Le textile sur le fil

Vêtements de seconde main


Dans Univers Cité
Article Lisa Neirynck

©️ Groupe Terre

La nouvelle directive européenne du 1er janvier 2025 interdit aux citoyens de jeter leurs vieux textiles à la poubelle. Dorénavant, c’est direction la bulle à vêtements. Cette loi, qui se veut avant tout écologique, affaiblit les entreprises de tri aujourd’hui étouffées par des coûts croissants de gestion des déchets. 

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epuis le 1er janvier 2025, les règles ont changé en matière de tri textile. L’Europe, pour lutter contre les quatre millions de tonnes de textiles encore mises aux ordures ménagères chaque année, interdit désormais de les jeter dans les déchets résiduels. T-shirts et pantalons, à condition qu’ils ne soient ni souillés ni mouillés, doivent à présent atterrir dans les bulles à vêtements.  

Il s’agit, selon les autorités, de favoriser la réutilisation et le recyclage des textiles pour limiter leur impact environnemental. Si le projet est louable, la réalité présente quelques inconvénients. Du côté des entreprises d’économie sociale comme Terre, Oxfam ou Les Petits Riens, c’est une avancée majeure pour l’environnement, mais également un défi colossal. Entre l’augmentation des volumes collectés et la hausse des coûts de gestion, cette nouvelle règlementation semble, selon certains chercheurs, “mettre à mal tout un réseau”.  

Coralie Muylaert a défendu sa thèse doctorale en sciences économiques et de gestion à HEC Liège en 2023, au sein du centre d’économie sociale. Son travail porte sur les verrouillages aux changements de pratiques de consommation dans le secteur de l’habillement. Elle est actuellement assistante de recherche pour la chaire interuniversitaire en économie sociale de l’UMons et s’intéresse à la participation de l’économie sociale à la transition socio-environnementale. Dans ce cadre, elle s’interroge sur les réelles conséquences de ces nouvelles règles sur les entreprises, et sur les limites des possibilités qui s’offrent aux consommateurs pour “acheter moins mais mieux”. 

Un service plutôt qu’un produit 

La chercheuse rappelle l’existence des vêtithèques. Répondant au principe “d’économie de la fonctionnalité”, ces bibliothèques de vêtements vendent un service plus qu’un produit. Il est donc possible de louer une robe de mariage, un costume trois pièces ou un pantalon de grossesse pour une durée déterminée. « C’est ici l’offreur qui est responsable de la maintenance du textile et des réparations afin que le produit soit le plus utilisé possible. C’est une bonne manière d’éviter d’acheter des pièces que l’on portera peu ou jamais plus, mais c’est un système qui peine à convaincre, reconnaît-elle, puisqu’il ne correspondra jamais à tout le monde. Par exemple parce qu’on n’a pas besoin de ces vêtements en particulier, ou parce qu’on se soumet aux normes sociétales qui poussent à l’hyper-renouvellement. » Dans un contexte où les modes sont quotidiennes et non plus saisonnières, le consommateur, face aux catalogues constamment renouvelés, est incité à acheter « tout le temps et toujours plus, le vêtement étant devenu un marqueur de statut social plus qu’un objet pragmatique ».  

La seconde main constitue une manière responsable et durable d’acheter des vêtements. Ses valeurs d’origine ont néanmoins été bouleversées par l’arrivée des plateformes de revente en ligne qui ont « balayé les projets sociaux défendus par Terre et autres entreprises prônant la remise à l’emploi ou finançant des logements avec les bénéfices engendrés par la vente d’habits collectés », déplore Coralie Muylaert. Notons que les vêtements considérés comme "revalorisables ou revendables" se faisaient déjà rares avant l’arrivée de ces alternatives en ligne et de la nouvelle législation. « Les habits qu’on appelle "la crème", la partie grasse qui flotte au-dessus du lait, et dont on tire le plus gros profit ne sont plus forcément offerts car beaucoup de personnes préfèrent tenter de les vendre et d’en obtenir le meilleur prix. » 

La seconde main, dont le but premier est de réduire la production, semble en outre avoir perdu son aspect vertueux. « Le gain écologique est annulé par les trajets logistiques polluants que suivent les colis commandés », regrette la chercheuse. Là où le passage dans un magasin Oxfam, souvent situé à proximité du domicile, permet d’acheter plusieurs pièces, la livraison vers un point relais, paquet par paquet, inverse cette tendance éco-responsable. « Et si un vêtement ne lui convient pas, le consommateur pourra tenter de le revendre : à quoi bon se réfréner si l’on sait que l’on peut récupérer son investissement ? »  

Coûts et contribution

Face à ces défis, Coralie Muylaert soutient la mise en place de la responsabilité élargie des producteurs (REP), « une initiative soutenable tant sur le plan social qu’environnemental ». Concrètement, il s’agit d’obliger les producteurs de textiles à « prendre en charge les coûts liés à la fin de vie de leurs produits, depuis la collecte jusqu’à l’incinération ou le recyclage ». Autrement dit, les sociétés productrices seraient tenues de créer des vêtements plus durables et de verser une contribution financière aux entreprises de tri.

Les États européens ont jusqu’à l’été 2027 pour faire appliquer la REP. « D’ici là, Terre et les autres vont casquer », conclut Coralie Muylaert. « D’abord, il faut invoquer la responsabilité du producteur ; ensuite, peut-être pourra-t-on oser alourdir la tâche des “petites entreprises” qui font tout pour s’en sortir. »

À ce titre, Terre indique « qu’avec une augmentation des textiles collectés, principalement impossibles à revaloriser, les coûts de tri et de gestion des déchets grimperont ». Selon cette entreprise, « chaque tonne de déchets coûte environ 180 euros à incinérer et, en 2023, ces coûts dépassaient déjà le million d’euros ». 

Troc et location

À Liège, Sandrine Counson, historienne de l’art et enseignante en histoire du vêtement à la haute école Helmo, a lancé en 2018 l’asbl Slow 31 pour proposer une alternative à la fast-fashion. Si après cinq ans d’activité et plusieurs obstacles ayant eu raison de sa rentabilité, la vêtithèque a dû fermer ses portes, sa gestionnaire assure que « le concept reste bien vivant ». D’un côté, Slow 31 permettait de troquer des vêtements au sein d’une garde-robe partagée (selon un système de points attribués à chaque pièce en fonction de critères qualitatifs) et, de l’autre, de louer des robes “de cocktail” à usage plus exceptionnel.

« Renouveler notre stock demande de la main-d’œuvre, de la place et beaucoup de ressources », explique l’entrepreneuse, qui avait donc fait le choix du troc pour alimenter la boutique. « Dorénavant, nous ferons des opérations de troc de manière ponctuelle, événementielle et, pourquoi pas, une vêtithèque mobile qui se rend à domicile », conclut-elle, bien décidée à renouveler le concept sous une autre forme. « Vinted qui permet d’envoyer un maillot à l’autre bout du monde pour 5 euros, cela ne peut pas durer ».

Instagram /slow31asbl

Friperie solidaire à Gembloux

Des étudiantes de Gembloux Agro-Bio Tech viennent d’ouvrir sur le campus une friperie solidaire, continuité du projet “Gembloux s’rhabille” initié depuis quelques années autour d’un vide-dressing annuel. Le principe : les personnes qui apportent leurs vêtements sont rémunérées à un tarif fixé à l’avance par catégorie. Puis les pièces sont revendues à un prix deux fois plus élevé, mais qui reste tout à fait abordable. Cette initiative s’inscrit dans le cadre du projet “campus durable et inclusif” en collaboration avec l’ONG de l’ULiège Eclosio.

Instagram /gembloux_srhabille

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