20 ans de résistance

Mahbouba Seraj recevra les insignes de docteure honoris causa de l'ULiège


In Univers Cité
Article Patrick CAMAL - Dessins Julien ORTEGA

©️ Julien ORTEGA

En 1984, Steve McCurry photographiait une jeune réfugiée afghane aux yeux verts perçants et hypnotiques. Publié en cover du National Geographic sous le titre “Afghan Girl“, ce cliché de la jeune Sharbat Gula, immortalisée quelque part près de Peshawar (au Pakistan) alors qu’elle fuyait la guerre soviétoafghane est rapidement devenu un symbole occidental du conflit afghan, voire de l’ensemble des réfugiés du Sud global. En filigrane, cette photo rappelait que c’étaient les femmes afghanes et leurs enfants qui payaient – et payeraient encore longtemps – le prix fort du destin politique tortueux de leur pays.

C’est peu dire que le sort des Afghanes est particulièrement tragique. Il confine parfois au cauchemar. C’est pour cette raison qu’il est au cœur de l’engagement de l’activiste afghane Mahbouba Seraj. Cette “grande gueule” de 76 ans, ancienne journaliste contrainte de quitter sa patrie à la fin des années 1970, fut nominée pour le prix Nobel de la Paix en 2023 en raison de l’impact de son travail de terrain. Elle est l’une des voix incontournables des femmes afghanes. En février 2025, elle recevra les insignes de docteure honoris causa de notre Université.

Un peu d’histoire. Au moment où McCurry photographie Sharbat Gula, des groupes de moudjahidines, guidés par une lecture radicale de l’islam et par une grande hostilité à l’égard de l’agenda communiste de modernisation du pays, sont en rébellion contre le gouvernement afghan et contre l’armée soviétique présente en Afghanistan depuis 1979. Alors que ce conflit soviéto-afghan fait rage, déplaçant plus de 6 millions d’Afghans vers les pays voisins et appauvrissant sévèrement l’ensemble du territoire, les femmes luttent pour assurer leur survie et celle de leurs enfants. Dans le même temps, les militants moudjahidines entament un démantèlement des politiques socialistes en place depuis les années 1970, qu’ils estiment contraires à la tradition et à l’islam. L’émancipation des femmes par l’éducation et le travail, certes conforme à l’idéal de la femme soviétique, mais à rebours des lois tribales et des traditions locales, est avortée. Les femmes afghanes – qui avaient intégré le monde du travail et des universités – perdent l’autonomie sans précédent dont elles avaient bénéficié dans la seconde moitié du XXe siècle, en particulier dans les grandes villes. Car les petites communautés, régies par un ordre à la fois patriarcal et religieux, sont souvent réfractaires aux changements imposés par un communisme athée et progressiste.

Un régime qui punit toutefois sévèrement les femmes contestataires. Celles-ci, perçues comme des ennemies politiques, sont arrêtées, détenues et torturées par centaines. Mahbouba Seraj, une jeune journaliste afghane diplômée en histoire à l’Université de Kaboul, est l’une d’entre elles. En 1978, elle est arrêtée, emprisonnée, puis contrainte, avec son mari, de quitter le pays. « Je me souviens d’avoir pensé [des communistes] que leur projet pour les femmes était fantastique et génial. C’était l’égalité pour tous. Cela a apporté beaucoup de changements qui ont profité aux femmes, non seulement dans les villes, mais dans toutes les provinces aussi, confie-t-elle à la journaliste Solène Chalvon-Fioriti. Je n’étais pas inquiète à l’époque. Longtemps après, j’ai réalisé qu’ils instrumentalisaient la femme, omniprésente dans leur propagande. » Mahbouba Seraj trouve refuge en Europe, puis aux États-Unis, où elle demeurera en exil jusqu’en 2003. En quittant le territoire afghan, elle ne sait pas encore qu’elle deviendra, 30 ans plus tard, l’une des plus influentes militantes des droits de la femme ; une “noble gardienne” respectée qui, dès son retour en Afghanistan, consacrera le reste de sa vie à la protection de ses compatriotes.

Au crépuscule du XXe siècle, la condition des femmes afghanes s’est considérablement dégradée. La guerre a fait rage pendant près de 20 ans. Le conflit afghano-soviétique, qui a pris fin en 1989, a aussitôt été suivi de sanglantes luttes de pouvoir entre factions moudjahidines. Les femmes ont été prises pour cibles, tantôt battues, violées, victimes de féminicides ou de “disparitions”. Comme le rappelle Amnesty International, “la vie des femmes afghanes est traditionnellement contrôlée par les hommes de leur famille. Les notions d’honneur et de honte qui sous-tendent les normes et pratiques culturelles insistent sur la pudeur et la pureté féminines. Au cours des deux décennies écoulées, et plus particulièrement entre 1992 et 1995, les membres des groupes armés ont transformé ces normes en armes de guerre, soumettant les femmes à des viols et à des agressions sexuelles comme moyen extrême de déshonorer des communautés toutes entières et de réduire la capacité de la population à résister aux offensives militaires”.

Ces luttes intestines entre groupes armés se solderont par l’émergence, en 1994, du mouvement islamique fondamentaliste des Talibans. Dès 1996, ceux-ci contrôlent la majorité du pays et y établissent un régime brutal régi par une interprétation stricte de la charia. Avec des conséquences dramatiques pour les Afghanes, dont les libertés s’en trouvent drastiquement limitées. C’est l’instauration d’un gender apartheid impitoyable qui conduira rapidement à un quasi-effacement des femmes de l’espace public, doublé de violences et d’exécutions. Leurs vies ont basculé dans l’obscurité.

Retour à Kaboul

Les images de la destruction des Bouddhas de Bamiyan, en 2001, et celles de l’exécution publique d’une femme afghane par un Taliban sur le terrain de football du stade olympique de Kaboul, en 1999, font le tour du monde et bouleversent Mahbouba Seraj. En 2003, elle entreprend alors de rentrer en Afghanistan, avec le projet d’« aider le plus de femmes possible, par n’importe quel moyen. J’ai préparé deux grosses valises remplies de médicaments, j’ai loué ma maison et je suis partie. Depuis lors, j’ai travaillé sans relâche pour les femmes afghanes et leurs enfants, pour tenter de les défendre, de faire entendre leurs voix,de leur fournir une éducation, de leur donner accès à ce dont elles avaient besoin pour construire une vie meilleure. »

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, une coalition internationale emmenée par les États-Unis livre en Afghanistan une « guerre contre la terreur » des Talibans. Celle-ci durera 20 ans, jusqu’au retrait définitif des troupes américaines en août 2021 ; elle verra se succéder les gouvernements pro-occidentaux de Hamid Karzai et d’Ashraf Ghani. La présence de la coalition internationale et du gouvernement qu’elle installe à Kaboul permet aux Afghanes, dans les villes en particulier, de connaître une nouvelle phase d’émancipation. Elles reprennent le chemin des écoles et universités, mais aussi du travail. Certaines deviendront policières, militaires, juges ou représentantes politiques. Néanmoins, comme le rappelle Solène Chalvon-Fiori, l’élite politique afghane, lorsqu’elle n’est pas occupée à détourner les fonds de l’aide au développement, se montre incapable de protéger les femmes menacées – des dizaines de femmes haut placées seront ainsi tuées dans des attentats – ou de maintenir les foyers pour les femmes victimes de violences qui, au fur et à mesure que les subventions occidentales s’amenuisent, ferment par manque de moyens. Pour Mahbouba Seraj, Ashraf Ghani, un ancien économiste de la Banque mondiale élu président sur fond d’accusations de fraude, « s’est entouré d’individus extrêmement méchants et très corrompus qui ont dévalisé l’Afghanistan au su et au vu de tous. Il a tenté de normaliser la corruption de son gouvernement en arguant qu’il s’agissait d’une “spécificité afghane”, alors qu’elle causait au contraire notre perte à tous. Cette impunité n’a laissé personne indifférent : nous avons tous perdu confiance en notre gouvernement. »

Refuges

En 2017, Mahbouba Seraj prend la direction de l’Afghan Women Skills Development Center (AWSDC), un refuge pour femmes en détresse fondé à Kaboul en 2003 par l’activiste Mary Akrami. « La plupart de [ces] femmes ont fui un mari ou des beaux-parents abusifs, ou bien ce sont des jeunes filles qui fuient leurs parents pour éviter un mariage forcé », explique Mahbouba Seraj. Auprès de l’équipe de l’AWSDC, ces femmes trouvent sécurité et réconfort, un accès aux soins, de l’aide juridique, mais aussi l’opportunité d’y recevoir des cours (dont des leçons d’anglais, que Mme Seraj dispense elle-même) et de l’aide financière. « Quelques-unes de ces femmes sont chez nous depuis plusieurs années. Certaines sont devenues des femmes tout à fait modernes, éduquées. D’autres souhaitent retourner dans leur famille. Je vérifie que les personnes qui viennent les chercher sont réellement de la famille, qu’elles ne sont pas là pour les enlever et les vendre », précise-t-elle. Aujourd’hui, l’AWSDC gère non plus un seul, mais trois refuges à Kaboul. L’organisation est aussi active dans huit provinces du pays (sur un total de 34). « Il n’est pas permis d’ouvrir des refuges dans ces parties du pays, mais nous pouvons y gérer des centres familiaux : maris et femmes y viennent ensemble pour discuter de leurs préoccupations, de disputes aussi. À Kandahar, nous travaillons avec les femmes détenues en prison. »

Malgré ses 76 ans, Mahbouba Seraj quitte régulièrement le pays pour témoigner et, surtout, s’assurer que l’avenir des femmes afghanes continue de préoccuper la communauté internationale. Car depuis août 2021 et le départ des forces armées étasuniennes, qui a aussi vu le président Ghani et son administration quitter le pays en toute hâte, l’Afghanistan est retombé aux mains des Talibans. Et, avec lui, le destin des Afghanes. Depuis 2021, les autorités talibanes ont publié plus d’une centaine de décrets draconiens privant les femmes de leurs droits les plus fondamentaux, en leur interdisant de travailler, de fréquenter l’école secondaire ou l’université, de se déplacer sans chaperon, de se rendre aux bains publics, de fréquenter les parcs, de conduire un véhicule, de faire du sport, de jouer d’un instrument de musique, d’interagir avec des non-musulmans, d’assister à des funérailles. Elles sont tenues de couvrir leur visage en toute occasion sous peine de sévère réprimande. En 2022, les autorités ont instauré une “police des mœurs” chargée spécifiquement de la surveillance des femmes. Depuis 2024, un édit permet leur lapidation. Un autre leur interdit de lire ou de chanter en public.

Mahbouba Seraj s’enflamme en évoquant ces interdits ahurissants : « J’ignore pourquoi les Talibans redoutent autant les femmes. Ils ont pourtant tous des mères, des sœurs, des épouses et des filles. Pourquoi une femme éduquée est-elle soudainement devenue une bête si effrayante ? Je n’en ai aucune idée. Les Afghanes sont réservées, respectables, extraordinaires. Quelqu’un qui aime son pays ne ferait jamais ce genre de choses aux femmes. C’est au contraire ce que ferait un ennemi de notre pays. » À la journaliste Solène Chalvon-Fioriti, elle confie : « Si leur religion les affaiblit autant, si leur idée de l’islam fragilise tellement leurs cœurs, alors ce ne sont pas vraiment des musulmans. »

Crise humanitaire

Le 15 août 2021, lorsque les Talibans reprennent le contrôle de Kaboul, Mahbouba Seraj est occupée dans l’un de ses refuges. L’armée américaine évacue en toute hâte. Elle vit ce départ précipité comme une trahison. « La coalition internationale est partie en abandonnant les femmes à leur sort », déplore-t-elle. Leur vie bascule à nouveau. Quelques milliers d’entre elles, dans les grandes villes surtout, réussiront à s’enfuir. Certaines – policières, militaires, juges – seront traquées, appréhendées et exécutées. D’autres se cachent encore. « J’ai non seulement vu disparaître la démocratie pour laquelle nous avions travaillé si durement, mais aussi le travail accompli par nous, femmes afghanes, qui sommes passées de l’existence – [nous prenions part] à tous les aspects de la vie en tant que médecins, juges, infirmières, ingénieures [etc.] – à rien du tout, écrit Mahbouba Seraj. Tout ce que les femmes avaient, fût-ce le droit le plus basique de fréquenter l’école secondaire, leur a été retiré. À mon sens, c’est une indication que [les Talibans] ne souhaitent pas que nous existions. » Elle conclut sombrement : « Nous sommes en voie de disparition. »

Depuis 2021, l’Afghanistan traverse aussi une crise humanitaire catastrophique. Prenant la parole devant le Conseil de sécurité des Nations unies en janvier 2022, Mme Seraj rappelait que, à la suite du retour au pouvoir des Talibans, « la famine et la pauvreté des Afghans ont explosé. Plus de la moitié de la population – un chiffre record en Afghanistan – a urgemment besoin de nourriture. Certaines familles se sont résolues à vendre leurs enfants pour pouvoir se nourrir. D’autres donnent leurs filles en mariage, parfois des fillettes de neuf ans à peine, afin que la dot puisse payer nourriture et soins médicaux urgents. » En 2023, s’appuyant sur des données récentes obtenues clandestinement, les Nations unies et d’autres organisations s’alarmaient de la crise de santé publique que représentait l’augmentation significative des suicides de femmes depuis la chute du gouvernement Ghani. Comme le rappelait Fawzia Koofi, ancienne vice-présidente du Parlement afghan, s’adressant au Conseil des droits de l’homme des Nations unies (UNHRC), la santé mentale des Afghanes se dégrade rapidement, au point que, chaque jour, une à deux femmes choisissent de se donner la mort plutôt que d’endurer les restrictions et violences dont elles font l’objet.

Garder espoir

Le rôle joué par l’AWSDC de Mahbouba Seraj est donc plus crucial que jamais. Celle-ci ne regrette pas une seconde d’avoir refusé de quitter le pays en août 2021, malgré son passeport américain : « J’avais décidé de rester pour ces femmes. Du reste, si je n’étais pas restée, les Talibans auraient fermé mon organisation. Mais ils ont vu que je ne bougerais pas et m’ont laissée tranquille. Nous n’avons plus les moyens d’autrefois, mais au moins les gens savent que nous sommes encore là. C’est le plus important. » Mahbouba Seraj ne perd pas espoir, en dépit de la situation qu’elle qualifie de désastreuse.

« Rien ne perdure. Un jour, une autre forme de pouvoir surgira, et les choses finiront par s’arranger. » Mais elle sait aussi que les 21 millions d’Afghanes ne peuvent guère partager son optimisme : « Je ne peux pas parler en ces termes à une femme qui a le ventre creux et dont les enfants sont eux-mêmes affamés. Je ne peux pas parler ainsi à quelqu’un qui n’a rien et qui redoute l’hiver qui approche. Ces femmes  veulent avant tout un moyen d’atténuer leurs problèmes aussi vite que possible. Plus que de l’espoir, je cherche donc à leur donner un refuge et de quoi survivre. »

Docteure honoris causa

Conférence-débat “Comment la voix confisquée des femmes afghanes peut-elle être entendue en Occident ?”

*** La conférence est complète mais un replay sera disponible dans la foulée ***

Mahbouba Seraj recevra, des mains de la rectrice Anne-Sophie Nyssen, les insignes de docteure honoris causa de l’ULiège, le 18 février prochain, à 19h30 dans la salle académique, place du 20-Août, 4000 Liège.

À cette occasion, elle donnera une conférence : “Comment la voix confisquée des femmes afghanes peut-elle être entendue en Occident ?”. En présence de Solène Chalvon-Fioriti, grand reporter et réalisatrice de plusieurs documentaires, dont "Afghanes".

L’échange sera animé par Margaux Benn, grand reporter spécialiste des zones de conflits, lauréate du Prix Albert-Londres.

Une soirée ouverte à toutes et tous !

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