Elsa Mescoli, chargée de cours à la faculté des Sciences sociales, est une anthropologue de terrain. En observant les personnes migrantes via leurs pratiques matérielles, et en particulier celles liées à l'alimentation, elle souhaite rendre compte de quelque chose de plus juste à leur sujet, au-delà des cases et stéréotypes dans lesquels on les enferme trop souvent. Leur histoire. Leur quotidien. Leur identité.
Elsa Mescoli est italienne, originaire de la région de Milan. Au cours de ses études, de philosophie tout d'abord, puis de communication interculturelle, elle s'est découvert deux passions qui l'habitent encore aujourd'hui : l'anthropologie et la langue arabe. « C'est vraiment le hasard qui m'a proposé ces deux matières, plus que je ne suis allée vers elles, avoue-t-elle aujourd'hui. L'anthropologie faisait partie de mes cours de bachelier, et je devais choisir entre deux langues de région lointaine, le chinois ou l'arabe. J'ai opté pour l'arabe et, comme l'anthropologie, cela m'a immédiatement passionnée. »
Alors que ses études l'entraînent à l'étranger pour étudier l'arabe, « principalement en Égypte et en Syrie, mais aussi au Maroc et au Liban », la future anthropologue fera également le voyage en sens inverse. Elle participera à la création, avec son professeur de langue de l'époque, de L'Araba Fenice, une petite association qui a pour but de « promouvoir la culture arabe à travers la littérature et les arts ».
À l'issue de son bachelier, sa passion pour l'anthropologie toujours vivace, Elsa Mescoli s'oriente tout naturellement vers un master dans cette discipline. Centrées notamment sur la langue et l'histoire des pays de langue arabe, ces années font germer chez elle les graines de son futur intérêt pour les questions liées à la migration. « Est-ce le hasard, ou simplement des opportunités que j'ai saisies ? Au fond, je pense que c'est avant tout mon expérience de terrain qui m'a amenée à m'intéresser en particulier à ce sujet. J'ai commencé par réaliser une étude ethnographique au Maroc, auprès d'aspirants migrants à destination de l'Italie. Et de fil en aiguille, j'ai proposé un projet en lien avec les migrations pour mon entrée en thèse. »
Des plats qui contiennent tout un monde
Au départ de ce projet initial, sa recherche doctorale se définit peu à peu : elle décide de s'intéresser à ceux, et surtout celles, qui arrivent en Italie. « Mon intérêt de départ, le quotidien des femmes marocaines en migration en Italie, m'a été insufflé par ma promotrice de thèse, spécialiste de la culture matérielle, retrace la chercheuse. Il s'agissait évidemment d'un domaine très large, mais dès mes premières rencontres sur le terrain, la question de l'alimentation s'est imposée. Une des femmes de l'association que j'avais contactée pour me guider sur ces questions me l'a d'ailleurs dit d'emblée : s'intéresser au quotidien des femmes marocaines, c'est s'intéresser à la cuisine marocaine ! »
Or, sur ce sujet, tout restait à faire. « À ce moment-là, la littérature scientifique sur l'alimentation en contexte de migration commençait tout juste à prendre forme et à se constituer comme un champ de recherche défini, et cela n'existait pas vraiment auparavant, précise Elsa Mescoli. C'était donc le bon moment pour s'y intéresser, et cela m'a permis de suivre l'évolution de la pensée dans ce domaine, et d'y contribuer. »
D'autant que, pour l'anthropologue, la matérialité du quotidien dit beaucoup de choses sur la personne que l'on étudie. « J'ai appliqué à l'étude de l'alimentation une approche théorique que l'on appelle “approche praxéologique de la subjectivation”, développée par l’anthropologue français Jean-Pierre Warnier. J'ai ainsi pu définir un cadre pour montrer comment, à travers les ingrédients, les ustensiles choisis et les gestes que l'on pratique, on définit en réalité sa propre subjectivité. Plus que l'identité, la subjectivité permet de souligner que la construction d'un individu est un processus dynamique, qui prend forme dans le temps et qui comporte des tensions ou des contradictions. »
Grâce à son immersion dans le quotidien de ces femmes, Elsa Mescoli a mis en évidence plusieurs facettes de l'identité des femmes marocaines. « Mon étude ethnographique racontait deux grandes sphères. La première, domestique, est une sphère intime qui permet notamment aux femmes de pratiquer leur religion. Via non seulement les prescriptions alimentaires de l'islam, mais aussi toutes sortes d'aliments considérés comme une nourriture pour l'âme. On peut ainsi citer les dattes, utilisées pour rompre le jeûne, ou encore le pain, un aliment sur lequel j'ai beaucoup travaillé et qui a une symbolique très forte. Sans pouvoir généraliser, l'étude de chaque femme, à travers son rapport à l'alimentation, me disait quelque chose de son histoire et de son quotidien, du rapport à la tradition et à ses normes, parfois en tension, et certainement en dialogue avec les normes locales. »
Au-delà de la sphère privée, l'alimentation a également une dimension publique. « À travers des activités culinaires, ces femmes instauraient en fait des espaces de rencontre avec la population locale. Il s'y créait des lieux d’échange qui permettaient de faire tomber certains stéréotypes, ou de questionner certains préjugés. J'ai notamment pu suivre des ateliers de cuisine, dirigés par des femmes migrantes, et qui participaient ainsi à la vie socioculturelle et même politique locale, en faisant entendre leur voix sur des questions d’actualité. »
Soutenue en 2014, la thèse d'Elsa Mescoli a d'abord été menée exclusivement à l'université de Milan, avant l'instauration d'une cotutelle, en 2012, avec le Centre d'études de l'éthnicité et des migrations (Cedem) de l'université de Liège, avec laquelle elle souhaitait se rapprocher. « Mes recherches sur l'immigration, effectuées par le prisme de l'alimentation et de la cuisine, étaient pour le centre quelque chose d'assez nouveau, qui n'avait pas encore été étudié. »
© Geoffrey Meuli
Écouter la voix des sans-papiers
Pendant plus d'une décennie, Elsa Mescoli a mené au sein du Cedem quantité de projets postdoctoraux, financés par différents organismes, tous en lien avec la migration. Il faut dire que la conclusion de sa thèse a coïncidé avec un agenda national et européen chargé. En 2015, en effet, la crise de l'accueil migratoire culmine en Belgique, avec l'ouverture de nouveaux centres d’hébergement.
Or, la population belge s'est trouvée très divisée face à ces flux migratoires et l'accueil qui a été réservé aux immigrés. « Nous avons notamment mené un projet, financé par Belspo, l'organe de la politique scientifique fédérale, qui portait sur l'opinion publique autour des personnes migrantes, et plus particulièrement la polarisation à laquelle elle donnait lieu, indique la chercheuse. Nous nous sommes intéressés aux initiatives de soutien aux personnes migrantes, et j'ai travaillé en particulier avec un collectif, fondé en 2015 par des personnes en séjour irrégulier, nommé “La voix des sans-papiers de Liège”. » Là encore, l'alimentation émerge comme un aspect central des actions observées. « J'ai rencontré des groupes de femmes qui organisaient des ateliers de cuisine. Elles préparaient des plats qu'elles apportaient dans des initiatives diverses, à nouveau pour créer des espaces de rencontre et de dialogue, et participer à la dynamique de la ville d'un point de vue social et économique. »
Pour la chercheuse, ses observations montrent de plus en plus clairement que la confection des plats et la cuisine représentent, pour les personnes en séjour irrégulier, des manières de reprendre une certaine forme de contrôle sur leur quotidien. « De plus, et au-delà de l'aspect uniquement personnel, les initiatives auxquelles ces femmes participaient visaient à créer des liens avec d’autres membres de la population locale, renforçant ainsi un sentiment d’appartenance tout en sensibilisant à la situation des femmes sans-papiers », note-t-elle.
Avec le temps, la chercheuse a d'ailleurs décidé d'élargir ses centres d'intérêt. Car au fond, peu de choses séparent la cuisine de la pratique artistique en général. « Je me suis intéressée à des initiatives spécifiques, comme des ateliers de peinture et de théâtre, réalisés avec des citoyens et citoyennes qui soutenaient la cause des personnes en séjour irrégulier. Je trouve qu'il est important de rencontrer les personnes par le “faire”, et la pratique artistique facilite le dialogue. Il est ressorti de mes recherches qu'il s'agit finalement d'utiliser d'autres langages pour revendiquer des droits et une place dans la société locale. »
Et, alors que nombre de personnes sans-papiers décident de rester sous le radar des autorités, la pratique artistique permet à ceux qui en font le choix de se rendre visibles. « Pour les membres de ce collectif, il est important de rappeler son existence, et de dire qu'être sans-papiers signifie en fait ne pas être reconnu par la procédure établie par un système de gouvernance des migrations, confirme la chercheuse. Mais cette situation ne dit rien de l'identité des personnes, de leur subjectivité. Se rendre visible, c'est se réapproprier une condition d'exclusion et en faire le point de départ d'une lutte et d'un processus de revendication des droits. »
Université hospitalière
En parallèle de ses propres recherches, Elsa Mescoli s'est engagée dans le projet UNIC, un consortium d'universités européennes dont fait partie l'ULiège, qui partagent toutes le fait de se trouver dans des villes post-industrielles. « Ces universités souhaitent, à travers ce consortium, mettre en place une série d'initiatives visant à faciliter la mobilité et l'échange, via notamment des cours communs, et des City Labs conçus pour réfléchir aux questions liées au contexte post-industriel », explique l'anthropologue.
Le projet UNIC met également en lumière le concept de super-diversité, un terme créé en 2007 par l’anthropologue Steven Vertovec pour refléter l'accélération de la diversité au niveau des villes, et notamment grâce aux personnes migrantes. En s'installant en priorité dans les villes, ces dernières tendent en effet à y insuffler des changements rapides en termes sociaux, économiques et politiques. « J'ai mené au sein d'UNIC divers projets, comme la mise en place de rencontres entre les différentes universités pour évaluer les politiques d'égalité, de diversité et d'inclusion, qui doivent permettre d'accueillir tous les étudiants et enseignants, quels que soient leurs besoins spécifiques, expose Elsa Mescoli. En collaboration avec Réjouisciences, la cellule de diffusion des sciences et technologies de l’ULiège, et la fondation Wikimedia Commons, j'ai réalisé des ateliers dans des écoles secondaires pour rédiger des profils de femmes scientifiques à publier sur Wikipedia. »
Dans ce même mouvement qui vise à mieux prendre en compte la diversité, l'anthropologue s'est investie dans le projet Liège Université hospitalière, lancé au cours de la crise de l'accueil en 2015. « Via cette initiative, l'ULiège, et plus largement la ville de Liège se sont engagées à être des sanctuaires vis-à-vis des personnes migrantes, et à les protéger d'une politique de l'État qui leur est défavorable. Au niveau de l'Université, il s'agit d'une série d'initiatives concrètes qui doivent permettre de faciliter l'expérience universitaire des étudiants et chercheurs qui se trouvent dans une situation de migration forcée. »
Désormais et depuis septembre 2023, Elsa Mescoli est chargée de cours, au sein de l'Institut de recherches en sciences sociales, en faculté des Sciences sociales. Elle y enseigne à son tour l'anthropologie de la culture matérielle, ainsi que l'anthropologie de l'alimentation, au sein du master en anthropologie. Dans le master en “migration and ethnic studies”, elle forme aussi ses étudiants de master en sociologie à l'étude des expériences des réfugiés en situation de migration forcée, aux théories de la diversité et de l’intégration, ainsi qu'à celle du genre et de l'intersectionnalité dans la migration.
Une charge de cours conséquente, qui l'a poussée à modifier quelque peu le rythme de ses propres recherches. « Il est plus difficile de mener un travail ethnographique intensif sur le terrain, comme j'ai pu le faire auparavant, sourit-elle, mais je continue mes recherches autour de l'alimentation. Récemment, je me suis intéressée aux initiatives en lien avec la transition alimentaire, notamment au sein de la ville de Liège, et à la place de la diversité dans ces initiatives, afin qu'elles soient le plus inclusives possible. » L'anthropologue s'est rapprochée en ce sens de la Maison de l'alimentation durable et inclusive de la ville de Liège. « Il y a, à Liège, une volonté d'ouvrir ces initiatives à des publics diversifiés, en prenant en compte par exemple le fait que certaines personnes n'ont pas accès à ce que l’on considère comme une alimentation saine et durable, note-t-elle. Pour des questions économiques ou plus simplement de disponibilité à proximité. »
Et parallèlement à ses propres travaux, Elsa Mescoli encadre également les thèses de deux doctorants, là encore en lien avec ses sujets de prédilection : « Une de mes doctorantes travaille sur l'expérience des étudiants racisés au sein de l'enseignement supérieur et sur le rôle des associations d'étudiants dans leur réussite scolaire. L’autre doctorant débute une thèse sur la notion d'artivisme, c'est-à-dire l'art comme pratique politique, avec un focus sur les artistes palestiniens, que ce soit en territoire occupé ou ici, en Europe. »
Un fil rouge traverse le parcours et les recherches dédiées aux migrations d’Elsa Mescoli : la restitution de la diversité des expériences de vie. Un angle de vue inclusif plus que jamais important en ces temps troublés.