Au deuxième étage de la faculté de Philosophie et Lettres, le professeur en langues et religions indo-iraniennes anciennes, Philippe Swennen, par ailleurs membre du Comité de direction de l’Institut de promotion des formations sur l’islam (Ipfi), et Radouane Attiya, coordinateur de la Chaire interuniversitaire d’islamologie pratique, ont rejoint dans son bureau Grégory Cormann, chargé de cours en philosophie, pour peaufiner le programme de la chaire. L’enthousiasme est palpable. On y perçoit aussi un bonheur de la rencontre et un réalisme sur le chemin complexe à parcourir. Si la chaire n’en est qu’à sa deuxième édition, sa gestation remonte à 2016. Un décret ministériel conduit alors à la création d’un Institut de promotion des formations sur l’Islam (Ipfi). Son ADN est pluraliste et interdisciplinaire, à la croisée des mondes politique, académique et musulman. « L’institut ambitionne de fonder, en partenariat avec la communauté musulmane, un bachelier et un master interuniversitaire de théologie islamique, intervient Philippe Swennen. L’ensemble des croyances, des idées, des représentations de ce qui est transmis à propos de l’Islam y seront rassemblés, avec pour horizon la formation d’imams ayant reçu des outils critiques et scientifiques de niveau universitaire. » Cette trajectoire revêt des enjeux multiples, comme le précise Radouane Attiya : « La formation ambitionne de contribuer activement au débat sur le fait islamique, et de faire échec aux replis identitaire et religieux. »
Progressivement, les membres de différentes disciplines dans les universités belges francophones se mobilisent. À l’ULiège, ce sont essentiellement les facultés de Philosophie et Lettres et de Sciences sociales. « Face à un monolithe discursif, observe Grégory Cormann, nous manquons de nuances et de compréhensions sur la diversité au sein même des communautés musulmanes. Pourtant, leurs réalités sociales, culturelles et convictionnelles sont constitutives de la société belge et de notre vie à tous. En tant qu’universités, nous avons la responsabilité de nous engager, de chercher de nouvelles approches et d’apporter un discours fin et circonstancié sur ces débats complexes. Cartographier ces différentes pratiques modifiera profondément notre regard sur l’islam, de la même manière que la création du master interuniversitaire sur le genre a eu un impact significatif sur ses représentations. » La Chaire interuniversitaire d’islamologie pratique est l’une des nombreuses missions qui jalonnent ce chemin axiologique long et semé d’embûches.
LA PART BELLE À LA PHILOSOPHIE
En 2023, un premier cycle amorçait la dynamique : 12 cours furent dispensés sous la houlette du sociologue et anthropologue Mohamed Nachi. Jouissant de plus de temps et d’un peu de recul, cette responsabilité incombe aujourd’hui à Radouane Attiya. Privilégiant les concertations collectives et l’interdisciplinarité, il propose un canevas théorique général qui sera approfondi par les partenaires et les intervenants. « Cette année, développe-t-il, nous recevrons Jean-Baptiste Brenet, spécialiste de l’histoire et de la philosophie arabe et latine du Moyen Âge à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Paul Fenton, professeur au département d’études arabes et hébraïques de l’université Paris 4 Sorbonne. Nous les invitons à plonger dans la philosophie arabe, à montrer ses limites et ses défis actuels, en portant une attention particulière sur l’averroïsme. »
L’averroïsme regroupe les courants de pensée qui s’inscrivent dans le sillon d’Averroès, philosophe islamique andalou (Cordoue 1126 - Marrakech 1198). Au beau milieu du Moyen Âge, il est alors au nord de la Méditerranée l’un des seuls interprètes d’Aristote. Son influence et sa dévotion sans faille pour le penseur grec alors aux portes de l’oubli auront un impact profond et durable dans les mondes juif et latin. « La philosophie d’Averroès prédisposait à une rencontre dépassant les polarités confessionnelles », note Philippe Swennen. « C’est une belle porte d’entrée pour esquisser une réflexion, tant en diachronie qu’en synchronie, qui résonne indubitablement avec l’actualité, poursuit Radouane Attiya. Appréhender l’Islam sous un regard critique, c’est aussi articuler notre histoire contemporaine avec le passé, sans tomber dans le révisionnisme ou l’amnésie sélective. Nous pouvons constater sans angélisme qu’il a existé au Moyen Âge une forme de convivialité entre les communautés juives, chrétiennes et musulmanes, laquelle a permis des transmissions de savoir déterminantes. Mettre ces liens en lumière et les confronter aux crises actuelles, celle du Proche-Orient notamment, nous semble urgent et opportun. »
CASSER LE MONOLITHE DISCURSIF
La notion d’islamologie pratique a été conceptualisée par Radouane Attiya dans une filiation de l’islamologie appliquée, fondée par Mohamed Arkoun à la Sorbonne. Au lendemain de la guerre d’Algérie, ce dernier cherchait à prendre en compte l’Islam en tant que fait social et culturel, à la croisée des sciences sociales et de la philosophie des sciences. « L’islamologie pratique s’enracine dans cette pensée, mais d’une manière plus interdisciplinaire, notamment par un décloisonnement des savoirs et des regards universitaires sur l’Islam. Elle se définit également par rapport aux publics visés. Un savoir fondamental sur l’Islam cantonné à la sphère scientifique existe depuis longtemps et est déjà bien structuré. En d’autres termes, l’islamologie pratique vise à créer des ponts entre les disciplines, entre l’université et la société au sein de laquelle elle évolue. C’est aussi une discipline engagée, répondant à des enjeux sociétaux. Incontestablement, transmettre un discours critique et rigoureux sur l’islam et sur les communautés musulmanes et au-delà de la sphère universitaire, constitue un rempart face aux pseudosciences et au dogmatisme. »
Répondant à ces enjeux, la première chaire d’islamologie pratique avait résonné auprès des universitaires et des chercheurs ; elle avait intéressé aussi des personnalités politiques, des acteurs socioculturels, des membres de la Police fédérale, des artistes, des membres de la communauté musulmane dont des imams de Belgique et de France. Ainsi que les étudiants. « C’était l’une des bonnes surprises de cette édition, s’enthousiasme Grégory Cormann, alors que tout s’est organisé dans un laps de temps très bref et que la chaire n’était proposée dans aucune option de cursus. Des étudiants de sciences sociales, de science politique, de philosophie et lettres sont venus régulièrement et se sont montrés curieux et intéressés. »
Dans l’attente du master, l’enjeu reste d’ouvrir la transmission de ces cycles, à la fois au-delà de l’Université, tout en les intégrant au sein des cursus concernés, d’une manière ou d’une autre, par la question islamique.
La leçon inaugurale de la Chaire aura lieu le mercredi 27 novembre à 18h30. Jean-Baptiste Brenet et Paul Fenton donneront une conférence intitulée "Penseurs judéo-arabes d'al-Andalus et leur rôle dans la transmission de la philosophie greco-arabe à l'Occident médiéval", à la salle des professeurs, place du 20-Août 9, 4000 Liège.
Jean-Baptiste Brenet donnera un cours sur "L'Europe et la pensée arabe : une interprétation par la peinture italienne", du 4 au 6 décembre.
Guillaume Dye donnera un séminaire autour du thème “Les altérités juive et chrétienne au risque du Coran”, le 12 décembre.
radouane.attiya@uliege.be, www.chaire-islamologie.uliege.be