Porte voix

Le parcours de Sibylle Gioe


Dans Omni Sciences
Entretien Thibault GRANDJEAN

©️ Ligue des Droits humains

Élue en mai dernier à la présidence de la Ligue des droits humains, Maître Sibylle Gioe, avocate au barreau de Liège, est active sur de nombreux fronts. De la défense des droits des étrangers à ceux de toutes les victimes de discrimination, elle qui est aussi collaboratrice à l’ULiège veut porter haut la voix de son Institution pour la défense des droits fondamentaux et de la démocratie.

On peut parler d’une vocation. Quand, à 17 ans, Sibylle Gioe exprime son souhait d’être avocate, son interlocuteur lui demande si c’était pour avoir “une belle montre et une belle voiture”, elle répond alors, du tac au tac : « Non, pour défendre les pauvres et les étrangers. » 20 ans plus tard, la voici donc investie du rôle de présidente de cette vieille et prestigieuse institution, la Ligue des droits humains (LDH), dont elle dit ressentir le poids de l’histoire. « Il faut tout de même se rendre compte que la Ligue est une association vieille de près de 125 ans, née des suites de l’affaire Dreyfus en France, retrace-t-elle. Elle a été fondamentale pour le combat des droits humains au cours de son histoire, et c’est pour moi un honneur immense de présider cette association. Mais je mesure aussi la responsabilité du siècle, et je devrai être à la hauteur. »

Une responsabilité d’autant plus grande que l’avocate est aujourd’hui la troisième présidente liégeoise de la LDH depuis sa création par le Liégeois d’origine Eugène Monseur. Elle se place aussi dans le sillage de la présidence de Maurice Wilmotte, professeur à l’université de Liège, qui fut l’artisan de la réunification des LDH, recréée après sa dissolution pendant la Première Guerre mondiale.

Au service des autres

Très sensible depuis toujours aux injustices, aimant manier les mots et l’écriture, Sibylle Gioe s’est inscrite à la faculté de Droit de l’ULiège en se disant qu’il fallait « plonger les mains dans le cambouis du monde si on voulait être capable de s’exprimer sur son état ». Pourtant, à son grand désarroi, « il n’existait pratiquement pas de cours de droit des étrangers à l’ULiège, regrette-t-elle. C’est dommage car beaucoup d’étudiants veulent s’investir et se rendre utiles à la société. Or, nous avons au barreau de Liège une pénurie d’avocats spécialisés en droit des étrangers. »

Guidée par des professeurs bienveillants, la juriste complète alors sa formation en 2011 par un master complémentaire en droits de l’homme à l’UCLouvain, et un mémoire sous la direction du Pr Olivier De Schutter. La même année, avocate au barreau de Liège-Huy, Me Gioe commence à développer sa propre clientèle en droits des étrangers. Elle s’implique alors activement dans la vie du Barreau de Liège. « J’ai d’abord rejoint sa commission internationale, et puis la commission des libertés qui s’occupait des questions de détention, ainsi que de droit pénal. Nous avons organisé plusieurs actions sur la surpopulation carcérale en Belgique. Par la suite, j’ai également rejoint la commission dédiée au droit des étrangers, que j’ai présidée quelques années. »

En 2019, Sibylle Gioe devient la vice-présidente de la nouvelle commission dédiée aux questions de genre, une thématique qui lui tient à cœur. « Ces questions sont encore très balbutiantes au barreau et le travail en la matière est immense, juge-t-elle. Les avocats, au barreau de Liège, perçoivent des revenus deux fois supérieurs à ceux des avocates, par exemple. Et s’il y a enfin une parité numérique, elle n’existe que dans les jeunes années, car les seniors du barreau sont, en écrasante majorité, masculins. »

Si elle déplore la situation, Sibylle Gioe ne s’en étonne guère, car elle estime qu’elle est un reflet de sa formation. « La question des inégalités de genre n’a été abordée qu’une seule fois, par un seul professeur, durant mes études, regrette-t-elle. Et il y a peu de temps, j’ai reçu une stagiaire dans mon cabinet, qui m’a avoué n’avoir pas lu un seul livre juridique écrit par une femme. » Ce combat pour l’égalité des genres, qu’elle mène partout où elle le peut, a récemment mené la juriste jusqu’au Parlement fédéral. Elle a rédigé la première loi européenne reconnaissant les féminicides, votée en 2023 à l’unanimité par l’ensemble des partis, à l’exception de la N-VA . « C’est une loi très importante à mes yeux, qui permet enfin d’adopter une dimension de genre dans le traitement des violences faites aux femmes, note-t-elle. Outre la reconnaissance des différents types de féminicide, elle aboutira à la mise en place d’actions de sensibilisation et de formation au sein des commissariats et des tribunaux, ainsi qu’à l’établissement de rapports sur les féminicides. Ces travaux permettront non seulement de quantifier ce fait social mais aussi, sur la base de cas ciblés, d’émettre des recommandations afin de mieux en comprendre les causes, et donc de mieux les prévenir. »

Engagée au sein du barreau et de la société, Sibylle Gioe l’est aussi à l’étranger. Entre 2017 et 2020, avocate volontaire, elle s’est rendue à trois reprises sur l’île de Lesbos, en Grèce, dans des camps créés par l’Union européenne où un nombre croissant de réfugiés sont en attente d’un droit d’asile. « En 2017, nous étions dix avocats pour 4000 personnes, dans un camp de 2000 places, décrit-elle. En 2018, ils étaient 8000 et, en 2020, 20 000. Les conditions de vie là-bas sont épouvantables, le maire de Lesbos lui-même a parlé de “camps de concentration moderne”. »

Une expérience intense, épuisante, « tant sur le plan physique que mental où j’ai été témoin du pire de ce que l’Europe peut faire », et qu’elle n’a pas oublié dans sa lutte contre les discriminations, lorsqu’elle a rejoint la Ligue des droits humains en 2018. « Nous avons introduit une plainte au civil contre l’État belge car nous estimons qu’il est (aussi) coupable de crimes contre l’humanité, tant les traitements vis-à-vis de ces personnes étaient dégradants, et ce de façon massive, intentionnelle, au vu et au su de tous, assène-t-elle. La Belgique, comme tous les États qui ont participé à la mise en place de ce système visant à réguler l’afflux de réfugiés en direction de l’Europe suite à la guerre en Syrie, est responsable de ces crimes. En effet, notre pays, qui avait la responsabilité de reprendre 1869 personnes de ces camps, n’a pas entièrement rempli son devoir. »

Élue vice-présidente de la LDH en 2022, Sibylle Gioe en est devenue, en mai 2024, la présidente. Un mandat qui lui offre l’occasion de porter haut et fort ses engagements et ceux de la Ligue, à commencer bien sûr par son combat de toujours, celui du droit des étrangers. « Lorsqu’une personne demande l’asile, la Convention de Genève dont la Belgique est signataire prévoit que cette personne ne peut être renvoyée dans son pays tant que son dossier n’a pas été examiné, rappelle-t-elle. Chacun a ainsi un droit fondamental à être accueilli dignement. Or, depuis plus de deux ans maintenant, notre pays n’accueille plus toutes les personnes en demande d’asile. Elles sont donc nombreuses à être à la rue, dans des conditions d’hygiène déplorables. Et cette situation est totalement contraire aux droits humains qui sont, je le rappelle, des droits aussi inscrits dans la loi belge. Et qui ne sont pas susceptibles d’être remis en cause. »

La LDH n’a bien sûr pas manqué de contester en justice ces décisions administratives. « Des milliers de décisions ont été rendues en faveur de ces personnes en demande d’asile, signale la juriste. Mais l’État a décidé de ne pas exécuter ces décisions, ce qui est extrêmement grave. C’est une violation structurelle de l’État de droit, condamnée en tant que telle par la Cour européenne des droits de l’homme en 2023. » Pour Me Gioe, il s’agit d’un problème sans précédent. « En quelques mois, la Cour européenne des droits de l’homme a donné à la Belgique près de 2000 injonctions urgentes d’agir dans ces dossiers, s’inquiète-t-elle. Je n’ai pas connaissance d’un autre État de l’UE qui aurait fait l’objet d’autant de mesures urgentes en un laps de temps aussi court. »

Malheureusement, selon l’avocate, si la situation de la Belgique est inédite, elle s’inscrit dans un problème bien plus large de recul de l’État de droit à l’international. « Dans de nombreux pays du monde, la justice n’est pas suffisamment indépendante et n’est pas considérée comme un pouvoir à part entière, ce qui la prive de sa mission fondamentale de contrôle de l’action des gouvernants, en particulier au regard des droits fondamentaux, observe Sibylle Gioe. C’est très interpellant car, à chaque fois que l’on porte atteinte à l’État de droit et à l’indépendance du pouvoir judiciaire, on rend possible d’autres attaques. Et malheureusement, on ne sait pas si ces atteintes répétées à la démocratie et aux droits humains sont réparables sur le long terme. »

Notre bien le plus précieux

Alors, que faire ? Condamner, encore et encore, chaque fois que cela est possible ? « Il est absolument nécessaire de ne pas se laisser décourager par les atteintes au socle de nos valeurs fondamentales, affirme-t-elle. Mais cela est devenu très difficile dans un débat politique biaisé, qui considère les gens qui réclament le respect de leurs droits comme des fantaisistes et des rêveurs. » Face à ce combat épuisant, Sibylle Gioe souhaite ne plus être dans la réaction systématique, mais veut inverser la problématique. « La Charte des Nations Unies, établie en 1945, voulait préserver les générations futures du fléau de la guerre, évoque-t-elle. Nous avons une dette envers ces anciens, mais nous avons le devoir envers les générations futures de léguer une démocratie en état de marche. En ce sens, je propose d’avoir une vision claire de ce que nous souhaitons pour les 100 prochaines années, afin de nous y atteler dès aujourd’hui. »

La jeune présidente de la LDH a l’ambition d’“allumer les consciences”, en rappelant que l’État de droit, la démocratie, les droits fondamentaux sont « nos biens les plus précieux ». Et pour cela, elle estime qu’il faut mener un travail d’éducation et de sensibilisation à large échelle face à des discours de plus en plus discriminatoires et déshumanisants, notamment tenus par des membres des partis d’extrême droite. « Il y a, actuellement, un discours de haine extrêmement présent, au point d’en être étouffant, estime-t-elle. Trop souvent, on pense que pour être qualifié comme tel, le discours doit être punissable pénalement. Or, c’est bien plus large que cela. » Estimer qu’une culture, ou qu’une religion n’a pas sa place en Belgique ou en Europe ? Estimer que certains droits ne doivent pas s’appliquer à tous, et en exclure les étrangers ? Voilà des exemples de plus en plus entendus dans nos pays. « L’idéologie d’extrême droite gagne de plus en plus de terrain en Europe, déplore Me Gioe. Il faut ainsi rappeler que le programme du Vlaams Blok (aujourd’hui le Vlaams Belang), qui avait fait scandale dans les années 1990 en raison de ses accents racistes et xénophobes, est aujourd’hui plébiscité par certains hommes politiques. C’est très effrayant, on ne peut pas le dire autrement. »

Il est donc urgent, pour l’avocate, de rappeler ce qu’est la démocratie et l’État de droit. « Les droits humains et l’État de droit doivent nous servir de norme, estime-t-elle. Tout ce qui s’en écarte – comme de nombreuses propositions de loi émanant du Rassemblement national en France, ou certaines propositions de la N-VA en Belgique – doit être considéré comme étant extrémiste, et comme n’ayant pas sa place dans une démocratie fondée sur des principes d’égalité. Par exemple, le moratoire sur l’asile serait une violation directe de la Convention de Genève. On est en train de remettre en cause ce qui a fondé les démocraties après la Seconde Guerre mondiale ! »

Droits universels 

Des fondations qui reposent notamment sur la Déclaration universelle des droits de l’homme, que beaucoup ignorent. « Amnesty International a mené une enquête montrant que 34 % des jeunes entre 18 et 34 ans n’ont jamais entendu parler de ce texte, regrette-t-elle. Et plus d’une personne sur deux ne sait pas ce qu’il contient. Or, je pense que nous tenons là le nœud du problème. Les atteintes à l’État de droit se sont banalisées et ne font pas l’objet d’un débat politique, parce qu’on ne mesure pas la gravité de ce qui se passe. Et cela est dû à l’absence d’éducation à ces questions. Il est impératif de rappeler l’existence et le contenu de cette Déclaration du 10 décembre 1948. »

Et d’invoquer le pasteur Martin Niemöller qui, en 1946, écrivait : “Lorsqu’ils sont venus chercher les communistes, je me suis tu, je n’étais pas communiste. Lorsqu’ils sont venus chercher les syndicalistes, je me suis tu, je n’étais pas syndicaliste. [...] Lorsqu’ils sont venus chercher les juifs, je me suis tu, je n’étais pas juif. Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour protester.” « Je clôture souvent mes interventions sur la démocratie et les droits des étrangers par ces quelques lignes, parce que je refuse de me résoudre à cette pente glissante, explique Me Sibylle Gioe. Je pense que l’on sous-estime la capacité des êtres humains à répondre aux besoins des autres, même quand ce n’est pas dans leur intérêt. J’en ai été témoin à de multiples reprises. Cela me donne énormément d’espoir, et je ne me sens pas du tout défaitiste par rapport à l’avenir de l’humanité. »

Pour aller plus loin

Podcast Réflexions : “Naviguer la vulnérabilité : droit, société et aide humanitaire” avec Sophie Andreetta, Luc Leboeuf et Julie Lejeune.

Un entretien mené dans le cadre de la publication de l’ouvrage "Between Protection and Harm. Negotiated Vulnerabilities in Asylum Laws and Bureaucracies" (disponible en open access) dirigé par Luc Leboeuf.

écouter l'épisode du podcast Réflexions

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