L’enseignement supérieur en examen

Enquête “Bien-être, harcèlement et violences en enseignement supérieur”


Dans Univers Cité
Entretien Patricia JANSSENS

©️ Jean-Louis Wertz

En 2017, le hashtag #Metoo dénonçait sur les réseaux sociaux la réalité de la violence sexiste et sexuelle dans de nombreux secteurs professionnels. En 2021, la ministre Valérie Glatiny, alors en charge de l’enseignement supérieur, a voulu objectiver la situation : l’enquête “Bien-être, harcèlement et violences en enseignement supérieur” en Fédération Wallonie-Bruxelles était lancée, sous la direction des Prs Fabienne Glowacz (faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’éducation) et Catherine Fallon (faculté de droit, Science politique et criminologie) de l’ULiège. Interview à deux voix.

E

n février 2021, un collectif de plus d’une centaine de professeur·es, scientifiques, membres du personnel administratif et technique de toutes les universités francophones tirait la sonnette d’alarme : il dénonçait à la fois le déni du sexisme ordinaire dans les Facultés et l’insuffisance des dispositifs de lutte contre le harcèlement moral et sexuel au sein des institutions. Le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) convint de la nécessité d’une étude de la problématique dans tous les établissements d’enseignement supérieur. « Le projet de recherche “Behaves” fait suite à un marché public lancé par le ministère », précise la Pr Fabienne Glowacz. À ce jour, il s’agit d’une enquête unique en Europe (voir encadré).

Le Quinzième jour : Pourquoi cette étude est-elle importante ?

Fabienne Glowacz : C’est la première étude scientifique en FWB évaluant le phénomène en considérant tous les établissements, universités, hautes écoles et écoles supérieures des arts. Notre objectif était d’évaluer toutes les formes de harcèlement et de violences auxquelles étudiants, étudiantes, doctorants, doctorantes et membres du personnel peuvent être confrontés. Cela comprend le harcèlement moral, les violences physiques, les cyberviolences et, bien sûr, les violences sexistes et sexuelles. La recherche avait également pour objectif de dresser un état des lieux des dispositifs mis en place dans les établissements pour accueillir les victimes et les témoins. Une circulaire impose en effet à chaque établissement de désigner une personne “référent harcèlement” en son sein. Nous nous sommes rendu compte qu’elles étaient peu sollicitées et aussi qu’elles se sentaient souvent démunies, sans véritables compétences pour remplir leur mission.

LQJ : Le 7 novembre dernier, vous avez présenté les résultats de l’enquête devant le Parlement. Quels sont-ils ?

F.G. : Une personne sur deux rapporte avoir été victime depuis son entrée dans son établissement d’au moins un comportement de harcèlement moral, et une personne sur trois dit avoir subi plusieurs formes de violences sexistes et sexuelles. Autre constat : ces faits se déroulent principalement pour les membres du personnel dans le cadre du travail et dans celui des cours pour les étudiantes. C’est donc là qu’il faut développer la formation, la prévention et la protection des victimes, et pas seulement dans le contexte festif.

Catherine Fallon : Le harcèlement moral et sexiste recouvre les comportements les plus fréquemment cités : un tiers des participants et participantes en font état. Plus de la moitié d’entre eux – principalement les femmes et les personnes non binaires – évoquent un harcèlement moral diffus et récurrent qui se manifeste par des critiques injustifiées, des moqueries, des remarques insultantes, du dénigrement, etc. Si les étudiants (et étudiantes) sont majoritairement victimes de leurs pairs, les réponses désignent aussi les enseignants comme auteurs des faits. Les doctorants (et doctorantes) évoquent principalement les professeurs, essentiellement leurs promoteurs et promotrices, comme responsables du harcèlement moral.

F.G. : Au sein de l’échantillon, près d’un tiers des répondants et répondantes rapportent aussi avoir été victimes d’au moins un comportement de harcèlement sexiste depuis leur entrée dans l’établissement. Ce harcèlement qui fait référence à un ensemble de comportements hostiles et sexistes verbaux et non-verbaux – incluant insultes et commentaires et plaisanteries déplacées, menaces et intimidations – s’exerce très majoritairement dans les relations entre pairs. Mais 15 % des étudiants pointent la responsabilité d’un enseignant. Les cyberviolences sont également évoquées : près d’un répondant sur dix s’en plaint, avec des taux élevés chez les membres du personnel.

Autre chose encore : 15 % des répondants – principalement les étudiantes et doctorantes – disent avoir subi au moins un “comportement sexuel non voulu”, donc non consenti. Plus d’une personne membre du personnel sur dix témoigne de ces mêmes faits. 1,3 % de l’échantillon total évoque un viol.

C.F. : La situation est préoccupante. L'enseignement supérieur constitue une "micro-société” avec des interactions particulièrement complexes, car le système est très hiérarchisé. Et la situation semble plus préoccupante dans les écoles supérieures d’art.

LQJ : Quel est le profil des victimes ?

C.F. : Les femmes, quel que soit leur statut, et dans tous les établissements, sont davantage victimes que les hommes de toutes les formes de harcèlement et particulièrement des violences sexistes et sexuelles. Les personnes s’identifiant comme non binaires apparaissent particulièrement vulnérables également. Quant aux auteurs désignés, ils sont très majoritairement des hommes, y compris quand la victime est un homme. L’enquête met ainsi en lumière le fait que l’enseignement supérieur tend à rester un lieu organisé par et pour les hommes. Comme ailleurs, les femmes et les personnes à capital symbolique plus faible y sont soumis à des rapports de domination qui prennent des formes diverses, genrées ou non.

LQJ : Quelles sont les répercussions sur les victimes ?

F.G. : L’enquête confirme d’autres études scientifiques récentes, en ce sens que les répercussions affectent profondément le bien-être, la santé mentale et le parcours scolaire ou professionnel des victimes. Tant les étudiantes que le personnel font état de symptômes dépressifs, anxieux, de pensées suicidaires… Les épisodes de violences tendent à miner le sentiment de compétence, ce qui peut conduire à l’altération de parcours d’études (près d’un étudiant sur deux le déclare), à l’abandon d’une thèse de doctorat, au burn-out, au changement de carrière. Quel que soit le type de violence, plus une personne y est confrontée, plus elle présentera des symptômes, et un fait isolé peut aussi être vécu dramatiquement et devenir source de souffrances. A contrario, les victimes qui trouvent les ressources adéquates dans leur environnement pour faire face à l’agression peuvent entamer un cheminement résilient et limiter ainsi les répercussions sur leur vie.

C.F. : Les récits collectés montrent aussi que la réponse des établissements suite au dévoilement est un facteur déterminant pour l’évolution des victimes.

F.G. : Par ailleurs, les données mettent en évidence un phénomène de “polyvictimisation”. Plus d’un tiers des victimes disent avoir été confrontées à deux types de violences, et près de 6 % aux trois types. Une même personne peut vivre une “dynamique d’escalade des violences”.

C.F. : Effectivement, tous les types de harcèlement et de violences sont significativement corrélés entre eux. Ce qui signifie qu’il faut vraiment s’inquiéter des comportements ordinaires, fréquents mais banalisés, qui forment le terreau de violences plus sévères. Plus une intervention sera précoce de la part de l’institution, moins les préjudices seront importants et moins le recours aux soins sera impératif. Mais il s’agit là d’un changement de culture, tant au niveau des personnes que de l’établissement…

LQJ : Comment réagissent les victimes ?

F.G. : Dans la plupart des cas, les personnes parlent à leurs proches. Mais la majorité d’entre elles ne dévoilent pas les faits, souvent par crainte de représailles, par manque de confiance dans les dispositifs institutionnels ou par peur de la stigmatisation. Elles se confient très rarement aux instances formelles dans l’établissement ou en dehors. La banalisation des violences, l’absence de réaction adéquate de la part des établissements et le manque de soutien institutionnel (particulièrement dans les écoles supérieures des arts) renforcent ce silence. À l’intersection de l’enseignement et de la recherche, les doctorantes se trouvent prises dans une relation complexe avec leurs promoteurs bien souvent à la fois employeurs, enseignants et évaluateurs. Difficile alors de réagir en cas de harcèlement…

C.F. : En matière de protection, ce qui compte, pour les participants à l’enquête, c’est avant tout un accueil diligent, une écoute bienveillante et une réponse efficace. Mais les ressources mises en place à leur intention sont mal connues. À cet égard d’ailleurs, il faut noter que l’état d’avancement des établissements est très variable : certains découvrent la problématique, d’autres commencent à réfléchir aux procédures à formaliser, d’autres encore ont déjà construit, testé et validé un dispositif entier. Quelques initiatives intéressantes ont été citées : le dispositif Cash-e à l’ULB, le projet “Phare” à l’UNamur, la cellule “Safesa” pour les ESA. À l’ULiège aussi, des décisions ont été prises (voir encadré).

LQJ : Comment lutter contre le harcèlement ?

F.G. : Agir, c’est participer à un changement de culture. Si les violences sont banalisées ou invisibilisées, elles créent un climat propice à leurs survenues. L’enquête indique que la perception d’un climat sexiste au sein d’un établissement autorise en quelque sorte les transgressions sexuelles, alors qu’un climat de justice, au contraire, le protège des risques de violences.

C.F. : Par ailleurs, le climat d’une institution fait aussi partie de son attrait pour des chercheurs brillants. L’ambiance au sein d’une université, d’une haute école, d’un centre de recherche est décisive en la matière. Si “on laisse passer” des remarques sexistes par exemple, une dynamique d’escalade peut s’instaurer et les attitudes de harcèlement ont tendance à se multiplier. Par contre, un climat de respect, de justice constitue un facteur de protection.

LQJ : Quelles sont vos recommandations ?

F.G. : L’une des recommandations est de renforcer les politiques et actions de prévention primaire et de rendre visibles les dispositifs d’accueil des victimes, avec un personnel mieux formé. Il est crucial de former les référents “harcèlement” et de définir clairement leurs missions. Ensuite, il est fondamental de créer un climat institutionnel plus inclusif et égalitaire. Cela implique de développer des stratégies de prévention adaptées aux contextes spécifiques des établissements, non seulement dans un cadre festif mais, surtout, dans celui des activités d’enseignement et de travail. C’est là que les efforts de prévention doivent se concentrer.

C.F. : Nous insistons aussi sur l’importance de la prise en compte des vulnérabilités spécifiques. Il s’agit bien sûr des personnes non binaires, des personnes LGBTQIA+, ainsi que celles en situation de précarité ou ayant un handicap, qui sont singulièrement exposées. La situation des étudiants étrangers est aussi particulière parce qu’ils ne disposent d’aucun soutien proche (amis, famille) avec qui échanger leurs expériences. Enfin, les problèmes des doctorants dans les universités commencent à être pris en considération : il s’agit surtout de former les promoteurs pour qu’ils établissent des relations “justes” au sein de leur encadrement.

Il est donc crucial de développer des méthodes de soutien qui prennent en compte ces différentes réalités. Enfin, nous recommandons de renforcer les mécanismes de signalement et de soutien aux victimes. Les dispositifs existants doivent être rendus plus accessibles, transparents et efficaces. Les victimes doivent être encouragées à se manifester sans crainte de représailles.

LQJ : Un dernier mot en guise de conclusion ?

F.G. : J’aimerais insister sur le fait que cette étude n’est qu’un point de départ. Les chiffres rappellent les souffrances des victimes : derrière chaque pourcentage, il y a quelqu’un qui a besoin d’aide. J'espère que l’enquête contribuera à faire de l’enseignement supérieur un lieu où le respect de chacun et chacune soit une priorité. Je reste optimiste car il y a une réelle volonté de changer les choses, mais cela demandera des efforts coordonnés.

C.F. : Nous appelons à une intervention écosystémique, qui incite à un changement de comportement des acteurs et des organisations elles-mêmes, voire des structures institutionnelles. Ne faut-il pas adapter la loi “Bien-être” aux spécificités des établissements d’enseignement supérieur, pour mieux protéger les adultes en formation ? Il serait temps d’imposer aux établissements d’établir des stratégies et des plans d’action pour éviter les violences au sein de leur communauté : créer un climat de justice est, à nos yeux, une priorité en matière de prévention.

Campagne #RESPECT à l'ULiège

En 2020, la Pr Anne-Sophie Nyssen, vice-rectrice à l’enseignement et au bien-être, a lancé une campagne “#RESPECT - contre le harcèlement”, preuve tangible de l’engagement de l’institution contre toutes les formes de discrimination. L’ULiège participe d’ailleurs au projet “UniSafe” financé par l’Union européenne, dont le but est d’objectiver les violences sexistes et le harcèlement sexuel dans les organismes de recherche et de traduire ces connaissances en outils opérationnels pour l’enseignement supérieur, les organismes de recherche et les décideurs politiques.

La rectrice Anne-Sophie Nyssen en appelle à un “devoir de vigilance”. En 2022, elle a mis en place un Conseil genre et égalité – piloté par la Pr Florence Caeymaex, conseillère à l’éthique et aux politiques d’égalité – au sein duquel un groupe de travail s’intéresse aux violences sexistes et sexuelles (VSS) dans l’institution.

« Nous avons deux objectifs, explique la Pr Florence Caeymaex, faire de la prévention et prendre en charge les victimes. Nous devons reconnaître que la problématique du harcèlement est largement méconnue dans les Facultés, les centres de recherches, l’administration. Or il faut regarder les choses en face : les comportements préjudiciables existent chez nous aussi et occasionnent des souffrances. Il faut sensibiliser les étudiants et le personnel de l’Université, à tous les échelons. »

« Désormais, l’administration des ressources humaines intégrera un module sur la problématique du harcèlement lors de la journée de formation obligatoire à la gestion d’équipe, détaille Grégory Cormann, membre du Conseil genre et égalité. Des discussions sont aussi en cours avec l’Institut de formation et de recherche en enseignement supérieur (Ifres) pour mettre ce point au programme des formations dispensées aux nouveaux membres du corps académique. » Bastien Bomans, nouveau chargé de mission du Conseil, multiplie les activités de sensibilisation lors des journées d’accueil des étudiant·es et lors de la journée ”Pars-en-thèse” organisée à l’intention des doctorant·es.

« Encore méconnue, la cellule “risques psychosociaux” (RPS) accueille les victimes, reprend Florence Caeymaex. Elle a sans doute besoin d’être consolidée, mais le personnel est compétent pour conseiller les plaignantes sur les choix qui s’offrent à elles. Outre l’option judiciaire, une procédure formelle peut être activée (elle découle de la loi sur le bien-être au travail) ainsi qu’une procédure informelle mise en place au sein de l’Université : la Rectrice peut, par exemple, saisir la commission disciplinaire présidée actuellement par la Pr Laurence Biquet. »

Présenté le 25 novembre à l’occasion de la “journée internationale contre les violences faites aux femmes”, un outil de sensibilisation est maintenant disponible en ligne : “Violences et harcèlements. Quelles démarches possibles ?

Une “charte éthique” est également en cours de rédaction. Stipulant les valeurs de l’ULiège, elle constituera un outil de référence, un guide pour prendre des décisions en la matière. Parce que, rappelons-le, il s’agit bien d’“assistance à personne en danger”.

Publié le

Partager cet article

cookieImage