Que peuvent nous apprendre les odeurs ? Comment nous mettent-elles en mouvement ? Si l’odorat a longtemps été méconnu et délaissé, circonscrit à l’animalité, il intéresse aujourd’hui la médecine, questionne les philosophes, nourrit l’insatiable inventivité des artistes contemporains et sensibilise l’opinion publique à la pollution de l’air… Sous-estimé hier, il est à présent réhabilité, notamment au travers de recherches menées à l’ULiège.
Le flair de Sherlock Holmes, son nez fin lui permet de subodorer les méandres d’un mystère, de tisser l’invisible. “Subodorer” ouvre la voie à une connaissance vaste, immédiate, intuitive. Une redoutable sagacité qui rend hommage à l’olfaction, pourtant abandonnée à mesure que l’humain prenait ses distances d’avec son animalité. Plus évanescent, plus diffus, plus discret que l’ouïe ou la vision, il nous conduit pourtant, lui aussi, à saisir le monde. “L’essentiel est invisible pour les yeux”, suggérait Antoine de Saint-Exupéry. Peut-être le nez contribue-t-il à le dévoiler. L’olfaction semble se jouer des frontières. Peut-être est-ce le sens de la projection, de l’anticipation, mais aussi de la connexion. Du lien entre l’ici et l’ailleurs, le présent et le passé, le soi et l’autre. Pourtant, ce que nous communique notre nez est peu conscientisé.
Ce n’est pas un hasard, pour Anne-Lise Poirrier, chargée de cours en faculté de Médecine, oto-rhinolaryngologiste spécialiste du nez : « Nous voyons avec les yeux, nous entendons avec les oreilles. Nous avons la peau pour le toucher et la langue pour le goût. Mais le nez n’est qu’un réceptacle. Contrairement aux autres informations sensorielles, les odeurs sont directement captées par les neurones présents dans le bulbe olfactif. Et ce, sans décodage au niveau du cortex. Le processus reste subconscient. D’ailleurs, si nous pouvons aisément décrire un arbre ou un éléphant, notre vocabulaire peine à définir le parfum d’une rose. Et nos critères d’évaluation des effluves sont assez pauvres : une fragrance sent bon ou mauvais, elle est forte ou faible. Si nous pouvons reconnaître l’arôme du café ou celle du pain qui cuit, les traiter en profondeur reste compliqué. »
Un monde aussi beau que fragile
Les liens entre l’odorat et la mémoire – célébrés par Marcel Proust – commencent à être observés d’un point de vue médical. « Mais ces liens s’opérant sans interprétation corticale, un souvenir peut être éveillé par un fumet sans que l’on en comprenne la cause, note Anne-Lise Poirrier. Par ailleurs, de manière statistique, les études montrent qu’une perte d’odorat peut, dans certains cas, augurer de troubles de la mémoire quelques années plus tard. » L’odorat est aussi un lanceur d’alerte efficace contre les incendies ou les intoxications alimentaires : nous avons toutes et tous le réflexe de humer le lait avant de le boire.
L’odorat est une voie infinie vers le plaisir. « L’industrie ne s’y est pas trompée qui investit tant dans le domaine de la parfumerie, des produits d’hygiène, d’entretien, etc. Les recherches menées à l’ULiège sur l’odorat sont d’ailleurs en partie financées par Valeo, qui a lancé les “sapins magiques” accrochés aux rétroviseurs des voitures. » C’était le cas d’une étude menée par le Giga sur la diffusion d’huiles essentielles dans les voitures pour stimuler la vigilance du conducteur. L’odorat influence également la perception des saveurs. Si le goût discerne le sucré, le salé, l’amer, l’acide et l’umami, les nuances et les saveurs de notre alimentation, par rétro-olfaction, suivent le même chemin que les senteurs extérieures. « La sagesse populaire, qui qualifie un gourmet de “fin palais”, a raison. Un palais fin laisse passer les odeurs. » Celles-ci jouent aussi sur l’attraction et le lien social, même si d’autres facteurs s’entremêlent. Elles peuvent stimuler la générosité, par exemple. « Près d’une boulangerie, un mendiant recevra plus d’argent que devant un magasin inodore. Et lorsqu’il est demandé à des bénévoles de noter leurs disponibilités, ils ont tendance à se libérer davantage s’ils les notent sur une feuille parfumée. »
On ne se rend compte de l’importance des choses qu’après les avoir perdues. L’odorat reste le sens le plus fragile de l’être humain. L’anosmie (la perte de l’odorat) peut être provoquée par un virus, un accident de la route (qui peut cisailler les fibres nerveuses olfactives), ou encore les sinusites chroniques. Peu médiatisée, l’anosmie ne se dévoile pas facilement. « Pour la déterminer, nous utilisons le snifing stick test, développé en 1996. C’est le test le plus précis et le plus utilisé au monde. Il mesure le seuil de perception d’un parfum, la capacité de discrimination (sur trois odeurs dont deux identiques), et la reconnaissance d’une fragrance à l’aide d’un QCM. »
L’anosmie est un handicap invisible. Les patients développent des comportements anxieux : ils s’inquiètent de leurs odeurs corporelles, scrutent les dates de péremption des aliments, etc. En outre, ils se trouvent en butte à l’incompréhension de leur entourage et au manque de mots pour exprimer leur carence, notamment dans les plaisirs de la table, qui structurent la vie sociale et la convivialité. Récemment, la Covid-19 a mis au grand jour, et de manière collective, l’importance de l’odorat. « Nous avions tant de patients que les consultations se déroulaient en groupes. Partager les mêmes ressentis et pouvoir en parler atténuaient leur sentiment de solitude », renchérit Anne-Lise Poirrier.
Les neurones olfactifs sont les seuls neurones capables de se régénérer. Mais les traitements médicaux sont rares et les interventions chirurgicales n’offrent aucune garantie de guérison. « La régénération spontanée est possible, mais difficilement prévisible. L’entraînement reste l’un des meilleurs outils thérapeutiques. Plus on entraîne l’odorat, plus il évolue, ce que prouvent les personnes nées aveugles, qui ont appris à compenser. La légende dit que l’écrivaine et militante américaine Hélène Keller, sourde, muette et aveugle, pouvait reconnaître la profession d’une personne à son odeur. L’IRM permet en outre d’observer que nous pouvons activer une zone cérébrale en pensant à une odeur. La seule pensée du parfum de la lavande suffit pour allumer la zone de réception. »
Les études sur l’odorat sont récentes et en pleine effervescence, y compris à l’ULiège. « En marge du volet clinique, nous menons des recherches sur les sinusites chroniques et leurs effets sur l’odorat. Avec le Giga, nous essayons de déterminer, chez des volontaires sains, les zones cérébrales activées par certaines effluves. » Ces études sont réalisées en imagerie fonctionnelle. Une autre modalité d’exploration pourrait être les potentiels olfactifs évoqués. « Il s’agit de faire respirer une odeur et de mesurer directement l’activité cérébrale à l’aide d’électrodes, pour éviter les biais subjectifs, culturels, etc. L’étude des potentiels évoqués est déjà répandue pour l’ouïe et la vue. Déterminer les voies neuronales impliquées dans l’odorat est moins évident, car les interférences avec d’autres activités existent. Par exemple, l’eucalyptus stimule l’odorat ainsi que le nerf trijumeau, qui n’intervient pas dans l’olfaction. Or c’est lui qui va enregistrer une sensation de fraîcheur et favoriser la récupération après une infection respiratoire. »
Profondeur des sens
L’histoire de l’olfaction relève d’un mépris et d’un déni majeurs. Ce serait un sens de l’extrême subjectivité. L’olfaction est restée le sens de l’instinct animal, alors que la raison logée dans la langue et l’écriture célébrait l’ouïe et à la vue. De manière contradictoire, l’odorat était considéré à la fois comme servile et hygiéniste (lié à la survie primaire) et comme le lieu d’un raffinement ornemental, hédoniste, inutile. Sa maîtrise a été attribuée à certaines communautés ou populations : les enfants, les sauvages, les femmes enceintes. Des constructions qui structurent une hiérarchie des sens en même temps qu’une hiérarchie sociale.
En France, la philosophe Chantal Jaquet a questionné ce discrédit. Maud Hagelstein, maître de recherches FNRS et enseignant l’esthétique et la philosophie de l’art à l’ULiège, inscrit ses travaux sur les sensorialités dans son sillage. « Chantal Jaquet s’est intéressée à l’art contemporain, qui a développé ces deux dernières décennies une voie “olfactive”. Elle a remarqué que, contre nos représentations les plus communes, l’abstraction était possible avec l’odorat, comme elle l’est dans le champ musical. C’est aussi ce qu’écrit Mathilde Laurent, créatrice de parfums, dans Un Monde d’odeurs, publié chez Bayard. L’assemblage d’un parfum ne se borne pas à un alignement empirique de fragrances. On peut imaginer un parfum au cours d’un voyage en train, par exemple. Mais ce degré d’abstraction est difficile à concevoir. Sans entraînement, nous ne pouvons que très difficilement recomposer une odeur en pensée, voire en imaginer de nouvelles. Mathilde Laurent nous amène encore à comprendre, non sans humour, qu’un parfum structuré nécessite parfois l’usage de senteurs moins agréables prises individuellement, comme le musc ou le fumier. C’est une question de rythme. » Ces relents fétides vont apporter de la profondeur au parfum, exactement comme la dissonance en musique amplifie l’expérience esthétique. « Cette notion de profondeur n’est pas qu’imagée, observe la chercheuse. De nombreuses personnes souffrant d’anosmie ont exprimé l’impression de percevoir un monde plat, en deux dimensions. À en croire certaines modélisations de nos comportements sensibles, la vue, à elle seule, ne suffirait pas à rendre compte de la profondeur du visible. »
Au cœur d’un art contemporain trop conceptuel ou cérébral pour beaucoup, qui tient à distance, certains dispositifs invitent pourtant le corps à vivre une expérience sensible puissante. Alors qu’il pourrait sembler moins évident à convoquer que d’autres sens, l’odorat s’est érigé depuis les années 1990 en un champ artistique assez révolutionnaire. « Les liens entre les sens m’intéressent, poursuit la philosophe. Comment sont-ils mobilisés individuellement, comment vont-ils faire alliance ou entrer en contradiction ? Certaines expressions communes sont révélatrices de ces croisements. Ne dit-on pas “manger avec les yeux” ? Le découpage en cinq sens est historico-culturel, même s’il semble avoir trouvé une stabilité. Certaines civilisations en ont six, et nous avons, en Occident, longtemps confondu le goût et l’odorat… »
Les œuvres olfactives qu’on observe aujourd’hui dans les lieux d’art contemporain sont également des installations visuelles. « L’artiste canadienne Julie Fortier a créé “La chasse“, une œuvre composée de tigettes qui recouvrent tout un pan de mur. Y sont assemblées différentes fragrances qui reconstituent un souvenir d’enfance, lié à un temps où son père partait à la chasse. L’artiste mêle dans cette composition olfactive des senteurs de sang, de feu, de bois, d’herbe mouillée qui colle aux bottes. En même temps, l’installation peut évoquer – selon notre imaginaire – une peau de bête géante, ou la vue aérienne d’une forêt. De manière plus conceptuelle, Boris Raux a réalisé des portraits olfactifs en rassemblant et photographiant les produits de cosmétique qu’il trouvait dans des salles de bain. Ce ne sont que des photos, mais elles suggèrent la signature parfumée des personnes. On peut dégager de ces clichés des marqueurs sociologiques, selon la qualité ou la variété des produits. Il faut pouvoir jouer le jeu de recomposition d’une odeur à l’aide de suggestions visuelles, ce qui demande un degré d’abstraction inhabituel. »
Les œuvres olfactives jouent avec le trouble. Une odeur va-t-elle susciter des réactions différentes selon sa provenance ? « Une chercheuse très au fait de ces questions, Erika Wicky, m’a appris que l’odeur de la transpiration, par exemple, est en partie provoquée par l’acide cuminique, que l’on retrouve dans le cumin. Or, l’odeur du cumin ne nous dérange pas de la même manière que celle de la transpiration d’un inconnu dans le métro. Celle-ci renvoie au corps de l’autre, à un manque d’hygiène ou à la peur. Ces odeurs finalement contribuent à nous définir, même si nous cherchons à les masquer. Kant disait des odeurs qu’elles ne restaient pas en place, qu’elles étaient envahissantes, qu’elles manquaient d’urbanité. » Effectivement, les odeurs plongent en nous sans sommation et brouillent les contours de notre identité.
Si une effluve est éphémère, elle peut néanmoins fixer des émotions. Une ambivalence qui en fait un objet d’art précieux. Mais ce n’est pas tout. Elle permet des expériences sensibles intenses, qui éloignent le spectateur de l’ordinaire. Elle ne laisse jamais indifférent : on l’apprécie ou non. Son lien à la mémoire est aussi un formidable terrain de jeu artistique. Il est souvent très émouvant d’être subitement plongé dans un souvenir d’enfance ou de voyage. « Des senteurs peuvent laisser des impressions très fortes, mais être sous-investies par la conscience. Elles peuvent alors ressurgir de façon inopinée, nous plongeant dans le passé ou dans un ailleurs. Maki Ueda est une artiste japonaise qui recompose des paysages olfactifs liés à des souvenirs subjectifs très intenses. D’autre part, la mémoire n’est pas qu’individuelle, elle peut avoir également des traits générationnels. Les artistes peuvent convoquer des souvenirs collectifs, liés par exemple à l’usage d’un certain savon, ou à une colle que nous avions dans nos plumiers. Ces odeurs soudent des communautés, créent des phénomènes d’adhésion collective. » L’art olfactif laisse également une place particulière aux femmes, dans un contexte de mise en critique des mécanismes patriarcaux. Beaucoup d’artistes dans ce champ de l’art sont des femmes, sans doute parce qu’il a été minoré et laissé dans les marges de la haute culture artistique. Autant de raisons qui en expliquent l’essor récent.
La pollution olfactive est un indicateur de problèmes environnementaux plus vastes qu’une simple odeur, tels qu’une mauvaise gestion des déchets ou une pollution industrielle. C’est le deuxième motif de plaintes des citoyens européens après le bruit. La Pr Anne-Claude Romain, directrice du “Sensing of Atmosphere and Monitoring” (SAM), du campus d’Arlon, travaille sur la métrologie des atmosphères polluées et des odeurs. Le SAM poursuit les travaux de l’équipe “Surveillance de l’environnement”. « J’ai rejoint l’équipe en 1995, se souvient la professeure. Nous avions des ingénieurs actifs dans l’énergétique du bâtiment, la pollution de l’eau, les nuisances sonores… Mais personne ne s’intéressait aux nuisances olfactives. Pourtant, les plaintes étaient déjà nombreuses et la Région wallonne cherchait à légiférer sur la question. » C’est à cette fin qu’Anne-Claude Romain, chimiste de formation, fut engagée autour d’un projet first spin-off, en partenariat avec une entreprise sucrière qui cherchait à diminuer ses émissions olfactives désagréables.
Comparativement à la pollution de l’air et à ses composés nocifs pour la santé, les effluves malodorantes mais non toxiques paraissent anecdotiques. « Encore aujourd’hui, il n’y a pas de loi sur les odeurs, confie Anne-Claude Romain. La directive européenne pour un air propre ne les mentionne pas une seule fois. » Pourtant, elles peuvent entraîner des maux de tête, une perturbation du sommeil ou une perte d’appétit. Mais comment légiférer sur les odeurs ? Le bruit peut être mesuré, une concentration de polluants aussi, mais comment mesurer et quantifier un ressenti essentiellement subjectif ? La détermination de la nuisance olfactive ne relève pas d’une simple analyse chimique de la composition du mélange odorant, elle est bien plus complexe. « De plus, la nuisance olfactive intègre plusieurs dimensions sensorielles : la concentration d’une odeur (sa cause), son intensité (sa conséquence), son caractère hédonique (cette odeur est-elle agréable ou non ?), son descriptif (sent-elle le chou, l’œuf pourri ?) et sa dimension temporelle (les durées et les fréquences d’exposition) », note la professeure. Par conséquent, caractériser une nuisance olfactive nécessite plusieurs approches.
« La première est citoyenne, reprend Anne-Claude Romain. Nous travaillons avec les riverains en organisant des observatoires citoyens des senteurs. Nous procédons aussi à des analyses olfactométriques en laboratoire avec des jurys de nez, après avoir pris des échantillons de l’odeur incriminée. Nous nous déplaçons également dans les zones concernées afin d’en délimiter l’étendue. Si nécessaire, des analyses chimiques complètent les mesures sensorielles. Enfin, nous participons au développement et à l’utilisation d’instruments technico-sensoriels, ce que l’on nomme communément les “nez électroniques”, même si je préfère parler d’“Instrumental olfaction monitoring system” (IOMS). » Ces techniques constituent l’un des grands pans de la recherche internationale. « Ce sont des réseaux de capteurs chimiques qui mesurent les différentes molécules composant l’odeur. Ils sont utiles pour les effluves environnementales, mais sont aussi utilisés en médecine, pour diagnostiquer de manière précoce et non invasive certaines maladies comme les cancers, le diabète ou l’asthme. Nous cherchons à détecter leur signature chimique présente dans l’haleine des patients. »
Aujourd’hui, des standards existent pour éviter les nuisances olfactives. « Pour que des permis environnementaux soient octroyés, les potentiels émetteurs d’odeurs incommodantes doivent respecter certaines valeurs afin d’éviter les nuisances. » Lorsqu’un seuil n’est pas respecté, les bureaux d’expertise peuvent jouer un rôle de médiateur. « Certaines odeurs sont inévitables, le souffre pour la production de papier, par exemple. Des accommodements peuvent être mis en place : sensibiliser le législateur sur la problématique vécue, inviter l’exploitant à réorganiser son activité selon les conditions météorologiques, la direction du vent notamment, mener un travail cadré et systématique de recensement des ressentis et perceptions auprès des riverains, ce qui permet de clarifier l’étendue et la fréquence des émissions… Ces processus d’accompagnement ne sont pas technologiques, mais ils alimentent un grand pan de nos recherches », relève encore Anne-Claude Romain.
En 30 ans, les odeurs ont colonisé de nouvelles contrées de notre quotidien. Elles nous invitent à formuler des questions inédites, passant du spectre de la chimie à celui de l’anthropologie culturelle.