Léonard de Vinci et la gravure

Une exposition à Amboise


Dans Omni Sciences
Article Patricia JANSSENS

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Soutman, La Cène

Aujourd’hui, le nom de Léonard de Vinci (1452- 1519) fait irrésistiblement penser au tableau de La Joconde conservé au Louvre. Mais cela n’a pas toujours été le cas : pendant très longtemps en effet, c’est La Cène, la peinture murale du réfectoire du couvent de Santa Maria delle Grazie à Milan, qui fut son oeuvre la plus célèbre. Il s’agit d’un épisode crucial du Nouveau Testament, très souvent représenté. S’il reste proche des sujets religieux, Léonard ne craint pas cependant de bousculer la tradition picturale italienne de l’époque en introduisant des variantes, en choisissant de faire place aux expressions humaines, et c’est en cela qu’il est moderne selon Vasari, auteur des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes en 1550. Dans La Cène, il représente, et c’est original, le banquet avant l’annonce de la trahison de Judas et confère à chaque personnage une émotion singulière.

Réalisée en 1498, la fresque a été rapidement copiée par différents peintres, dans plusieurs lieux (en Lombardie, à Milan, à Pavie, au château d’Écouen dans le Val-d’Oise, etc.) et ce jusqu’au XIXe siècle. « Étonnamment, Léonard ne s’est pas intéressé à la gravure, note Laure Fagnart, maître de recherches au FNRS et spécialiste de l’art de la Renaissance et singulièrement de Léonard de Vinci, alors que d’autres artistes contemporains – Andrea Mantegna et Raphaël, par exemple – ont saisi l’enjeu de cette technique, nouvelle à l’époque, qui permet de multiplier à l’infini (ou presque) le nombre d’estampes, assurant ainsi une diffusion très large de leur travail. Et pourtant, les graveurs reconnaîtront d’emblée la qualité de La Cène et n’hésiteront pas à la copier sur des plaques de cuivre, du vivant de Léonard de Vinci déjà et ce jusqu’au XVIIe siècle. Des copies des toiles du maître florentin circuleront ainsi dans toute l’Europe : Dürer lui-même lui rendit hommage, en 1506, en gravant notamment ses célèbres entrelacs. Mais, très souvent, les graveurs sont restés anonymes. »

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Une cinquantaine de gravures réalisées à partir des tableaux de l’artiste sont aujourd’hui répertoriées. À l’initiative de Laure Fagnart, qui publie un ouvrage sur le sujet*, une trentaine d’entre elles, conservées dans les collections de la BnF principalement, sont exposées au château d’Amboise jusqu’au 22 septembre.


« On sait que Léonard de Vinci (qui fut un génie polymorphe : on le connaît peintre et sculpteur, mais il est aussi scientifique, architecte, musicien, philosophe et écrivain) réalisait ses tableaux sur commande royale bien souvent. Ses oeuvres, à l’exception de La Cène, étaient dès lors conservées dans des collections privées, peu visibles en dehors d’un cercle restreint, précise Laure Fagnart, commissaire scientifique de l’exposition. Les gravures ont permis de les faire admirer à un public plus large, aux élèves des Académies notamment et aux amateurs d’art en général. » Les graveurs, reconnus pour leur talent, pouvaient prendre certaines libertés en insérant dans la copie une inscription, un décor supplémentaire, ou en gommant un personnage. Ainsi Soutman (1580-1657), élève de Pierre-Paul Rubens, copia la fresque du couvent, en mettant l’accent sur quelques éléments eucharistiques, dans la mouvance de la Réforme.

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Quel est l’intérêt de ces gravures postérieures à l’oeuvre ? « Elles permettent non seulement d’admirer la maîtrise du dessin de l’artiste, mais encore de déceler les influences italiennes (noeuds, motifs divers) », continue la chercheuse. Léonard de Vinci aurait-il pratiqué lui-même la technique ? La question peut se poser, mais la critique actuelle considère qu’il n’en est rien. Elle confirme par contre que le Florentin a entretenu des liens étroits avec des orfèvres qui sont aussi des graveurs. Selon Laure Fagnart, « la relation de Léonard de Vinci à la gravure fut sans doute paradoxale. Il semble avoir pensé à ce médium pour illustrer et diffuser ses traités théoriques, notamment son Traité d’anatomie qui était prêt à être imprimé avant qu’il ne quitte Rome pour répondre à l’invitation de François Ier. Mais, d’un point de vue artistique, la gravure ne lui donnait peut-être pas entière satisfaction, elle qui présentait à ses yeux deux défauts majeurs : l’absence de couleur et la prépondérance de la ligne de contour. L’estampe, copie d’une peinture qui copie elle-même la nature, ne séduisit pas non plus son idéal artistique. »


Cette relation complexe est au coeur de l’ouvrage scientifique richement illustré de Laure Fagnart et Stéfania Tullio Cataldo et constitue aussi le fil rouge de l’exposition.

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Youtube

Exposition “Chefs-d’oeuvre de Léonard de Vinci en gravure”. Au château royal d’Amboise, montée de l’Émir Abd El Kader, 37400 Amboise, France. * https://www.chateau-amboise.com/

* Laure Fagnart et Stefania Tullio Cataldo, Léonard de Vinci et l’art de la gravure. Traduction, interprétation et réception, Liénart, Paris, juin 2024.
Toutes les gravures, numérisées, sont disponibles dans la base de données Gallica : https://gallica.bnf.fr/
Voir son interview sur https://www.news.uliege.be/de-vinci

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