Inspiré par Le Corbusier, le brutalisme a marqué l’architecture dès 1950. Son prestige a rejailli jusqu’aux Oscars avec le sacre du film The Brutalist. Le courant est peu valorisé en Belgique, d’où l’importance d’un premier ouvrage photographique de référence, signé par l’architecte Pierrick de Stexhe : Brutalism in Belgium. Où le campus du Sart Tilman occupe une place de choix.
A
u lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Europe est à reconstruire. Incubée en Grande-Bretagne, mais inspirée par Le Corbusier, l’architecture brutaliste donne dès 1950 son âge d’or au béton. Robuste, abondant et monumental, le matériau rassure et évoque l’invulnérabilité. À ses débuts, le mouvement revendique l’artisanat. Le béton n’est jamais caché. Il est coffré sur place. Les veines du bois et fixations des coffrages y laissent leur empreinte, donnant un caractère “fait main” unique à chaque construction, avant que le préfabriqué lisse et sériel mène, dans les années 1980, à la saturation et à l’essoufflement de l’esthétique.
Pierrick de Stexhe est architecte, diplômé de l’ULiège en 2017, et doit à son père une passion pour la photographie argentique. « Lors d’un séjour au Barbican Center de Londres, j’ai été frappé par la puissance de ce complexe brutaliste, mais aussi par l’aura dont il jouit. C’est un environnement à part entière : espace culturel, écoles, logements… Il est initialement voué à reloger la classe moyenne après la guerre, mais est tellement prisé que seules les personnes les plus aisées peuvent y habiter. Il y a en Belgique de nombreux bâtiments brutalistes très qualitatifs, mais au destin diamétralement opposé. Ils tombent en désuétude, quand ils ne sont pas démolis. J’ai ressenti une urgence à les visibiliser. » En ressort Brutalism In Belgium, un ouvrage photographique à la méthodologie rigoureuse. « Dans la ligne de Brent et Hilla Becher, je cherche une image neutre, de manière à montrer les bâtiments pour ce qu’ils sont, sans effet. »
S’y retrouvent de nombreux bâtiments du Sart Tilman, sortis du sol dans les années 1960 sous la houlette d’architectes comme André Jacqmain ou Charles Vandenhove : le CHU et son immanquable verrière, le bâtiment de géographie B11, la centrale thermique et ses allures de temple aztèque métallique, les résidences étudiantes du B13 telles des ruches sur un plan cruciforme, les infrastructures sportives du Blanc Gravier et le B8 qui abrite un restaurant et des alcôves s’enchaînant de manière fragmentée dans un dédale de couloirs et de renfoncements qui se jouent du dénivelé du site pour relier les espaces entre eux. « Le Recteur de l’époque, Marcel Dubuisson, voulait un ensemble cohérent ; le béton en est le dénominateur commun. Le Sart Tilman est un lieu important pour moi. J’y ai déambulé pendant de nombreuses heures. L’endroit me touche, aussi parce qu’il est unique au monde, confie Pierrick de Stexhe. On découvre rarement de telles constructions aujourd’hui, dotées d’espaces qui ne sont pas strictement nécessaires, mais tellement généreux. Ils sont inventifs, fonctionnels, ingénieux. Il y a un dialogue avec la nature qui entoure le campus, et en même temps une affirmation de la transformation, de la modernité, de l’empreinte humaine. C’est un patrimoine unique à préserver ».
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© Photos : Pierrick de Stexhe