Le néerlandais, une clé pour l’altérité

Langues et culture


Dans Le dialogue
Entretien Philippe Lecrenier – Photos Jean-Louis Wertz

©️ J-L Wertz

Est-il possible d’enrayer le désintérêt du néerlandais à l’école ? Ja, zeker, si l’on ne se borne pas à l’acquisition hors-sol d’une technicité. Au-delà de son atout professionnalisant toujours actuel, le néerlandais est une clé pour une culture voisine riche, avec laquelle nous partageons une histoire commune.

L

e néerlandais souffre d’une litanie de préjugés et de clichés auprès des jeunes Belges francophones. Alors que se profile l’obligation d’apprendre cette langue dès la troisième primaire, il est utile d’en repenser les modes d’acquisition et les fonctions. Car l’étude d’une langue doit avant tout être agréable et ouvrir des ponts sur l’altérité. Au-delà de tout essentialisme, qui court-circuite le réel pour polariser la nature de deux régions artificiellement mises dos à dos, Maud Gonne, chargée de cours à l’ULiège en traduction néerlandais-français et directrice du Centre interdisciplinaire de recherche en traduction et en interprétation (Cirti), et Vincent Scheltiens, historien de la politique belge, des constructions identitaires et des nationalismes, enseignant à l’UAntwerpen, se rencontrent pour déployer l’environnement historique et politique qui influence une triple croyance : le néerlandais, c’est laid, hostile, et ça ne sert plus à rien. Et s’il suffisait d’un dialogue pour ébrécher ces certitudes ?

Le Quinzième Jour : De nombreux facteurs mènent à un rejet du néerlandais. Plus de 60 % des jeunes francophones choisissent l’anglais comme première langue étrangère.

Maud Gonne : Le climat politique et les discours séparatistes amplifiés par la presse aggravent ce rejet, ainsi qu’une peur de mal parler la langue. Nous sommes souvent amenés à nous retrouver en Flandre et à être confrontés à nos limites et lacunes linguistiques. Un phénomène accentué par des usages qui varient selon les villes. Ce qu’on a appris à l’école diffère des néerlandais parlés à Hasselt ou Anvers. Quant aux Pays-Bas, ils admettent volontiers que l’anglais devient une langue du quotidien, et même une langue d’éducation. Au restaurant à Amsterdam ou à l’université de Maastricht, vous êtes encouragés à utiliser l’anglais, ce qui peut avoir tendance à isoler d’autant plus la Flandre et décourager les jeunes francophones à apprendre le néerlandais plutôt que l’anglais, langue qui jouit d’une place de choix à l’échelle internationale.

Vincent Scheltiens : Il y a aussi des origines historiques. Quand la Belgique est formée, le monde cultivé parle le français jusqu’à la cour du tsar. C’est la langue de référence en Europe. Dès le départ, l’histoire de la Belgique est écrite par une élite francophone (aussi bien wallonne que flamande). L’exigence du mouvement flamand d’officialiser un néerlandais qui, à ce moment, n’est pas encore standardisé, est accueillie avec beaucoup de réserve. La Belgique est jeune et doit se frayer une place dans la société européenne. Le français est un choix stratégique pour lequel le sud du pays est enclin à sacrifier ses propres dialectes, sans chercher à les unifier en une langue officielle. Et lorsque, dans l’après-guerre, la Flandre réussit son industrialisation et devient plus prospère, le mouvement flamingant, peu sympathique, accentue les effets de rejet. On observe encore aujourd’hui des résidus de ces rapports de force linguistiques. Un politicien néerlandophone invité sur une chaîne francophone va s’exprimer en français. On note un effort similaire chez certains journalistes et politiciens francophones, mais si ça ne marche pas, tout le monde s’aligne sur le français. Cela n’aide pas à conscientiser la souveraineté d’une langue. Une étape intermédiaire pourrait être la connaissance passive. Chacun s’exprime dans sa langue maternelle, et tout le monde se comprend.

M.G. : Ce sont des rapports de force entre les langues à l’échelle d’un pays qui a construit son identité autour d’une dualité, mais pas autour du bilinguisme. C’est une asymétrie que l’on observe aussi à l’international. Un leader anglophone ne va pas chercher à s’adresser dans une autre langue que la sienne.

V.S. : Au niveau international, le néerlandais est une petite langue. Si les francophones ont le choix, on peut comprendre qu’ils se tournent vers l’anglais, la langue de leurs idoles. L’hégémonie de l’anglais a aussi un impact en Flandre. Il y a encore quelques années, les jeunes choisissaient en grande majorité le français comme deuxième langue. Or mes étudiants, aujourd’hui, ne le maîtrisent plus correctement.

LQJ : Dans ce contexte, l’obligation de l’apprentissage du néerlandais, voulue pour 2027, est-elle une bonne mesure ?

M.G. : Aucun décret ne contraint cette volonté politique. Mais elle s’accorde aux directives européennes, qui voudraient que les citoyens parlent au moins deux langues modernes étrangères. Dans ce cadre-là, le néerlandais a toute sa place en Belgique. Professionnellement, l’idéal est de maîtriser une langue majeure (l’anglais, l’espagnol) et une langue qui va faire la différence, créer une particularité. Cela peut être, selon les configurations, le néerlandais, le suédois, le catalan... Je le dis constamment à mes étudiants, et les retours des diplômés le prouvent : ils utiliseront surtout l’anglais. Mais c’est pour leur maîtrise du néerlandais qu’ils seront engagés. Pour moi, c’est un premier choix idéal. De toute façon, nous sommes baignés de culture anglophone et le pas vers l’anglais est plus facile, même si la maîtrise en est finalement aléatoire. Le néerlandais, c’est une façon de parler, penser et créer plus méconnue. Le pas est culturellement plus difficile à franchir, et je le trouve dès lors plus enrichissant. Mais je reste prudente sur la question de l’obligation, qui aboutit rarement à de bons résultats. Elle doit être accompagnée de mesures qui rendent l’apprentissage agréable. Actuellement, l’enseignement en Wallonie ne le permet pas.

LQJ : Que manque-t-il ?

M.G. : Premièrement, des enseignants formés, et ce déjà pour le primaire. Mais il y a une pénurie de professeurs. Ensuite, des moyens matériels, notamment des outils d’enseignement attractifs, multimédias et modernes, mais l’offre est réduite, ce qui est assez logique au vu de la demande. Il me semble également urgent de favoriser et simplifier les contacts institutionnels et échanges de professeurs entre écoles wallonnes et flamandes. Or, même nos vacances scolaires ne tombent plus en même temps. Il y a donc un environnement politique à réaménager et un discours général à réinventer au sujet de la Belgique. Je ne dis pas qu’il faut revenir à “l’âme belge” Mais à l’heure où la Flandre publie son “canon” [ndlr : le Canon van Vlaanderen a été publié en mai 2023 suite à une volonté de la NVA, négociée lors de la formation de gouvernement de 2019. Il reprend 60 caractéristiques de la Flandre et de son territoire, sélectionnées et rédigées par un comité d’experts politiquement indépendants], force est de constater que nous ne disposons pas de discours belge. Actuellement, à part Stromae, Angèle et l’équipe de foot, il y a peu de personnalités et de collectifs pour évoquer une quelconque identité belge.

V.S. : Ce que tu dis est essentiel. Depuis des décennies, le pouvoir politique, spécialement en Flandre, a découragé toute velléité à aller voir de l’autre côté de la frontière linguistique, à échanger la langue et la culture. Ce discours dominant crée un repli sur soi, deux démocraties différentes et séparées qui ne se connaissent plus. Tout cela conjugué avec un effort artificiel de renforcer cette identité flamande, qui devient en partie anti-francophone, anti-wallonne et anti-belge. Cela n’a pas percé partout dans la population, mais ça a créé entre autres deux partis nationalistes flamands de droite musclée et d’extrême droite fascisante. Que des jeunes gens d’un même pays voyagent, se rendent dans les villes et établissements scolaires de l’autre côté de leur frontière linguistique est une priorité pour dépasser les visions caricaturales de l’autre. En Flandre, la Wallonie évoque la pauvreté, l’insécurité… Il n’y a que les Ardennes et la descente de la Lesse qui valent la peine, pour grossir le trait. Ce ne sont pas les gens qui inventent ces idées. Elles viennent d’un discours presque officiel qui s’apparente à une prophétie autoréalisatrice. Si la Belgique a encore du sens, on aura besoin d’un mouvement qui va à l’encontre de ce discours, et qui véhicule l’idée qu’il est plus intéressant de se connaître et d’échanger que de vivre dos à dos.

LQJ : Le milieu scolaire pourrait-il contribuer à enrayer ce discours ?

M.G. : Pour cela, il doit rompre avec la tendance à la dissociation entre la langue et le tissu culturel qu’elle porte. La grammaire et le vocabulaire ne sont pas le plus important. Les mots portent beaucoup plus que leur technique : ils conduisent à la culture, à la compréhension de l’autre, à l’envie de surmonter ses peurs pour découvrir des lieux et des pratiques.

V.S. : Les professeurs qui m’ont marqué sont ceux qui m’ont parlé de Jacques Brel, d’écrivains, qui animaient des discussions ou des débats. Je me souviens d’un professeur qui pose un disque et nous fait écouter Les Flamingants de Jacques Brel. Une chanson très controversée en Flandre. Nous voulions tous en discuter. Il nous a arrêtés. « Écoutons d’abord la chanson une seconde fois. Ensuite, nous débattrons. Mais en français. » On se trompait tout le temps, mais on parlait. Et ça fonctionnait.

M.G. : Et tu te souviens de ce que tu pensais de cette chanson ?

V.S. : J’étais fan de Brel. Je n’ai jamais considéré Brel comme anti-flamand, évidemment. Il était anti-flamingant. D’ailleurs, il figure dans le canon flamand, et c’est un excellent choix. Nous avions peur, en tant qu’historiens, que ce canon reste une commande politique. Nous craignions l’imposition d’une identité fermée et excluante. Heureusement, il y avait dans la commission des historiens qui ont reconnu la pertinence du projet, pour autant qu’il ne devienne pas un instrument du nationalisme flamand. Je trouve le titre de la traduction française très beau : Soixante fenêtres sur la Flandre. C’est un peu plus relax que “canon”.

LQJ : Les fenêtres suggèrent en effet un extérieur accessible, des voisins à rencontrer. Il y a quelque chose de cet ordre-là, dans des cultures qui cohabitent. Vous affirmez qu’enseigner la culture d’une langue est fondamental. Dans les programmes d’immersion, le néerlandais comme première langue étrangère y domine toujours. Selon les étudiants, ce qui favorise le plus l’apprentissage et le sentiment agréable, c’est l’exposition à la culture flamande. Les statistiques vous donnent donc raison ! Échanger entre cultures qui s’affirment, c’est une clé pour ouvrir en grand ces fenêtres frontalières ?

M.G. : Les échanges scolaires sont pour cela très importants. Je me souviens d’être allée faire la fête dans une discothèque à Alost, lors d’un voyage en secondaire. C’est là que l’intérêt a éclot pour moi. Mais pour un professeur qui voudrait organiser un tel séjour, cela reste trop souvent un parcours du combattant, y compris auprès de ses collègues et de sa direction.

LQJ : C’est à Alost que vous avez accroché au néerlandais ?

M.G. : Petite, j’allais en vacances en Zélande. Le néerlandais, c’était pour moi la possibilité de commander des glaces. Mais avant de se focaliser sur les déclics individuels, souvent favorisés par les discours des parents, il faut installer un environnement propice au bilinguisme, qui résultera d’une volonté politique. Il ne me semble pas impossible de recréer une culture commune entre élèves francophones et néerlandophones. Il suffit qu’ils “consomment” la même chose, qu’ils regardent un même programme, pour commencer. La diffusion de séries flamandes sous-titrées sur la RTBF, et l’inverse sur la VRT.

LQJ : Les plateformes de streaming laissent aussi une place pour les séries régionales, y compris flamandes. Plus largement, des œuvres flamandes percolent épisodiquement en Wallonie. Broken Circle Break Down, Bullhead ou la scène rock anversoise avec dEus, Tom Lanoye et son roman La langue de ma mère, Lize Spit… Cette culture qui vibre juste à côté de nous, est-ce tout de même palpable ?

M.G. : Je suis allée voir Dag vreemde man au Théâtre universitaire de Liège. Les acteurs et actrices vivaient en Flandre, sans que ce soit leur langue maternelle. Ils parlaient de leur parcours d’immigration, chantaient en néerlandais, dansaient, et c’était jubilatoire de recevoir une telle énergie de ce côté-ci de la frontière linguistique.

V.S. : Dag vreemde man, c’est une célèbre chanson d’Ann Christy, avec laquelle elle avait terminé deuxième lors des présélections pour l’Eurovision de 1971.  

M.G. : Ah, tu vois ? Je ne connaissais pas ! Et je n’ai pas reçu ce spectacle comme spécifiquement flamand. Je le trouvais fondamentalement belge. Des gens venant d’un peu partout, et qui se rassemblent avec un brin de folie.

V.S. : Mais c’est ça ! Et ça va complètement à l’encontre de l’extrême droite, qui veut imposer une identité flamande. Parce que la Flandre est diverse et changeante. Si on parle de la culture flamande, on parle aussi de personnes issues de l’immigration sur plusieurs générations.

LQJ : Peut-on dire que la diversité serait propre à la belgitude ? Des traits apparemment antagonistes s’emboîteraient, comme des poupées russes, en créant une addition d’identités et de sentiments d’appartenance ?

M.G : Le groupe dEus est très belge. Stromae aussi. Les luttes ouvrières, l’immigration… Cette diversité échappe à la volonté de réduire la belgitude à une seule essence. Un trait localisé peut appartenir à un même narratif global, pluriel et ouvert.

V.S. : Sans pour autant retourner à un État unitaire, et tout en préservant le narratif flamand, sa langue et son autonomie. Si l’on retrouve des manières de cohabiter dans cette diversité, les fantasmes nationalistes ne tiendront pas. Quand ils regarderont autour d’eux, dans leur classe, sur les réseaux sociaux, de l’autre côté de la frontière linguistique, les élèves verront une tout autre réalité que ce qui leur est raconté. C’est évident, il y a une diversité de belgitudes, et elles ne se font pas obstruction. L’image des poupées russes est très juste. On peut reconnaître et cultiver cette hétérogénéité comme un atout, et non comme une faiblesse. C’est une réponse à la globalisation opposée à la réponse nationaliste qui prédomine aujourd’hui. Si on ne se connaît plus, si nos échanges s’appauvrissent, c’est aussi le fruit amer de ce repli sur soi.

LQJ : L’enseignement reste une pierre angulaire de ce réenchantement, comme vous le disiez, Maud Gonne. Avoir au sein d’un même pays des voisins culturellement différents, avec qui l’on partage tant d’histoires, c’est une belle opportunité pour s’ouvrir à l’altérité, s’y confronter et s’en nourrir.

M.G. : Absolument !

V.S. : Mais si dès qu’ils consultent un média, la première confrontation des jeunes francophones au néerlandais est Theo Francken, qui n’a jamais un mot amical pour ce qu’ils sont, et qui cherche à dissoudre la Belgique, c’est normal qu’ils s’en détournent… Face à une telle force, apprendre cette langue ne peut pas se résumer à l’accumulation de mots et de techniques. Apprendre le néerlandais, c’est Lize Spit, c’est Tom Lanoye…

M.G. : C’est Dag vreemde man.

V.S. : Dag vreemde man, oui… C’est ça, qu’il faut raconter.

Suggestions pour une plongée en culture flamande

Par Maud Gonne :

  • l’autrice Lize Spit
  • l’émission téléviséeIn de Gloria de Jan Eelen
  • la chanson Mia de Gorki
  • le film Rundskop de Michaël R. Roskam
  • la pâtisserie mattentaart

Par Vincent Scheltiens :

  • la série De Ronde de Jan Eelen
  • le recueil de poésie Vaderland de Max Temmerman
  • l’auteur Louis Paul Boon
  • le film Alabama Monroe (The Broken Circle Breakdown) de Felix Van Groeningen
  • le collectif de théâtre De Roovers
Publié le

Partager cet article

cookieImage