Viser la sobriété numérique


Dans Alma mater
Article Marie Liégeois

©️ S. Seyen

En signant la charte du numérique responsable en 2022 et en confiant un travail de fond à un comité de pilotage coordonné par Félix Scholtes, conseiller de la Rectrice à la sobriété numérique, l’université de Liège s’est engagée à prendre la responsabilité de son impact numérique. Entre balises stratégiques et projets, l’Institution vise un avenir digital éthique, durable et inclusif.

En dix ans, la consommation du numérique a été multipliée par trois. Selon l’agence française de la transition écologique (Ademe), cette empreinte carbone pourrait quintupler d’ici 2050 si la transition numérique prend la forme d’une vaste digitalisation, mais aussi être réduite de moitié si on se tourne vers une sobriété sociétale et numérique. Au-delà du coût écologique, le numérique soulève de nombreux enjeux d’éthique et de société. Derrière les écrans, clics et requêtes à l’IA se dessine un questionnement vertigineux qui appelle des positionnements individuels et collectifs.

Société dans la société, ruche de 27 000 étudiants et 5700 travailleurs, réseau d’ordinateurs, connexions et streaming, l’ULiège a entamé depuis plusieurs années un travail de fond sur sa transition numérique en s’appuyant sur l’expertise de son service général d’informatique [lire encadré]. Désormais membre de l’Institut belge ISIT (Institute for Sustainable Information Technology), l'Institution a mis sur pied un comité de pilotage pluridisciplinaire (informatique, médecine, sociologie, ingénierie...) qui vient d’éditer une feuille de route reprenant les principes à suivre.

Garder une emprise

Le cap général : privilégier des systèmes robustes et adaptables, opter pour une gouvernance numérique intrinsèquement responsable, créatrice de valeur humaine et sociétale. Pour orchestrer ce chantier, la rectrice Anne-Sophie Nyssen a nommé un conseiller, Félix Scholtes. Neurochirurgien, enseignant « passionné » en faculté de Médecine et, selon ses dires, « un peu geek » (il évoque un usage numérique raisonné durant l’épidémie de covid, récompensé par une belle réussite des étudiants) : c’est à ce triple titre qu’il est arrivé, en 2022, avec la notion de “sobriété numérique”. Un concept atypique et précurseur ⎼ « pourquoi viser la sobriété dans le digital alors que tout y est dématérialisé ? », disait-on, alors. Eh bien, justement. Omniprésent mais diffus, puissant mais peu gouverné, rapidement évolutif mais imprévisible, porteur d’espoirs autant que d’effets indésirables, le numérique coche la case du wicked problem, phénomène au périmètre flou, situé au carrefour de conflits de valeurs. Impossible à “attaquer” en silos, donc. Interdire le streaming en wi-fi dans l’Université ? Ce sont alors les connexions à la 4 et 5G qui exploseraient, ce qui ne ferait que déplacer le problème.

« Il y a un impact du numérique, et plus particulièrement de l'IA, à craindre sur les fonctions cognitives, voire la santé mentale. Au-delà de la capture de notre attention et notre temps, le fait de déléguer au numérique certaines activités intellectuelles présente un risque évident pour l'expertise, l'esprit critique et l'autonomie », souligne Félix Scholtes. « Ma préoccupation de la santé, celle de l'individu, celle du groupe, me pousse à défendre un numérique approprié et appropriable pour tous », soutient-il, plaidant pour des systèmes « conviviaux et aussi maniables que possible, qui n’échappent pas à notre compréhension et sur lesquels nous pouvons avoir une emprise. »

Un helpdesk étudiant

Quelques chiffres : le matériel informatique représente 79 % des émissions de gaz à effet de serre du numérique, au vu des métaux rares peu recyclables utilisés. La fabrication d’un ordinateur de 2 kg, par exemple, nécessite 600 kg de matières premières et génère 114 kg de CO2 sur les 156 émis sur son cycle de vie. L’une des mesures les plus efficaces : la réduction de production d’équipements neufs.

« Or la longévité du matériel est compromise par l'obsolescence de certains systèmes d'exploitation et applications, poursuit Félix Scholtes. Il se fait que la Fédé et d’autres personnes dans l’Université qui collectent du matériel informatique nous ont contactés : en unissant nos forces avec le Segi ⎼ qui avait ce projet dans ses cartons depuis quelque temps ⎼, nous avons créé un helpdesk étudiant. » Ce service gratuit permet, en plus de l’assistance informatique par des étudiants pour des étudiants, de soutenir le projet « en proposant de prolonger la vie des ordinateurs grâce au système d'exploitation Linux Mint, attractif, intuitif et sans obsolescence significative, tout en créant une communauté d’utilisateurs d’outils open source », se réjouit le conseiller. D’autres outils sont en voie d’implémentation, comme un tableau de bord ou un système de gestion du matériel.

L’usage du numérique laisse aussi une empreinte forte sur chaque humain. Lieu d’enseignement et de recherche, l’Université a là un rôle à jouer. Peu convaincu par une approche coercitive ou moralisatrice, « d'autant plus dans un lieu de liberté académique », il propose que l'ULiège « se positionne comme une structure apprenante et avance pas à pas. La puissance et l’omniprésence des outils numériques est, notamment, rarement proportionnelle à la maîtrise de ces outils par les utilisateurs. L’un des défis est de former et informer au maximum les étudiants, enseignants et chercheurs », explique-t-il. « L’IA, par exemple, ébranle les enjeux de notre enseignement. Son essor massif, hors de notre emprise, peut être une opportunité pour questionner nos exigences académiques classiques ⎼ “détenir la connaissance” ⎼ et concevoir nos apprentissages différemment pour favoriser l'expérientiel, l'analyse critique, l'autonomie intellectuelle. »

En pratique, pour amener la responsabilité numérique au quotidien, le comité de pilotage propose un guide évolutif (FAQ) destiné à la communauté universitaire, la formation des technopédagogues, une (in)formation à l’entrée à l’ULiège pour tout nouveau membre ou encore la création d’un MOOC (cours en ligne) en partenariat avec l’ISIT et l’université de Lausanne (Suisse). Une série d’outils et réflexions, vise Félix Scholtes, qui « aideront à affronter les fluctuations, incertitudes et profondes transitions qui caractérisent notre ère ».

Optimiser les ressources

« Le plus gros impact sur l’empreinte carbone, c’est le matériel informatique lui-même », rappelle Laurent Debra, directeur des opérations au service général d’informatique (Segi), très impliqué dans ce projet, tout comme Yves Wesche, directeur de l’unité d’informatique en faculté de Médecine. Parmi les mesures mises en place par le Segi, il pointe l’achat de matériel d’occasion, par exemple des systèmes centraux et de stockage liquidés par des grosses structures comme la Communauté européenne ou des banques. « L’Université et le CHU de Liège ont mutualisé leurs datacenters, avec deux postes au lieu de quatre. C’est unique en Belgique et cela représente une économie de taille en matériel et énergie », ajoute-t-il. Autres leviers : la virtualisation (faire tourner 50 serveurs virtuels sur un seul serveur physique), l’utilisation de matériel recyclé pour les podcasts enregistrés dans les 80 salles de cours ou la gestion raisonnée du parc informatique des employés (garder les machines jusqu’à huit ans alors que les ordinateurs étaient, voici deux décennies, remplacés tous les quatre ans).

« Depuis toujours, la grande majorité des outils développés au Segi le sont en open source, c’est dans notre ADN, explique Laurent Debra. Avec la devise “Linux et Open source by default”, notre service reste en grande partie indépendant des solutions commerciales, tout en gardant une maîtrise de ses systèmes. » Même optique pour l’internalisation des données, puisque le Segi a développé son cloud interne, contournant ainsi les GAFAM. « C'est une stratégie de longue date : avoir la main sur nos infrastructures, les faire évoluer quand c'est nécessaire et non quand c'est la mode », souligne-t-il, insistant sur l’importance de « réfléchir au sens de l’informatisation. »

L’ULiège s’engage pour un Numérique Responsable

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