faut donc repenser l’agriculture, viser la qualité pour le bien de la planète et des humains. Des recherches sont menées en ce sens.
Mais l’Université doit aussi montrer l’exemple. Dans les restaurants universitaires, nous pouvons orienter l’offre et proposer des menus sains, socialement et écologiquement responsables. Nous pouvons décider de préférer les “circuits courts”, c’est-à-dire les produits locaux (bio si possibles), rééquilibrer le contenu des assiettes afin de réduire le bilan carbone, prévoir chaque jour des alternatives végétariennes, etc. C’est d’ailleurs dans cette optique que l’ULiège participe au Conseil de politique alimentaire de Liège Métropole (CPA) qui œuvre pour la reconstitution d’un secteur alimentaire local, plus durable et plus autonome.
La mobilité sera un autre sujet de recherche. Là aussi il faudra combiner des progrès technologiques et des changements de comportements, tant de la part des individus que des organisations. Et le Sart Tilman pourrait constituer un laboratoire pour essayer de nouvelles solutions.
LQJ : Deux mots sur la gouvernance de ce Laboratoire ?
S.M. : Pour l’instant, c’est une petite équipe composée du vice-recteur à la recherche, le Pr Michel Moutschen, et de Nicolas Antoine-Moussiaux (coordinateur de l’initiative One Health) qui insuffle la dynamique. À terme, un comité de pilotage présidera l’ensemble. Il sera composé du vice-recteur Moutschen et de trois professeurs en provenance de chacun des quatre secteurs de la recherche à l’ULiège. J’en ferai également partie en tant que conseillère à la transition. Un conseil de l’Institut validera la qualité scientifique et la pertinence sociétale des projets et un nouveau directeur (ou directrice) sera chargé de l’organisation des activités. Mais tout cela doit encore être avalisé.
Quant aux membres, ils viendront d’une part des Facultés (et pourront se prévaloir d’une multi-affectation) et de la société civile d’autre part, sous le statut de fellow et pour une durée limitée. Nous évaluons actuellement la possibilité d’accorder ce même statut à des étudiants de master.
Bien des questions sont encore à l’étude – l’emplacement de l’Institut par exemple – mais je suis certaine que la mise en œuvre de ce projet, énoncé dans le plan stratégique selon les vœux de la Rectrice Anne-Sophie Nyssen, est un pas important pour l’ULiège.
Nouveau cours "Durabilité et transition"
Un cours obligatoire “durabilité et transition” est désormais inscrit dans tous les programmes de bachelier. Produit par la “Care outils numérique”, un MOOC (cours en ligne) constitué d’une série de capsules vidéo d’environ une dizaine de minutes chacune, constitue la première partie de ce cours. 54 professeurs de l’ULiège y contribuent et des experts de la société civile y participent également, sous la coordination de la Pr Sybille Mertens et de Florence Fassotte, experte en développement durable.
Le MOOC (deux ECTS) est structuré en trois modules. Le premier constitue un socle de connaissances permettant de comprendre les changements en cours ; le deuxième sensibilise évalue de façon systémique les causes des différents enjeux environnementaux et sociaux et fait un focus sur la question du système alimentaire et le troisième est centré sur les concepts de développement durable et de transition et présente des solutions et leviers d’action. Dans la foulée, les Facultés proposeront, en seconde partie de ce cours, des activités spécifiques aux étudiant·es (débats, ateliers, visites, projets).
Destiné prioritairement aux bacheliers, le MOOC sera aussi ouvert aux étudiant·es de master et aux membres du personnel.
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Quinzaine du climat
Du 12 au 22 novembre aura lieu la deuxième édition de la “Quinzaine du climat” organisé par le Green Office de l’ULiège. Conférences, ateliers, projections de films et moments conviviaux sont au programme.
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