Hôpital de campagne

Médecine vétérinaire rurale en déclin


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Dossier Laetitia Theunis – Photos Geoffrey Meuli

©️ Geoffrey Meuli

Soigner les ruminants attire trop peu de jeunes vétérinaires. La médecine rurale est pourtant essentielle à l’élevage. Suite à la carence en praticiens, la situation en province de Luxembourg est critique. Face à l’urgence, des solutions académiques se mettent en place.

S

ans l’intervention rapide d’un vétérinaire pour pratiquer une césarienne, une vache blanc-bleu belge gestante est en danger de mort. Or, des vétérinaires ruraux, il y en a de moins en moins. En province de Luxembourg et dans le Hainaut, les seuils d'alerte sont franchis : les taux de remplacement y sont respectivement de 50 et 52 %. Autrement dit, pour deux vétérinaires ruraux qui prennent leur retraite, un seul débute le métier. Et le problème va aller en s’aggravant dans les prochaines années. D’une part, selon l’observatoire des vétérinaires OBSVET, près de 50 % des vétérinaires ruraux enregistrés en Wallonie ont plus de 60 ans, et 10 % des vétérinaires de 40 à 60 ans quittent la profession prématurément. D’autre part, à peine une petite vingtaine des jeunes diplômés et diplômées de l’année exercent comme vétérinaires ruraux, ce qui est bien trop peu pour combler les besoins. Et encore faut-il qu’ils acceptent de professer dans ces zones en pénurie criante de vétérinaires pour grands ruminants. Et qu’ils tiennent le coup sur le long terme. En effet, selon l’OBSVET, au cours de leurs cinq premières années d’activité, 50 % des jeunes se désinscrivent de l’Ordre des médecins vétérinaires et quittent la profession. Une véritable hémorragie.

Des éleveurs ont déjà averti que sans vétérinaires pour veiller à la bonne santé de leurs animaux, réaliser les interventions chirurgicales urgentes et effectuer les contrôles sanitaires officiels et obligatoires, ils seraient contraints d’arrêter leur activité. « Le vétérinaire rural joue un rôle essentiel dans la société. Le jour où il n’y en aura plus, ce sera la catastrophe : il n’y aura plus d’éleveurs et donc plus de viande ni de lait produits localement », alerte Hugues Guyot, professeur en santé des ruminants en faculté de Médecine vétérinaire à l’université de Liège.

Sécurité sanitaire et chaîne alimentaire

Le rôle sociétal du vétérinaire recouvre différents aspects fondamentaux. Avant de professer comme praticien, le jeune vétérinaire diplômé doit s'inscrire à l'Ordre des médecins vétérinaires et également prêter serment devant un représentant du ministère de l'Agriculture afin d’obtenir l’agrément nécessaire pour réaliser des missions officielles. Pour les petits animaux, il s’agit essentiellement de l’établissement de certificats de vaccination contre la rage. Pour les grands animaux, ces missions sont bien plus nombreuses et variées. C’est que le vétérinaire rural joue un rôle sanitaire primordial via la prévention et la surveillance des épizooties (épidémies frappant une ou plusieurs espèces animales) ainsi que la lutte contre les maladies infectieuses réglementées.

« Il existe de nombreuses maladies réglementées chez les animaux de rente, dont les maladies de la langue bleue et l’hémorragique épizootique qui défraient l’actualité. Certaines sont spécifiques aux bovins, d'autres constituent des zoonoses (ndlr : maladies dont les agents infectieux se transmettent naturellement des animaux à l'humain). Parmi elles, on trouve des salmonelloses, la fièvre Q, la paratuberculose, la tuberculose, la brucellose... Le vétérinaire surveille ces maladies et leur évolution, et intervient rapidement pour freiner ou stopper la propagation d'épizooties », explique Hugues Guyot.

Le vétérinaire rural est également responsable de s'assurer que la viande qui se retrouve dans l’assiette est propre à la consommation. Au quotidien, il enregistre les médicaments administrés à chaque animal et fixe une période d'attente avant de l'envoyer à l'abattoir, afin d'éviter la présence de résidus pharmaceutiques dans la viande. Juste avant la mise à mort, il vérifie une dernière fois que l'animal est en bonne santé. Il occupe également une place cruciale en matière de bien-être animal, un domaine auquel la jeune génération est particulièrement sensible. Il est chargé de garantir ce bien-être animal dans les fermes ainsi que de promouvoir, auprès des éleveurs, les nouvelles idées qui y sont associées.

Qu’est-ce qui explique la désaffection des jeunes pour cette profession indispensable ? Car les chiffres sont là : la proportion de jeunes vétérinaires axés animaux de rente est passée de 28 à 12 % en 25 ans. Soit un déclin de 57 % ! « La méconnaissance du monde rural y est certainement pour beaucoup. La population est de plus en plus urbaine, peu au fait de la ruralité et de la production des animaux », estime Hugues Guyot. « Cette situation n’est pas spécifique à la Wallonie mais est observée également dans le nord du pays et même partout en Europe », précise Tatiana Art, doyenne de la faculté de Médecine vétérinaire.

Pour favoriser un contact précoce avec le monde agricole, l’ULiège prévoit d’instaurer deux stages d’immersion professionnelle en bac dès la rentrée prochaine. « Les étudiants seront amenés, non pas à soigner des animaux, mais à suivre deux vétérinaires, chacun pendant une semaine, pour démystifier la profession et le fonctionnement des fermes. Au moins un des deux stages devra se dérouler en médecine rurale, ce qui permettra de sensibiliser les jeunes à l'importance de soutenir notre agriculture et le monde rural », poursuit Tatiana Art.

« Je vais faire tout mon possible pour que les universités de Louvain, Namur et Bruxelles organisent ces stages immersifs d’une manière similaire », ajoute-t-elle. En effet, en Belgique francophone, si seule l’ULiège – unique Institution à organiser les trois années de master – diplôme des médecins vétérinaires, les trois années de baccalauréat peuvent se suivre indistinctement dans les universités de Liège, Namur, Louvain ou Bruxelles. Afin de faciliter la rencontre entre étudiants liégeois et maîtres de stage, une plateforme d’échanges dédiée devrait être opérationnelle en septembre 2025.

L’avenir, c’est la médecine de troupeau

Fermez les yeux et représentez-vous un vétérinaire rural en exercice. Il y a beaucoup de chance que vous l’imaginiez focalisé sur une urgence : un vêlage, des soins aux veaux qui toussent ou souffrent de diarrhée. Et pourtant, depuis une vingtaine d’années, un autre type de médecine, essentiellement préventive, se développe. Il s’agit de la médecine de troupeau, axée non plus sur des problèmes de santé individuelle, mais du groupe. Et utilisant de nouveaux outils, notamment technologiques.

« On fait la chasse aux maladies subcliniques, que l'éleveur ne voit pas mais qui engendrent des pertes de production. Le vétérinaire mène une enquête afin de déterminer pourquoi telle ferme est moins rentable, pourquoi les vaches produisent en moyenne moins de litres de lait par rapport à ce qui est prévu par leur ration. Est-ce l’alimentation, l’apport en vitamines ou en nutriments essentiels ? Une maladie métabolique ? Y a-t-il des germes infectieux ? Devrait-on les vacciner pour telle maladie ? Est-ce un problème d’environnement ? De management de la ferme et de stress chez les animaux ? », énumère Hugues Guyot, titulaire du cours de médecine de troupeau à l’ULiège.

Afin de découvrir les raisons de ce manque de rentabilité, le vétérinaire possède une armada d’outils. Il peut faire des prises de sang, utiliser son stéthoscope ou des tests diagnostiques, mais aussi des outils informatiques pour évaluer les performances du troupeau. De quoi redonner de l’attrait à une pratique rurale que certains étudiants préjugent “pas assez dans l’air du temps numérique”.

Laboratoire sur roues

Dans le cadre de son cours de médecine de troupeau, Hugues Guyot enseigne aux étudiants et étudiantes tous les examens complémentaires qu'il est possible de réaliser en ferme, "au chevet du patient", avec un résultat immédiat. Pour ce faire, il a créé en 2010 la clinique ambulatoire, qui se déplace dans les exploitations agricoles. À bord de ce van aménagé se trouve tout le matériel diagnostique nécessaire arrangé en un petit laboratoire fonctionnel tenant sur les deux flancs internes de la carlingue.

Prenons un cas d’école. Quand une vache ne digère pas bien, ne produit pas assez de lait, il faut regarder si sa ration est adaptée et si son rumen – le premier des quatre estomacs du système digestif des ruminants – fonctionne bien. À l’aide d’une sonde placée dans la bouche de la vache, les étudiants prélèvent du jus de son estomac. Pour le garder à la température corporelle de l’animal, l’échantillon est placé dans une petite étuve alimentée par 220 volts grâce à une batterie supplémentaire. Le microscope embarqué révèle alors la faune et la flore de l’échantillon. Son potentiel rédox est évalué avec un test au bleu de méthylène, son pH, lui, est mesuré avec un pH-mètre électronique. Les résultats sont ensuite comparés aux données de référence compilées dans le “carnet clinique de médecine de troupeau”.

Cet ouvrage de terrain dense et exhaustif, mais imprimé dans un format pratique qui permet de l’emporter partout, reprend les innombrables tests qu’il est possible de réaliser en ferme. Ce précieux pense-bête rédigé par Hugues Guyot et son équipe est offert à chaque étudiant de dernière année ayant opté pour la filière “grands animaux”. De quoi leur démontrer qu’en médecine vétérinaire rurale, la trousse à outils à disposition est bien remplie. Et les rassurer sur le fait qu’elle rentre dans le coffre d’une voiture intelligemment aménagée...

Une seconde camionnette-laboratoire sera utilisée dès la prochaine rentrée dans le cadre du projet EVE (étudiant-vétérinaire-éleveur). Fruit d’une collaboration entre la province de Luxembourg et l’ULiège, cette clinique ambulatoire sera dédiée à enseigner la médecine de troupeau chez des éleveurs en Ardenne. Là où, avec quatre praticiens pour 10 000 bovins, la pénurie de vétérinaires ruraux est la plus criante. Elle servira aussi à mettre en contact les étudiants de dernière année de master et des vétérinaires ruraux du cru, potentiels maîtres de stage.

L’an dernier, à peine six stages externes (durant lequel les étudiants soignent les animaux sous l’œil de leur superviseur) se sont déroulés en Ardenne luxembourgeoise. Afin d’en augmenter le nombre, l’Association des vétérinaires de la province de Luxembourg propose, pour la rentrée 2025, une bourse de 1000 euros à destination tant des praticiens ruraux-maîtres de stage que des étudiants de dernière année. En espérant qu’une fois diplômé, l’ancien étudiant professe comme vétérinaire rural dans la province du Luxembourg. 

Un métier harassant

Les chiffres le montrent : quand bien même de jeunes diplômés se dirigeraient vers la médecine rurale, il ne faudra pas attendre cinq ans pour que la moitié abandonne. C’est que le métier peut se révéler harassant. Particulièrement au sud du sillon Sambre-et-Meuse, bassin des blancs-bleus belges, où de février à mai, les vaches viandeuses mettent bas principalement par césarienne. C’est dans le froid des étables, souvent la nuit, que le vétérinaire incise le flanc au bistouri, extrait le veau de l’utérus maternel et recoud la parturiente. Ces gestes précis, il les réitère jusqu’à une dizaine de fois par jour. À cela s’ajoutent les heures passées en solitaire dans la voiture en se rendant de ferme en ferme.

Par ailleurs, les éleveurs constituent une clientèle particulière, très exigeante. « Pour un éleveur, ses animaux, c’est son gagne-pain. Il a tout intérêt à ce que le vétérinaire soit efficace, sinon il risque des pertes financières. En tant que jeune vétérinaire, il faut s'imposer et ce n'est pas toujours facile. La mentalité des éleveurs gagnerait à continuer à évoluer vers plus de tolérance, y compris à l'égard des femmes vétérinaires que certains rechignent à accueillir. Malgré des compétences égales à celles de leurs collègues masculins, elles doivent souvent fournir plus d'efforts pour prouver leur expertise », observe Hugues Guyot.

Le statut d’indépendant, c’est une autre pierre d’achoppement pour un ou une vétérinaire en début de carrière. « Acquérir de l’expérience sur le terrain et en même temps sauter, sans connaissances préalables, dans l’univers de l’entrepreneuriat, c’est de trop », confie une étudiante. L’enseignement de la gestion d’entreprise, de la comptabilité, de la communication avec le client, du leadership est, en effet, absent du cursus vétérinaire. Mais dès la prochaine rentrée, cela devrait changer avec un programme soutenu financièrement par la province de Luxembourg, structuré sur le format d'un club d'entrepreneurs. De son côté, la faculté de Médecine vétérinaire a créé conjointement avec HEC Liège un certificat universitaire de gestion en pratique vétérinaire ouvert aux jeunes diplômés et étudiants en master. Objectif : développer des compétences stratégiques en gestion administrative, comptabilité, marketing et même en intelligence émotionnelle, afin de faciliter l’insertion professionnelle.

Comme plusieurs de ses camarades, cette étudiante préférerait faire ses dents comme salariée et puis, pourquoi pas, évoluer comme indépendante. Or, en Wallonie, les possibilités de salariat sont rares. L’OBSVET révèle que seulement 20 % des jeunes vétérinaires sont salariés, contre 80 % en France, avec en sus un salaire plus élevé. Voilà qui fait du pays voisin une destination attrayante et explique en partie la fuite : sur les quelque 280 diplômés annuels, environ une centaine, dont plus de la moitié de Belges, partent directement professer en France.

L’union fait la force

En quelques années, l'esprit qui entourait la profession de vétérinaire rural a radicalement changé. Pour de nombreux jeunes, il n'est plus question de dédier toute leur vie au travail. Ils souhaitent être correctement rémunérés, éviter un stress excessif, bénéficier de congés, de temps libre, ainsi que d'une vie sociale et familiale. Nombreux veulent travailler à temps partiel.

Travailler en association [*] représente une solution pour allier vies privée et professionnelle. Il s’agit de mutualiser la charge administrative (qui a explosé ces dernières années : elle prenait déjà de 25 à 35 % du temps du vétérinaire en 2010 et depuis, elle a augmenté de 1 % par an !) et de se partager les gardes. C’est-à-dire de se concentrer sur son métier tout en allégeant sa pénibilité. « La loi permet la création d’une personne morale vétérinaire : cette association entre vétérinaires ruraux est responsable de toutes les relations contractuelles avec les éleveurs », explique Leonard Theron de l’OBSVET. En Belgique francophone, on dénombre une trentaine d’associations en médecine rurale, chacune comptant en moyenne trois à quatre vétérinaires. « Cela concerne une centaine de praticiens ruraux sur les 500 qui exercent sur le terrain. Leurs revenus sont raisonnables et, à plus de 80 %, ils sont sous statut d’indépendant », poursuit-il.

Pour Lisa et Mathieu, étudiants en fin de cursus en option grands animaux et bien conscients des difficultés et exigences du métier, il ne fait nul doute que leur avenir sera collaboratif. « Je me vois mal travailler seul comme indépendant. La charge du travail lié aux césariennes est énorme, la pénibilité est élevée. C'est mieux de travailler à plusieurs pour se répartir les nuits et les week-ends », explique Mathieu. « Et avoir quand même une certaine qualité de vie, même durant la période intense de vêlage », conclut Lisa, qui se destine à professer en province de Luxembourg.

Travail en équipe : témoignage

Le docteur Martin Neuville travaille en tant que vétérinaire rural au sein d’une association située à Houffalize, en province de Luxembourg, dans le bassin de l’élevage de la race blanc-bleu belge : « La personne morale vétérinaire est la représentante de notre association. Notre équipe est composée de quatre associés à temps plein, deux associés à tiers temps et deux vétérinaires en collaboration. Tout le monde travaille sous statut d’indépendant. Les associés ont un compte commun et se partagent les bénéfices à la fin du mois. »

Et de détailler : « Nous alternons entre six postes de garde. La garde débute à 8h du matin et se poursuit pendant 24 heures. Les premier et deuxième de garde ont la responsabilité de décrocher le téléphone et de gérer les urgences. Le premier de garde risque d'être sollicité durant la nuit mais, le lendemain, il bénéficie d’un jour de congé. Quant aux troisième et quatrième dans l’horaire, ils s’occupent des rendez-vous planifiables : suivi de troupeau, prise de sang, taille des onglons, opération de chirurgie de veaux au cabinet... Le cinquième ne travaille que le soir s’il y a un surplus, et le sixième est en congé. C’est ainsi que l’on fonctionne. »

Ce métier est saisonnier. La période de forte activité, avec une cinquantaine de césariennes sur des blancs-bleus belges par vétérinaire chaque semaine, s'étend de février à avril : les vétérinaires de l’association n’ont alors congé qu’un week-end sur trois. « Le reste de l'année, c’est un week-end sur deux. Et on travaille généralement un jour sur deux : les trois ou quatre premiers de garde sont en activité tandis que les autres sont en repos. Et on a sept semaines de vacances entre juillet et octobre. »

La création de l'association a permis aux vétérinaires de faire construire un bâtiment avec une salle d'opération chirurgicale dédiée aux veaux. Ils ont également recruté trois secrétaires qui s'occupent des tâches administratives et de l'encodage, tout en assurant le suivi des clients et en répondant à leurs questions courantes par téléphone. Cela permet aux vétérinaires de se concentrer pleinement sur leur métier.

Un stagiaire rejoindra bientôt l'équipe. « C'est une vitrine pour notre métier et notre structure. La présence d’un stagiaire permet de partager le boulot, ce qui est appréciable durant la haute saison. De plus, cela réduit la solitude pendant les longues heures passées en voiture : vu le petit nombre de vétérinaires ruraux en province de Luxembourg, nous sommes en effet actifs dans un rayon de 50 km. Souvent, le stagiaire trouve son expérience enrichissante et a ensuite envie de travailler avec nous. »

Ce qui amène Martin Neuville à conclure : « L’époque où un vétérinaire rural s'installait seul à la sortie de l'Université, enchaînait les césariennes et n'avait du temps ni pour sa famille ni pour diversifier son boulot est révolue. Il n'est plus en accord avec la société actuelle. Notre structure révèle qu’une autre façon de faire de la médecine rurale est possible, bien plus agréable à vivre. »

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