Dans Omni Sciences
Dossier Thibault GRANDJEAN

©️ Roger Herman

En plein cœur de la réserve naturelle des Hautes Fagnes, au Mont-Rigi, la station scientifique de l’ULiège fête ses 100 ans d’existence. Un siècle d’activités qui a vu plusieurs générations de chercheurs œuvrer pour les mêmes buts : comprendre et protéger les milieux fagnards, transmettre leurs connaissances et leur passion pour ce lieu singulier. Rencontre avec l’équipe : Pascal Poncin, premier vice-recteur de l’Université, Laurane Winandy, biologiste et directrice de la station, et Serge Nekrassoff, historien et directeur-adjoint.

Les Hautes Fagnes offrent un éventail de milieux particulièrement originaux. Cela n’a pas échappé à Léon Fredericq (1851-1935), l’homme qui a ouvert à la fois le chapitre de la recherche scientifique sur les milieux fagnards et celui de leur défense. Figure prestigieuse de l’université de Liège, professeur de physiologie, éminent spécialiste de la circulation sanguine, Léon Fredericq est aussi le naturaliste qui, le premier, proposa une explication de la présence d’espèces végétales et animales typiques des milieux boréo-montagnards sur le plateau fagnard. Sa théorie de “l’îlot glaciaire” formulée en 1904 reste valide aujourd’hui. Elle soutient qu’à la fin de la dernière époque glaciaire (-12 000 ans environ), le relèvement de la température a rendu la vie impossible aux animaux et aux plantes. Sous peine de périr sur place, ils ont dû émigrer vers les régions arctiques et vers les sommets des montagnes, et trouver refuge sur quelques îlots où persistaient des conditions climatiques auxquelles ils étaient adaptés, comme sur le plateau de la Baraque Michel. Le Colias palaeno, un joli petit papillon jaune citron, est l’emblème de sa théorie.

Ces arguments scientifiques confortent la nécessaire protection du plateau fagnard réputé, depuis le XIXe siècle, inapte à toute forme d’agriculture, et soumis à une exploitation intensive de l’épicéa. Mais c’est le terrible incendie de l’été 1911 (près de 4000 hectares consumés !) qui a précipité la création d’un Comité de défense de la Fagne dont Léon Fredericq sera une des personnalités les plus marquantes. Ce comité a jeté les bases d’un “parc naturel” encadré par une législation adaptée, mais la Première Guerre mondiale en a décidé autrement.

LES PIONNIERS

En 1924, Léon Fredericq, avec le jeune professeur de botanique Raymond Bouillenne, tous deux soutenus par Marcel Dehalu, administrateur de l’université de Liège, obtiennent l’autorisation d’installer la première station scientifique universitaire dans les Hautes Fagnes Elle comprenait deux petits laboratoires, cinq chambres, une salle à manger et une cuisine, 150 m² au total. En dépit d’un confort rudimentaire, elle était un lieu de vie convivial et un camp de base qui donnait aux chercheurs un accès immédiat aux milieux qu’ils désiraient étudier, simplement en ouvrant la porte de la station. « Pour caractériser ces premiers moments de l’activité scientifique, c’est l’image de l’exploration qui vient à l’esprit, explique Serge Nekrassoff. Les résidents partent en excursion naturaliste, sans nécessairement d’objectif précis. De retour à la station, ils consignaient dans le journal de bord leurs observations : les étendues d’arnica sont en fleur derrière la station, deux Colias palaeno, cinq grousses et un coq de bruyère le long de la Vêquée, etc. »

Deux chantiers archéologiques témoignent du caractère plurisdisciplinaire de la station. « D’abord, les fouilles du Pavé Charlemagne menées par l’abbé Bastin à Brochepierre entre 1932 et 1934, note le directeur-adjoint. Cette route empierrée, reposant sur une structure complexe en bois pour traverser les terrains fagnards détrempés, fut bâtie au Haut Moyen Âge. Elle reste un vestige majeur de l’archéologie du pays et un sujet d’étude à la station aujourd’hui. » Un autre chantier fut initié par Raymond Bouillenne. Dans la Grande Fange, il fouille une dépression circulaire assez régulière qu’il interprète comme étant un ancien vivier préhistorique. Après-guerre, Albert Pissart démontrera qu’il s’agit d’une lithalse, une formation issue d’un processus geo-morphologique qui remonte à la fin de la dernière période de glaciation.

Parallèlement à ces activités scientifiques, Léon Fredericq et Raymond Bouillenne multiplient les démarches auprès des autorités gouvernementales et auprès du Roi pour obtenir la création d’une réserve naturelle. Cette période voit encore la création de l’association des Amis de la Fagne, nouveau partenaire et nouveau moteur pour la défense et l’illustration du plateau. Quant au développement du tourisme, il pose les premières questions préoccupantes liées à l’incursion des randonneurs dans des zones sensibles et aux infrastructures à y aménager pour les accueillir. Léon Fredericq meurt en 1935 et le début de la Seconde Guerre mondiale suspend à nouveau le projet de réserve naturelle.

Après 1945, une nouvelle génération de scientifiques investit le plateau avec à leur disposition une nouvelle station inaugurée en 1947, plus grande, mieux équipée et dirigée par Raymond Bouillenne. Un long travail de cartographie de la végétation et des sols est entrepris. Il est essentiel non seulement pour la connaissance des milieux et des conditions qui leur sont favorables ou non, mais aussi, corollairement, pour mettre en œuvre des mesures de gestion pertinentes. L’objectif de la création d’une réserve naturelle est plus que jamais d’actualité, notamment en raison de l’enrésinement croissant. Elle voit enfin le jour en 1957 mail il faudra encore des décennies pour atteindre la situation actuelle qui tient désormais compte de ces impératifs écologiques. Pendant longtemps, les considérations économiques sont restées prépondérantes. Toute avancée pour la protection des milieux n’était généralement consentie qu’après évaluation des retombées économiques d’autres projets de “mise en valeur”.

Tourbiere-SergeNekrassoff

© Serge Nekrassoff
Les spécificités des tourbières fagnardes, leurs processus de formation vont être mis en évidence, plus particulièrement pour les tourbières hautes dont certaines atteignent une épaisseur de plusieurs mètres (8 m dans la tourbière du Misten). La paléobotanique trouvera dans ces tourbières des archives de choix. Dans ces milieux acides, extrêmement pauvres en oxygène, la matière organique ne se décompose pratiquement pas. On peut donc y retrouver parfaitement intacts, des végétaux, des corps d’animaux, des vestiges archéologiques, voire des corps humains (dans d’autres tourbières en Europe), mais aussi des pollens. Ainsi, à partir d’échantillons de pollens fossiles extraits dans des carottes de tourbe, l’évolution des paysages et des milieux fagnards va être décryptée pour l’intégralité de l’Holocène, jalonnée par des épisodes de changements climatiques.

En géo-morphologie, la compréhension de la formation des lithalses révèle une nouvelle singularité du plateau. Elles se comptent par dizaines dans les Fagnes, enfouies sous la tourbe ou visibles en surface sous l’apparence de cratères. Elles sont le résultat de l’effondrement de buttes périglaciaires suite au dernier réchauffement climatique conséquent, à la fin du Dryas récent, il y a environ 12 000 ans.

En zoologie, l’espèce emblématique est désormais le Tétras lyre qui détrône le Colias palaeno cher à Léon Fredericq.

UN OUTIL FONCTIONNEL

Au milieu des années 1960, l’Université approuve le projet d’érection d’un centre de recherches permanent. Le projet est conduit par René Schumacker, le plan de la station conçu par l’architecte et le professeur Jean Englebert. L’ouvrage sera inauguré en 1975.

Station-H-SergeNekrassoff

© Serge Nekrassoff


Entre ces nouveaux murs sont conservés les résultats des recherches des décennies précédentes. Ils vont servir à une nouvelle tâche ambitieuse, à savoir l’établissement de plans de gestion de la réserve qui s’est déjà considérablement agrandie en superficie, mais qui a aussi beaucoup changé depuis le temps de Léon Fredericq. Les tourbières se dégradent, les landes sont envahies par la molinie (Molinia caerulea L.), des plantes, des espèces animales disparaissent. La mise en œuvre de plans de gestion est primordiale pour protéger les milieux et envisager les restaurations des zones dégradées. Les scientifiques de la station y travaillent en collaboration avec les ingénieurs forestiers et l’association des Amis de la Fagne au sein d’une commission de gestion.

La commission se penche aussi sur les questions liées à la fréquentation du public : tracé des sentiers de randonnées, des pistes de ski, pose de caillebottis, veille à la quiétude de certaines espèces lors de périodes de reproduction, de nidification, etc. Notons qu’aujourd’hui, la station continue d’être impliquée dans l’accomplissement de toutes ces tâches essentielles pour la bonne gestion de la réserve.

« C’est une chance d’avoir une station de recherche implantée au cœur de la plus grande réserve naturelle de Belgique, estime Pascal Poncin, qui souligne l’intérêt du plateau fagnard dans le cadre des enjeux écologiques et sociétaux actuels. La station a une tradition de multidisciplinarité très forte, et à l’heure où l’ULiège s’implique activement dans la transition écologique, il est important que toutes les Facultés soient concernées. Mais il convenait avant tout d’offrir aux chercheurs un outil fonctionnel. » Pour entamer ce deuxième siècle d’activités, l’ULiège a effectué divers travaux dans le bâtiment (mises en conformité, chauffage, isolation, rénovation, matériel), ce qui a mis la station en sommeil pendant un temps… prolongé en raison de la crise sanitaire. C’est donc il y a peu que la station a été dotée d’un comité scientifique pluridisciplinaire composé de représentants de plusieurs Facultés. Le but est d’y attirer non seulement les biologistes mais également des chercheurs, des étudiants géographes, géologues, ou encore des historiens, des archéologues, des économistes.

Le centenaire célébré cette année est donc l’occasion de promouvoir la station au sein de l’Université et en dehors de ses murs. « Cette station est un fleuron, estime Pascal Poncin. Il est impératif d’œuvrer à son rayonnement, de faire savoir qu’elle est opérationnelle, avec à sa tête Laurane Winandy. »

LE LOUP, LE LÉZARD ET LES GRENOUILLES

Cette nouvelle directrice ne cache pas son enthousiasme pour les possibilités qu’offre la station. « Les Hautes Fagnes m’intéressent en raison, notamment, de la présence d’amphibiens et de reptiles, dont je suis spécialiste. Les amphibiens – comme les grenouilles ou les tritons – ont un style de vie biphasique : un développement et une reproduction aquatiques, suivi d’une vie terrestre. Les Hautes Fagnes, avec leurs milieux particulièrement humides, sont donc un environnement propice à leur sauvegarde. Dans le contexte de l’effondrement de la biodiversité, les amphibiens font partie des vertébrés les plus menacés par les changements globaux de nature anthropique, regrette-t-elle. Bien que beaucoup d’espèces ne soient pas encore considérées comme en danger, le déclin de nombreuses populations est déjà observé en Wallonie. Les causes multiples, telles que la perte et la fragmentation de leurs habitats ainsi que le changement climatique, restent très peu étudiées. »

Plusieurs pistes sont néanmoins évoquées par la biologiste, comme l’irrégularité des précipitations, conduisant à des périodes de sécheresse, ce qui menace les larves et têtards, ainsi que des hivers plus doux, qui perturbent la période d’hibernation, et donc les chances de reproduction au printemps. Sans oublier les ratons laveurs, une espèce invasive, redoutable prédateur pour les amphibiens.

Avec ses larges landes ouvertes, la réserve est également un lieu de prédilection pour étudier les reptiles comme le lézard vivipare. « Les lézards sont des animaux ectothermes qui ont besoin de s’exposer au soleil pour réguler leur température, continue la directrice. À ce titre, nous souhaitons mener des études sur les bénéfices de la gestion de la réserve et des mesures de restauration des milieux. En effet, on a souvent tendance à penser qu’il faut laisser la nature “suivre sa voie”, et que la biodiversité se portera mieux de cette manière. Mais c’est faux. Nous vivons dans un monde où l’impact de l’être humain est tellement fort qu’il faut équilibrer cette influence par d’autres actions. Ainsi, si nous ne faisons rien, les zones ouvertes se reboisent, ce qui aura comme conséquence la disparition de ces espèces. »

D’autres projets sont en cours, comme l’installation de mésocosmes dans l’enceinte de la station, autrement dit des mini-écosystèmes clos. Il s’agit de bassins d’environ 1,5 m de diamètre où l’on peut suivre sur le long terme tout un panel d’organismes : végétaux, insectes, amphibiens, reptiles. En installant des mésocosmes identiques à des endroits présentant des conditions climatiques différentes, il est possible d’étudier l’impact du climat sur les espèces de chaque mésocosme ainsi que leur potentielle capacité à s’adapter.

Comme par le passé, la station reste évidemment ouverte à toute forme de collaboration avec d’autres institutions, comme c’est le cas notamment avec le programme de sauvegarde du Tétras lyre, initié par le Pr Poncin (voir encart). Au printemps 2025, la station accueillera les “Journées d'actualité de la recherche archéologique en Ardenne-Eifel”. Elle travaillera aussi avec le “Réseau Loup” (mis en place pour suivre le retour du loup en Wallonie). Plusieurs ont élu domicile dans la réserve, ce qui suscite l’intérêt des biologistes et écologistes bien sûr, mais également celui des sociologues. « L’animal réveille encore des peurs parmi la population et les éleveurs, à cause d’informations erronées bien souvent », observe Laurane Winandy.

« Une remarque qui prouve la nécessite de la vulgarisation des connaissances, poursuit Serge Nekrassoff. Transmettre des informations validées scientifiquement est plus que jamais indispensable à l’heure où les réseaux sociaux véhiculent tout et son contraire. Notre cible principale, mais pas exclusive, sont les étudiants de l’enseignement secondaire. Avec l’infrastructure inaugurée en 1975, la station s’est donné les moyens d’accueillir intra-muros des groupes importants avec possibilité d’hébergement (34 lits disponibles). L’accueil d’élèves du secondaire a ainsi pu être développé. Des milliers d’élèves ont bénéficié du cadre de la station, des leçons de ses chercheurs, de stages de terrain. La nouvelle génération doit être en mesure de comprendre les mécanismes des écosystèmes et d’évaluer correctement les impacts des activités humaines. »

La célébration du centenaire s’inscrit ainsi parfaitement dans le cadre de cette mission, cette fois vers le grand public. Conférences et promenades guidées, journées pluridisciplinaires ouvertes à tous, exposition à la Maison du parc Botrange (en octobre prochain) sont au programme.

Pour Laurane Winandy, le centenaire est également le moyen d’essayer de combattre le pessimisme ambiant quant à l'état du monde naturel. « Je trouve les dialogues autour de la perte de la biodiversité très négatifs, regrette-t-elle. Et je pense qu’il est important de montrer que la restauration et la gestion des Hautes Fagnes a permis à de nombreuses espèces de revenir naturellement, à l’image du loup. Cela démontre toute la résilience de la nature, pour peu qu'on en prenne soin. »

=> programme du centenaire : https://www.sshf.uliege.be/

Le Tétras lyre

tetras
© ULiège
Le Tétras lyre est une espèce emblématique des Hautes Fagnes. Pourtant, en dépit de son statut d’espèce protégée depuis 1967, la population de cet oiseau a fortement décliné. En 2017, seulement trois ou quatre individus étaient recensés dans la réserve. L’ULiège, en collaboration avec la Région wallonne, le WWF, Spadel, Aves-Liège, Pairi Daiza et le Museum des sciences naturelles, a donc mis sur pied un programme de renforcement de sa population, en ramenant des oiseaux capturés en Suède. Le programme augurait de bons résultats, mais la pandémie de Covid-19 a interrompu les translocations d’individus qui n’ont repris qu’en 2022, amenant à nouveau une augmentation de la population. Cette année, une volière a été installée à la station scientifique. Elle abritera dès 2025 des animaux d’élevage qui se reproduiront à l’abri des prédateurs. Leurs jeunes seront relâchés dans la réserve pour contribuer à la restauration d’une population viable à terme. Le Tétras lyre est une espèce dite “parapluie”, ce qui signifie que sa protection bénéficie à de nombreuses autres espèces végétales et animales.
www.sshf.uliege.be
Publié le

Partager cet article

cookieImage