Mise au point

Objectiver les compétences


Dans Univers Cité
Article Ariane LUPPENS

©️ Barbara Brixhe

Cette année, la rentrée universitaire à l’ULiège ne s’est pas déroulée tout à fait comme d’habitude. En effet, dès la première semaine, tous les nouveaux étudiants de bac1 des 11 Facultés ont été invités à participer à un test de prérequis et de préacquis. Au total, 4213 étudiants ont joué le jeu, soit la grande majorité. Le point sur cette initiative liégeoise avec le vice-recteur à l’enseignement Frédéric Schoenaers et le Pr Pascal Detroz, cheville ouvrière du projet.

C’est un paradoxe. L’élève du secondaire doit obtenir son Certificat d’enseignement secondaire supérieur (CESS) pour poursuivre des études supérieures mais, armé de ce précieux sésame, il découvre parfois que ce diplôme ne correspond pas à ce que l’on attend d’un étudiant de première bachelier. C’est même un euphémisme dans certains cas ! Selon les dernières statistiques publiées par l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (Ares), en 2014, sur les 66 117 étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), 42 % seulement ont validé leur première année tandis que 20 % redoublent et 38 % se réorientent ou abandonnent purement et simplement. Ces données datent un peu, mais la tendance ne semble pas s’être inversée.

Cela fait d’ailleurs plus d’une dizaine d’années que l’UNamur et l’UCLouvain tentent de répondre à cette réalité en organisant un test intitulé “passeport pour le Bac”. L’ULB et l’UMons ont ensuite emboîté le pas. Dans le cas de l’université de Liège, son expérience en la matière remonte à… 1999, au moment où est lancé le projet “Mohican” (Monitoring historique des candidatures), sous l’égide du Pr Dieudonné Leclercq de la faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’éducation, projet auquel avaient participé les neuf universités de la Communauté française. Déjà à l’époque, Dieudonné Leclercq évoquait la première année à l’Université comme “un désert à traverser”, une épreuve réussie alors par 40 % des étudiants et étudiantes. Quant à Françoise Dupuis, alors ministre de l’Enseignement supérieur, elle soulignait déjà le fait que “le faible taux de réussite des étudiants de première candidature ne laisse personne indifférent”.

Pourtant, si l’eau a coulé sous les ponts depuis lors, la situation n’a pas beaucoup progressé. Bien au contraire. Ainsi, la période de la crise sanitaire en 2020-2021 et les cours “en distanciel” ont entraîné une démotivation, voire un décrochage de la part des étudiants. C’est à la même période que, sous l’égide du Pôle académique Liège-Luxembourg et de la FWB, l’ULiège lance dans toutes les filières le “Test d’orientation précoce”, ainsi que l’application “Feedback for you” (FB4You) qui fournit rapidement un feedback individualisé aux répondants. Il comprend non seulement la note obtenue au test, mais encore les remarques générales de l’enseignant et des commentaires plus précis sur la note et sur la manière de l’améliorer. À cela s’ajoutent des liens vers des activités d’apprentissage complémentaires, de remédiation ou de nouveaux tests en ligne.

Préacquis et prérequis

L’expérience ayant été un succès, l’ULiège a décidé de mettre en place, pour la rentrée 2024-2025, un test de préacquis et de prérequis de deux heures s’adressant cette fois à tous les “primo-arrivants” des 32 filières que compte l’Université.

« Les préacquis désignent ce que les étudiants sont capables de faire en sortant du secondaire, explique le Pr Pascal Detroz de l’Institut de formation et de recherche en enseignement (Ifres). Les prérequis, c’est ce que l’on attend d’eux à l’Université. On pourrait penser que ce sont des synonymes… mais, aujourd’hui, le décalage entre leurs acquis et les attentes des professeurs de l’enseignement supérieur s’accentue. » Est-ce dû au niveau d’exigences très disparates dans les établissements du secondaire ? « Certains accueillent un public plus défavorisé, analyse Frédéric Schoenaers, vice-recteur à l’Enseignement. Il faut aussi avoir à l’esprit que l’analyse des préacquis se fait sur base des programmes du secondaire. Mais les élèves se dirigent parfois vers une filière très différente de leur parcours scolaire. Et là, les prérequis peuvent être très éloignés de leur formation. »

D’où la nécessité de faire le point en début d’année universitaire afin, d’une part, de présenter aux étudiants une vision objective de leurs compétences et, d’autre part, d’informer les enseignants sur les connaissances réelles de leur auditoire pour qu’ils adaptent leurs exigences en termes de prérequis. Quels sont les résultats ? « Nous avions conçu les tests avec un objectif : obtenir une moyenne de 10 ou 12/20 par test, explique Pascal Detroz. Cela a été le cas en ce qui concerne la maîtrise des compétences langagières, l’histoire, les mathématiques et la géographie. Parfois, cette visée a été légèrement surestimée, comme en chimie, en biologie et, de manière plus importante, en physique. Cela prouve le décalage entre ce que le professeur imagine que les étudiants maîtrisent et la réalité. Certains enseignants ont, notamment, réalisé qu’il n’y avait quasi plus de mathématiques liées à la physique dans l’enseignement secondaire : elles ont disparu de la discipline qui est devenue conceptuelle. Dans un tel cas, ajuster les représentations des enseignants aux évolutions du monde de l’enseignement obligatoire est salutaire. » Et cet objectif en amène un autre : celui de renouer un dialogue constructif avec le monde politique et le monde de l’enseignement secondaire pour élaborer une transition plus fluide entre des études secondaires et des études universitaires. « Avec ces tests, nous disposons d’une base solide pour essayer d’améliorer la situation », se réjouit Pascal Detroz.

Un test de plus ?

Ce projet se distingue des initiatives existantes ou passées. Obligatoire – même si les présences n’ont pas été contrôlées ! –, son ampleur est assez inédite, tout comme l’ensemble des domaines testés, académiques ou non*. Sur un total de 38 modules, 28 d’entre eux abordent les disciplines de base (la biologie, la chimie, la physique, les mathématiques, la géographie, l’histoire et le français), tandis que les dix autres s’intéressent à des éléments psycho-sociaux tels que la motivation académique, à la méthode de travail, à la régulation émotionnelle ou encore à la personnalité. « Le but de ces tests était de permettre à l’étudiant de bien se connaître afin d’évaluer les conséquences de son propre fonctionnement sur l’attendu universitaire. Cela fait partie des éléments clés de la réussite », explique Pascal Detroz. En effet, selon le sociologue Alain Coulon, il faut apprendre le “métier d’étudiant”, apprendre à “entrer dans le monde des idées”, à « devenir autonome du jour au lendemain, insiste le Pr Frédéric Schoenaers. Le rapport au temps change du tout au tout. Un élève brillant en rhéto, s’il n’est pas autonome, ne répondra pas aux exigences universitaires. Beaucoup pensent en effet que suivre les cours augure nécessairement d’une réussite. Mais ce ne sera pas suffisant : il faut leur dire qu’ils devront approfondir, seuls, chaque matière. »

Revenons au test. Chaque filière a pu librement constituer son portefeuille de modules. Les 11 Facultés ont ainsi pu sélectionner les tests qui leur semblaient utiles. Le test de français a été le plus plébiscité, particulièrement le module évaluant la cohésion et la cohérence textuelle (22 utilisations) ainsi que le module dédié à l’articulation syntaxique et à l’orthographe grammaticale (21 utilisations), et ce même dans des filières telles que les sciences de la motricité, les sciences informatiques ou encore l’architecture paysagiste. Pour Pascal Detroz, deux raisons expliquent ce choix : « Beaucoup de professeurs s’inquiètent d’une baisse du niveau de français. Le langage, du fait des réseaux sociaux peut-être, a évolué durant ces dernières années et la plupart des institutions, conscientes des lacunes, ont mis en place des modules concernant la maîtrise de la langue maternelle. En outre, dans les études qui comprennent un concours d’entrée (médecine et ingénieur), cela n’avait pas beaucoup de sens de tester les étudiants sur des questions du concours. Les matières comme les maths, la physique ou la biologie ont donc été délaissées à cause de cela et, de ce fait, le test de français devenait intéressant. »

Des résultats avec précaution

Que faire à présent avec les résultats ? Veiller à ne pas provoquer d’éventuels effets délétères d’abord. Pascal Detroz insiste à ce propos sur l’importance de ne pas heurter la sensibilité de l’étudiant tout en lui fournissant un feedback constructif. « Le feedback de personnalité, par exemple, ne comportait pas de bonne ou de mauvaise réponse… mais le test permet de visibiliser un certain nombre d’éléments en lien avec sa personnalité. La question de l’anxiété, en particulier, revient souvent et a un impact sur la réussite. Le feedback indique que si l’anxiété a des effets positifs sur la précision notamment, ou la constance, elle peut poser problème dans la gestion des difficultés. L’étudiant est invité à y réfléchir et une aide institutionnelle est proposée. Nous avons donc été très soucieux de donner une information utile à l’étudiant sans que cela puisse lui nuire. »

Pour les autres matières, il existe quantité de remédiations disciplinaires. Comme l’écrivait le Pr Dieudonné Leclercq, “dans ce pays aride qu’est la première année de candidature, [il faut veiller à ménager] des possibilités d’escales où ceux qui en ont besoin trouvent les ressources […] pour poursuivre leur voyage. Encore faut-il qu’ils soient conscients de la nécessité de faire escale et aient le courage de passer du temps à faire le plein”.

« Mon inquiétude était de ne pas avoir assez de pistes de remédiation, mais j’ai été heureux en en faisant le cadastre de constater la richesse de notre Institution dans le domaine », confie le Pr Pascal Detroz. Les étudiants ont donc chacun reçu un feedback normatif – qui leur permet de se situer par rapport aux autres étudiants de la cohorte – sur l’application FB4You. Quatre scores étaient possibles : 7.5, 9, 11 et 12.5. Les remédiations sont diverses et comprennent notamment la possibilité de suivre un MOOC. C’est le cas en physique et en chimie par exemple. « Pour le français, les Facultés offrent des cours conçus pour améliorer le niveau ou des fiches pour réviser les règles de grammaire et d’orthographe. Enfin, pour certaines matières, telles que les mathématiques, les étudiants sont invités à suivre les remédiations existantes ou à prendre directement contact avec l’enseignant concerné. »

Peut-on consulter ces résultats ? « Nous ne souhaitons pas pour l’instant les rendre publics, explique le vice-recteur. Le sujet est sensible et nous aimerions les comparer avec les résultats des examens de fin d’année. En effet, nous ne savons pas si des prérequis lacunaires en septembre prédestinent à un échec ou à une réussite en juin. Il faudra aussi évaluer l’efficacité des moyens de remédiation proposés par l’Université. » Affaire à suivre.

 

*Des domaines choisis par un groupe de travail d'aide à la réussite et validés par le "Conseil universitaire à l'enseignement et à la formation" (CUEF).

Fédération Wallonie-Bruxelles

Ce test conçu par l’ULiège anticipe l’ambition affichée par le nouveau gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans sa déclaration de politique communautaire du 11 juillet 2024. Lequel, tout en maintenant la règle générale du libre accès aux études supérieures, estime qu’il “faut permettre dès le départ une meilleure orientation des étudiants pour assurer de meilleures chances de réussite”. Cela passe notamment par la mise en place d’un bilan de compétences obligatoire suivi, quel que soit le résultat, par une adaptation du parcours de première année en fonction des faiblesses détectées (des activités de remédiation sont organisées dès le début de l’année académique). Ceci fait écho, rappelle le Pr Schoenaers, au test de français désormais organisé dans le cadre de la réforme de la formation des enseignants. « À l’entrée du cursus, les étudiants passent un test de français. S’ils le réussissent, ils sont dispensés d’un cours, ce qui équivaut à une dispense de cinq crédits. S’ils le ratent, ils sont obligés de suivre un cours de français, quelle que soit la discipline choisie. Ce sont les prémisses d’une approche plus systématique de notre test d’évaluation qui mène vers des parcours de cours plus différenciés. »

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