Repenser l'objectivité journalistique
Ces 28 et 29 mai se tient à l’ULiège le colloque “Journalismes engagés, médias “indépendants” : repenser l’objectivité depuis la périphérie”. Discussion en trio autour d'un sujet sensible.
La protection de la biodiversité est reconnue comme une “préoccupation commune à l’humanité ” depuis le Sommet de la terre à Rio de Janeiro en 1992. Au cours de ce même sommet fut adoptée la Convention sur la diversité biologique dans laquelle les pays signataires s’engageaient à protéger et à restaurer la diversité du vivant. Mais un monde sépare la théorie de la pratique et les méthodes mises en place pour y arriver témoignent plutôt d’une pensée occidentale, d’une part, et d’une déconnexion entre l’humain et le monde vivant, d’autre part.
Ces deux constats sont au cœur des projets respectifs de Christine Frison, professeure de recherche en droit international de l’environnement, et de Grégory Mahy, professeur au sein de l’axe biodiversité, écosystème et paysage de Gembloux Agro-Bio Tech et cofondateur de la spin-off Vivus. Échange de points de vue sans langue de bois.
De l'article à la rencontre
En rebond à ce dialogue, une rencontre LIEGE CREATIVE x LE QUINZIÈME JOUR est proposée au public, pour discuter avec Gregory Mahy et Christine Frison au sujet de la reconnexion nécessaire entre l’humain et le monde vivant. Le jeudi 20 mars de 12 à 14h aux Serres du Jardin botanique à Liège.
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Le Quinzième jour : Quels sont vos parcours respectifs et comment en êtes-vous arrivés à vous intéresser à la biodiversité ?
Grégory Mahy : Quant à moi, j’ai bénéficié de la promotion sociale par l’enseignement. C’est très important dans mon parcours. Je ne viens pas du tout d’un milieu intéressé fondamentalement par la nature et la biodiversité. Je dois ma passion à un paradoxe. J’ai été passionné au début de mes études par un cours d’écologie financé par Petrofina ! J’ai ensuite eu un professeur de botanique extraordinaire, et c’est lui qui m’a insufflé l’amour des plantes et de leur diversité. J’ai par la suite réalisé un herbier et là j’ai découvert un monde que je ne connaissais pas. Je suis un amoureux des plantes, j’ai beaucoup voyagé pour voir des végétaux ! Mon parcours a commencé au moment où a émergé la biologie de la conservation. Mes études, je ne les ai faites que dans les réserves naturelles ! On n’allait pas en forêt, on n’allait pas en zone agricole, on ne parlait pas aux agriculteurs et on n’allait en ville qu’à la fin de l’excursion pour boire un verre ! Au final, toute ma carrière m’a amené à sortir des réserves naturelles. On s’est rendu compte que répondre à l’enjeu de l’effondrement du monde vivant par la création de petits espaces protégés, cela ne suffisait pas, même si c’est essentiel. Nous nous sommes donc redéployés. Aujourd’hui, je m’intéresse à la biodiversité là où on ne l’attend pas.
LQJ : Un mot sur vos projets respectifs ?
Ch.F. : Je viens d’être engagée à l’ULiège après avoir obtenu un financement européen, un ERC Starting Grant, pour mon projet “DecoLawBiodiv”. Il s’agit d’analyser le droit international de la biodiversité avec des lunettes décoloniales. Cela fait 20 ans que je suis les négociations internationales de l’intérieur. J’ai été la négociatrice pour la Belgique pendant plusieurs années et je participe aussi en tant qu’observatrice avec ma casquette d’académique. Mais j’ai dû constater que le droit international de la biodiversité est vraiment empreint de relents coloniaux. On a une vision très occidentale de ce qu’est la conservation de la nature, de comment on doit pratiquer l’agriculture. Or, depuis la Seconde Guerre mondiale, la biodiversité agricole n’a fait que chuter. Cela devient de plus en plus alarmant et cela montre bien qu’il y a quelque chose qui pèche dans le système. Depuis 2015, il y a un énorme point de tension avec le séquençage génétique dans les négociations entre les partisans de cette technologie et leurs détracteurs. Les partisans mettent en avant le fait que cette technique va permettre de s’adapter au changement climatique et de continuer à se nourrir. Mais cela fait maintenant presque dix ans que cela bloque sans que l’on arrive à imaginer que, peut-être, il faudrait aller voir ailleurs et s’inspirer d’autres façons de penser.
Mon projet vise à transformer ce conflit en une compréhension et un soutien mutuels et il repose sur une méthode de recherche décoloniale créée par des communautés autochtones en Colombie : le “cercle de dialogue des sagesses”. Elle sera expérimentée en Bolivie, en Inde et en Afrique du Sud. Ce sont trois pays qui ont une histoire coloniale extrêmement particulière. En Afrique du Sud, l’agriculture est très intensive. Les pratiques agricoles traditionnelles de la petite paysannerie ont vraiment été balayées. En Inde, le passif colonial et la “révolution verte” ont marqué l’agriculture et cela a un impact sur ce qui est cultivé, sur les pratiques agricoles, sur la diversité des semences que l’on a conservées, que l’on cultive encore ou pas. Tout ceci a des conséquences sur les populations, sur les communautés paysannes. Quant à la Bolivie, c’est un pays fascinant. Au début des années 2000, il y a eu un soulèvement populaire et la création d’une toute nouvelle Constitution. C’est maintenant un État plurinational. On y reconnaît donc la diversité des nations, y compris les nations autochtones et avec une volonté de faire primer la nature, la “Terre mère” sur le reste. Ça, c’est la théorie. Dans la pratique, les enjeux économiques viennent flouter ces engagements avec des zones d’extraction qui dévastent certaines parties du pays. Cependant, au niveau juridique, c’est vraiment intéressant d’avoir inscrit dans la Constitution la reconnaissance d’un État plurinational, la reconnaissance de droits à la “Terre mère”. C’est un signal très fort !
LQJ : Êtes- vous soutenus politiquement dans ces projets ?
Ch.F. : J’ai obtenu un ERC (ndlr European Research Council) ! Honnêtement, si cela n’avait pas été le cas, je ne serais plus dans le monde académique. J’ai vraiment mis toute mon énergie dans ce projet. Mais défendre une étude sur la décolonisation de la biodiversité agricole financée par l’Union européenne, la première région colonisatrice du reste du monde, c’était loin d’être gagné !
G.M. : Pour les friches industrielles, on a eu des financements dans le cadre du plan de relance. Le problème en Europe, c’est qu’on fait de la conservation de la nature sur des référentiels qui datent des années 1960. Ceux-ci ne sont pas adaptés du tout à ce que nous faisons et cela perturbe beaucoup l’ensemble des acteurs. Nous avons défendu deux projets Horizon2020 sur la biodiversité en carrière. Malgré l’appui des groupements de fédérations de carrières européennes (plus de 30 000 carrières) pour promouvoir cette gestion dynamique, ces projets n’ont pas été retenus. En fait, notre soutien principal vient du milieu socio-économique. Nous offrons des prestations pour des entreprises. On a notamment eu de gros projets pour des carriers, avec la fédération des sites extractifs en Wallonie, pour apprendre à gérer la biodiversité dans les carrières actives. Celles-ci créent des conditions écologiques qui n’existent plus dans nos paysages européens. On y trouve en effet moult espèces protégées. Les professionnels du secteur ne savaient plus quoi faire. On a travaillé avec eux pour qu’ils apprennent à gérer de manière dynamique leur biodiversité tout en continuant l’exploitation. Pour cela, nous bénéficions du soutien du monde économique.
LQJ : Qu’entendez-vous par “Gérer de manière dynamique la biodiversité” ?
G.M. : Le monde vivant est dynamique alors que nous, nous avons une occupation figée du territoire. Par exemple : la forêt n’a plus sa place en zone agricole, pas plus qu’en zone bâtie où il n’y a plus de place pour la nature et le monde vivant. Je caricature mais c’est un peu cela quand même ! C’est tout le contraire avec les processus naturels. Ce sont les perturbations qui maintiennent la diversité du monde vivant dans les paysages. Dans les carrières, c’est exactement cela. Sur un fond rocheux, certaines espèces protégées s’installent et l’objectif est de leur donner la possibilité d’évoluer dans la carrière, non pas de figer la situation. À cette échelle, on parvient à le faire. À l’échelle des paysages, c’est une autre histoire.
Ch.F. : Dans notre gestion, on oublie que la nature, c’est vivant, c’est évolutif. En Afrique, on a évincé l’humain des grandes réserves naturelles, comme si l’humain ne faisait pas partie de la nature et qu’il fallait l’en extraire. C’est le fruit d’une idéologie qui veut que la nature doit être mise sous cloche pour la protéger de l’humain destructeur. Or, l’humain participe aussi à son évolution. La diversité agricole existe grâce à l’interaction entre les humains et le reste du monde vivant. On dit souvent que l’homme a domestiqué les espèces, plantes et animaux. Mais on pourrait se poser la question de la domestication de l’être humain par les plantes et les animaux. C’est très certainement une relation multilatérale plutôt qu’un contrôle de l’être humain sur la nature qui lui serait extérieure.
LQJ : Beaucoup de politiques actuelles entrent en contradiction avec ce que vous soulignez. Par exemple, faire classer des sites naturels au patrimoine mondial de l’UNESCO de manière à les protéger de l’activité humaine est systématiquement salué comme une bonne nouvelle…
Ch.F. : C’est pour cette raison que j’ai vraiment envie de rendre visible, dans les négociations internationales, les autres compréhensions de la nature. Notons d’ailleurs que, dans la majorité des civilisations, le mot “nature” n’existe pas. Il n’y a pas de concept qui dissocie l’humain du reste du vivant, mais simplement des éléments vivants qui interagissent entre eux.
G.M. : Cela me rappelle l’un de mes étudiants partis faire une étude sur le paysage urbain au Congo. Au bout d’une semaine, il m’envoie un message pour me dire qu’il a un gros problème : le mot “paysage” ne se traduit pas en swahili. Il n’y a pas cette idée d’une séparation. Nous formons un tout. Or, les premiers grands parcs naturels des États-Unis sont vraiment le résultat de cette dichotomie, de cette idéalisation voire déification du monde sauvage. John Muir (ndlr l’un des premiers naturalistes modernes, militant de la protection de la nature et aussi connu comme “le père des parcs nationaux”) considérait ainsi le parc de Yosemite comme “le temple de la nature” à protéger de toute intervention humaine. C’est très judéo-chrétien comme vision du monde ! On a reçu un héritage et il faut le protéger. Les parcs nationaux américains sont donc là pour préserver des morceaux de nature sauvage pour les générations futures. Mais cela justifie aussi qu’on ne prenne pas en compte le vivant sur le reste du territoire !
Ch.F. : Cette idée de protection sert aussi à masquer la raison première de la destruction de la nature. C’est l’hyper extractivisme à but économique. On va venir protéger des zones qui sont sacrées, elles seront même inscrites au patrimoine mondial de l’humanité. Mais aucune réflexion n’est menée sur la façon dont on vit au quotidien et dont on détruit la nature en produisant des choses utiles ou non. Il faut réfléchir à la manière de réglementer les activités extractivistes pour promouvoir des façons de faire différentes. Je trouve à ce titre le projet du Pr Mahy dans les carrières absolument fascinant. C’est ce type de projet qui doit être défendu. Comment soutenir notre économie pour qu’elle ne soit plus extractiviste mais générative ? Il y a moyen de développer des politiques (avec des financements) en faveur d’activités génératives de diversité.
LQJ : Mais votre discours est vite caricaturé comme celui de la décroissance…
Ch.F. : Oui, parce que nous sommes persuadés que les solutions qui n’émanent pas de l’innovation technologique sont archaïques.
G.M. : On a exclu le vivant de notre champ sociétal et on l’a remplacé par des processus technologiques. Quand on dit innovation, c’est forcément la “tech” ! Dans les modèles de transition, on prévoit de faire de l’agriculture “durable” avec des drones qui délivreront la juste dose d’azote sur la plante. Mais ce n’est pas un changement ! Et où est la place de l’humain, de l’agriculteur dans tout cela ? Pour le reste, on est toujours dans une logique productiviste. On passe des herbicides chimiques à des herbicides basés sur des molécules végétales. C’est toujours un herbicide et cela tue le vivant ! On doit travailler avec lui, pas contre lui.
Ch.F. : Or, le développement de l’agriculture s’est opéré par des pratiques qualifiées aujourd’hui de “traditionnelles”. Il n’y aurait pas aujourd’hui de diversité agricole s’il n’y avait pas eu 10 000 ans de pratiques culturales multiples. Les communautés paysannes, frappées de plein fouet par le changement climatique et obligées de s’adapter à la fois aux inondations et aux épisodes de sécheresse, sont très innovantes ! Mais ce ne sont pas des solutions technologiques : l’innovation devient alors invisible et le discrédit est jeté sur les pratiques de ces communautés. C’est pourtant ces initiatives-là qu’il faudrait soutenir plutôt que la “Smart agriculture” qui ne fait que reproduire le modèle destructeur existant.
G.M. : L’idée que le vivant peut être remplacé par la technologie a percolé dans toute la société, y compris le monde universitaire. C’est prégnant dans les formations d’ingénieurs, mais de façon générale aussi dans des disciplines comme l’économie, le management. Si nous voulons que les choses changent, nous devons aussi nous remettre en question. L’université de Liège possède un site extraordinaire, le Sart-Tilman, dont la biodiversité est fantastique et qui constitue un endroit majeur du réseau écologique régional. Mais quel est le projet nature sur le Sart-Tilman ? Un musée et le VTT trail, un endroit où on s’amuse. Et ce VTT trail passe en plein milieu de la réserve naturelle intégrale… Cela signifie que nous sommes quand même très, très loin des réalités, que nous sommes déconnectés du vivant que l’on prétend défendre. Comment faire si 80 % de la population vit en milieu urbain et péri-urbain et n’a jamais accès à autre chose qu’à trois arbres alignés ?
G.M. : Cela dit, je vois une évolution positive dans le programme de nos bacheliers. Ainsi, nos bio-ingénieurs vont apprendre à décrire et à comprendre un écosystème dès le début de leur formation.
Ch.F. : Heureusement. L’un de mes cours préférés consacré au développement durable (même si moi, je n’utiliserais pas du tout ce concept-là qui est déjà dépassé) existe depuis deux ans en fac de Droit. On enseigne ainsi de façon transversale sur notre relation au vivant, à la nature. Ce type de cours suscite beaucoup d’intérêt chez les jeunes. On pourrait se demander quel est le rapport avec des études juridiques. Mais quand un notaire doit gérer un patrimoine, il peut, par exemple, être amené à réaliser le morcellement d’une parcelle dans le cadre d’une succession et cela peut avoir un impact sur la biodiversité de cette parcelle.
LQJ : Vous venez d’évoquer le développement durable. Quel regard portez-vous sur ce concept très en vogue ?
Ch.F. : Le développement durable fait effectivement partie de la logique néo-libérale. C’est un concept déjà dépassé. Mais il reste utile comme grille d’analyse pour montrer que nous devons aller beaucoup plus loin dans notre façon d’appréhender notre rapport au vivant.
LQJ : On nous parle aussi beaucoup des générations futures…
Ch.F. : Ce concept a été nécessaire pour faire prendre conscience de la continuité du vivant mais il amène d’autres problèmes. Le principal étant d’insuffler dans les esprits le fait qu’on parle du futur et que, par conséquent, nous ne sommes pas immédiatement concernés. Et cela participe au fait de reporter systématiquement les prises de décision qui s’imposent.
G.M. : De toute façon, on n’en est plus là. Il faut dire les choses telles qu’elles sont : l’effondrement du vivant laisse la société occidentale indifférente alors qu’il s’agit de la limite planétaire la plus dépassée. Pourtant, en tant qu’êtres vivants, nous sommes plus proches de n’importe quelle herbe que de n’importe quel objet façonné. Sans la reconnexion au vivant, on n’y arrivera pas. Et cette reconnexion passe par l’éducation, depuis la première maternelle jusqu’à la fin des études supérieures.
Voir aussi www.news.uliege.be/projet-DecoLawBiodiv
Le Pr Grégory Mahy et Sylvain Boisson ont créé récemment “Vivus”, une spin-off qui entend intégrer la biodiversité dans les espaces bâtis tout en répondant aux exigences de durabilité et d'efficacité environnementale. L’objectif est de remettre la nature au cœur des villes et dans nos vies.
Ces 28 et 29 mai se tient à l’ULiège le colloque “Journalismes engagés, médias “indépendants” : repenser l’objectivité depuis la périphérie”. Discussion en trio autour d'un sujet sensible.
Autrice de romans, nouvelles et poésie, Caroline Lamarche construit une œuvre intime dialoguant avec les dilemmes sociaux. Invitée avec Laurent Demoulin, elle évoque pour Le Quinzième Jour son travail d’artisane, loin du mythe du grand écrivain.
C’est le branle-bas de combat à l’ULiège depuis l’annonce de la réforme des pensions voulue par le gouvernement De Wever. Manifestation, pétition, carte blanche : tout est mis en œuvre pour défendre le service public, l’enseignement et la recherche.