Mises à l’honneur
Au cours de l’année académique prochaine, la rectrice Anne-Sophie Nyssen décernera les insignes de docteur·e honoris causa à trois personnalités de haut vol. Elles donneront, chacune, une conférence ouverte à toutes et tous.
Son visage a été affiché en une des médias et sur d’immenses bâches de soutien, révélant, bien malgré lui, une réalité peu connue : les travailleurs humanitaires sont particulièrement exposés au danger, dans un contexte de conflits de plus en plus violents et face au non-respect croissant du droit international. Suite à sa détention arbitraire en Iran durant 15 mois, Olivier Vandecasteele a créé l’organisation Protect Humanitarians dont l’objectif est d’apporter un soutien au secteur humanitaire, à la fois psychologique et juridique.
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eux ans après sa libération, Olivier Vandecasteele, marqué à vie par son expérience mais porté par son projet, est l’invité d’une conférence-rencontre à l'université de Liège aux côtés de confrères et consoeurs d'Ukraine, Inde, Soudan et Danemark. Plusieurs experts de l’Institution mettent d’ailleurs leurs compétences au service de cette plateforme solidaire.
Il dit que c’est ce qui l’a fait tenir, au fil des 456 jours qu’il a passés en captivité. Arrêté à Téhéran en février 2022, après six ans de travail humanitaire pour le Norwegian Refugee Council (NRC), Olivier Vandecasteele a été pris en otage par les autorités iraniennes. Maintenu en isolement durant plus d’un an, soumis à une épreuve extrême qualifiée de torture par les Nations unies et Amnesty International, il a gardé le cap dans cet enfer en échafaudant, seul avec lui-même, un projet fédérateur. Quelques mois après sa libération – haute silhouette s’élançant les bras tendus vers ses proches, à son atterrissage à l’aéroport de Melsbroek le 26 mai 2023 –, il a lancé Protect Humanitarians. L’objectif de cette structure indépendante est de protéger et soutenir les travailleurs humanitaires, en mettant l’accent sur les acteurs locaux, qui sont les plus à risques et pourtant les moins bien protégés. L’ONG se donne comme mission, en plus d’alerter le grand public et les décideurs quant à cette insécurité, d’apporter un soutien psychologique et juridique aux ONG humanitaires et à leur personnel, aux survivants et survivantes d’attaques, ainsi qu’aux familles des victimes.
Retour en arrière. Bien avant sa détention en Iran, Olivier Vandecasteele était déjà préoccupé par la question de l’accompagnement émotionnel des travailleurs humanitaires. Directeur de programmes et responsable de missions pour plusieurs ONG dans différents pays durant 15 ans, il a été confronté à la violence psychologique à laquelle sont soumises les équipes qui apportent du secours aux populations vulnérables. « Au Mali, notamment, pour Médecins du monde, j’avais dû faire face à un incident très critique puisqu’une équipe avait roulé sur une mine. Il y avait eu des blessés, des suspicions de décès, des évacuations médicales urgentes à gérer… La santé mentale des travailleurs a été réellement mise à mal et on a dû déployer un dispositif d’aide psychologique. Plus tard, en Afghanistan, j’ai dû accompagner étroitement les équipes pour faire face aux intimidations et violences subies par les collègues, les femmes essentiellement. J’avais donc bien en tête la surexposition au danger des travailleurs humanitaires », explique-t-il.
Le 24 février 2022, tout bascule. « Je suis passé de l’autre côté du miroir. J’ai été arrêté sans aucun motif à Téhéran, et j’ai subi 15 mois de prise d’otage dont 14 en solitaire, sans fenêtre, avec les néons de ma cellule continuellement allumés. L’expérience fut extrêmement douloureuse. J’ai fait la grève de la faim à plusieurs reprises, uniquement pour avoir un contact social, pour entrer en interaction avec quelqu’un. J’ai réalisé que je pouvais me passer de nourriture mais pas de lien humain. À cette torture physique et mentale s’ajoutait le sentiment d’injustice face à une arrestation complètement arbitraire, le non-accès à un avocat et l’incertitude totale quant à mon sort. Cela a entraîné un endommagement psychique profond. J’ai perçu de façon aiguë, se souvient-il, la nécessité pour les survivantes et survivants de ce genre d’incidents d’être mieux soutenus. »
« Quand on n’a plus de prise sur son propre sort, la dernière des libertés, c’est de décider sur quoi on veut mobiliser son cerveau. J’ai tenté, malgré les phases de grande dépression dans ma cellule, de faire de mon mental mon meilleur ami. Au lieu de focaliser mon attention sur la porte – je n’avais aucun pouvoir sur mon éventuelle libération –, je me suis demandé que faire de ce carré de prison dans lequel j’étais, de ce rien », confie-t-il. Le quarantenaire s’agrippe à son échappatoire mentale comme à une échelle de sortie : il élabore des projets personnels (« les lieux à voir dans ma vie, les expériences à réaliser »), ainsi qu’un vaste projet collectif dédié à ses confrères et consœurs qui ont choisi de travailler dans l’aide humanitaire. « Si j’ai un sursis de vie, qu’est-ce que je veux en faire ?, me suis-je demandé chaque jour. J’ai décidé de transformer ce traumatisme, dont je tente aujourd’hui de me reconstruire pas à pas avec une aide psychologique, en une mobilisation. Pas centrée sur moi, cela n’aurait aucun intérêt, mais plus large. Je ne voulais pas du discours mais du concret. »
De ce choc est née l’ONG Protect Humanitarians, une plateforme soutenue notamment par la fondation roi Baudouin, et qui repose sur quatre piliers : une assistance d’urgence aux humanitaires (médicale, psychologique, matérielle et juridique) ; le partage de bonnes pratiques entre experts de la santé mentale et du soutien psychosocial ; une expertise juridique pour soutenir les acteurs humanitaires et leurs familles qui cherchent à obtenir justice et redevabilité après des incidents ; un volet de plaidoyer afin de sensibiliser les décideurs et l’opinion publique. Un modèle inspiré de Reporters sans frontières pour les journalistes, et d’Amnesty International pour les défenseurs des droits humains, qui apportent une réelle visibilité et du soutien à “leurs” victimes.
Palestine, Ukraine, République démocratique du Congo, Soudan… Les Nations unies estiment que 300 millions de personnes ont un besoin d’aide humanitaire d’urgence, exposées à des conflits armés de plus en plus nombreux et violents. Le nombre de travailleurs et travailleuses humanitaires n’est pas recensé, mais on compte 595 humanitaires victimes (tuées, blessées ou kidnappées) pour l’année 2023. Ce chiffre grimpe à 698 pour 2024. Des statistiques en hausse depuis 25 ans, avec un pic ces trois dernières années. Et parmi ces victimes, 97 % sont des travailleurs locaux.
Cette réalité renverse le stéréotype encore trop tenace de l’humanitaire occidental. « L’immense majorité des humanitaires sont des nationaux, soit des employés d’ONG, soit, en Ukraine notamment, des leaders de la société civile, qui viennent en aide à leurs compatriotes. Les travailleurs des ONG internationales, eux, sont appelés en renfort, explique Olivier Vandecasteele. Il suffit de penser aux inondations en Belgique : ce sont les acteurs locaux qui sont intervenus massivement dans l’immédiat. C’est exactement le même mécanisme à l’international. »
« Je suis une exception parmi les humanitaires kidnappés : un expatrié enlevé et ayant bénéficié d’une médiatisation. » L’inverse de ce qui arrive aux humanitaires locaux, surexposés au danger dans une forme d’indifférence de leur pays et de la communauté internationale. Épidémie de burn-outs, mauvaise gestion de l’exposition au traumatisme : le travail humanitaire entraîne de réels impacts.
« La question du staff care et de l’appui en santé mentale des équipes est parfois perçue comme un coût additionnel. Or c’est l’inverse ! Il s’agit d’un enjeu de durabilité, de pérennité du secteur », martèle-t-il, évoquant même « une forme d’hypocrisie » – celle qui consiste à apporter de l’aide sans accompagner celles et ceux qui mettent réellement cette aide en œuvre sur le terrain. Tout humanitaire devrait bénéficier d’un soutien psychologique, à la fois en préventif et en post-incident. « Mais ce soutien est inégal, fragmenté. Il n’est pas acceptable que le secteur humanitaire dans son ensemble ne dispose pas d’un standard minimum », poursuit-il. L’un des axes de Protect Humanitarians est donc de partager les outils et bonnes pratiques existantes en termes d’appui en santé mentale et de soutien psychosocial aux équipes nationales et partenaires locaux.
Outre les difficultés psychologiques, le secteur fait face à une sape permanente : depuis une dizaine d’années, on assiste à un non-respect croissant du droit international humanitaire. « En théorie, toute personne civile vulnérable a droit à une aide et tout acteur de ce secours a droit à une protection dans le cadre de son travail humanitaire. Mais le non-respect de ce droit devient la norme et les auteurs d’attaques contre les humanitaires constatent qu’il ne se passe rien pour eux le cas échéant », déplore Olivier Vandecasteele. Pourtant généralement identifiés par les logos des ONG pour lesquelles ils travaillent, les humanitaires sont régulièrement les cibles directes d’attaques. « Dans certains contextes, il y a une volonté de toucher la population et le secours à cette population, et donc de cibler spécifiquement les mécanismes de solidarité. » Face à cette impunité quasi totale – « une attaque contre l’humanitaire, c’est un crime de guerre » –, de nombreuses structures ont besoin de renfort juridique. L’une des tâches à laquelle s’est déjà attelée Protect humanitarians, avec l’aide notamment des juristes de l’ULiège, est de rassembler l’ensemble des recours légaux qui existent et de constituer un arsenal juridique des leviers à disposition du personnel humanitaire et des ONG.
Hausse des conflits dans le monde, augmentation de la violence, croissance du nombre de personnes dans le besoin, diminution de la protection des humanitaires, bafouement du droit international : dans cette équation déjà si fragile s’ajoute la chute sévère des aides financières. Donald Trump a drastiquement diminué l’USAID dès le début de son mandat, privant le monde du plus gros canal financier de l’aide humanitaire. Au moment de boucler cet article, il était question d’une baisse de 25 % du budget à la coopération par le gouvernement belge.
« Il faut absolument réinventer un récit sur l’aide humanitaire et, plus largement, sur l’aide au développement. La solidarité a besoin d’un nouveau narratif mobilisateur dans ce monde de plus en plus belliqueux », souligne Olivier Vandecasteele.
Voici un peu plus d’un an que Protect Humanitarians existe. Au gré de premiers ateliers, rencontres et plaidoyers qui ont déjà été organisés, en Belgique et à l’étranger, Olivier Vandecasteele a commencé à échanger et travailler (« de façon organique, ce qui est souvent le plus porteur », sourit-il) avec plusieurs spécialistes de l’université de Liège : Frédéric Bouhon, professeur en droit public et administratif, Christophe Deprez, chargé de cours en droit international public, tous deux attachés aux questions liées au droits humains, et Adélaïde Blavier, professeure en psycho-traumatisme. Plusieurs travaux scientifiques ont été initiés, notamment en faculté de Droit, Science politique et Criminologie. À l’image de sa chaire internationale Mukwege, consacrée à la violence faite aux femmes et filles dans les conflits, où le savoir et le savoir-faire se tissent entre experts académiques et partenaires de terrain, l’ULiège souhaite consolider cette collaboration autour de la défense de l’assistance humanitaire. Une convention de recherche lie désormais l’ULiège et Protect Humanitarians. Objectif : nourrir le secteur humanitaire de connaissances et d’un appui scientifique permettant de muscler les bonnes pratiques de soutien aux humanitaires et d’aller collectivement vers davantage de justice.
Aujourd’hui, Olivier Vandecasteele se dit très heureux de l’intérêt porté à son projet par le secteur humanitaire, et plus largement. L’arrivée de Protect Humanitarians a ouvert des espaces de discussion qui n’existaient pas : « Mon souhait est de briser un tabou : il faut du courage pour travailler dans l’humanitaire, je continue à le penser. Mais on n’est pas des héros. Ne pas parler de ses propres vulnérabilités parce que les populations dans les pays en guerre “souffrent plus”, c’est alimenter une logique sacrificielle. Je brise le silence sur ma captivité et son impact, oui, mais je veux surtout amplifier les voix des principaux acteurs concernés, qui ont le droit d’être protégés et surtout mieux soutenus : les travailleurs humanitaires locaux. Ce sont eux qui témoignent à mes côtés à Liège. »
Olivier Vandecasteele était invité ce 13 mai 2025 à l’université de Liège, aux côtés d’autres représentants et représentantes d’ONG locales et internationales, pour une conférence intitulée “Mieux protéger et soutenir les travailleurs humanitaires dans le monde”. L’occasion, au-delà des témoignages de terrain, de faire le focus sur la collaboration entre Protect humanitarians et l’ULiège.
Au cours de l’année académique prochaine, la rectrice Anne-Sophie Nyssen décernera les insignes de docteur·e honoris causa à trois personnalités de haut vol. Elles donneront, chacune, une conférence ouverte à toutes et tous.
Le FERULiège recevait, en novembre dernier, la journaliste et essayiste Christine Pedotti, l’une des principales figures du catholicisme progressiste en France, directrice de la revue Témoignage chrétien et autrice de nombreux ouvrages.
Romans, poésie, théâtre... Sélection, toute subjective, parmi les meilleures publications récentes des membres de l’Université et de ses alumni.