En pleine terre
Les effets du dérèglement climatique s'y font cruellement ressentir. Projet conjoint entre Eclosio et Ludivine Lassois, une filière locale de production de biofertilisant est mise sur pied.
Alors qu'il est en pleine mutation depuis une quinzaine d'années, sous l'influence des réseaux sociaux et des plateformes collaboratives comme Airbnb, le secteur du tourisme doit également faire face à des vents contraires. Source de développement économique et d'emplois, il est aussi accusé de participer à la dégradation de l'environnement, et de rendre impossible la vie des habitants de certains lieux en raison du surtourisme. La Wallonie n'y fait pas exception.
Si vous deviez visiter la Wallonie, quels aspects privilégieriez-vous ? Ses centres urbains, comme Liège ou Namur ? Ou plutôt la beauté sauvage des vallées encaissées des Ardennes ? Quelles attractions vous attireraient le plus : Pairi Daiza, les courses automobiles de Spa-Francorchamps, ou encore le patrimoine post-minier de la région du Centre ? La gastronomie ? Ou peut-être un peu tout cela à la fois ?
C'est qu'à l'image de cette diversité, le tourisme est un phénomène multiple et complexe. Très dépendant du territoire et des gens qui y vivent, il l'est aussi… des touristes. Pour autant, la définition même de ce qu'est un touriste n'est pas si évidente. Selon l'Organisme mondial du tourisme (OMT), sont désignés comme visiteurs celles et ceux qui “voyagent vers une destination principale située en dehors de leur environnement habituel, pour une durée inférieure à un an et pour un motif non lié à l’emploi par une entité résidente dans le pays ou le lieu visité”. Et ce visiteur est classé comme touriste “si son voyage comprend un séjour d’une nuit”. Dans le cas contraire, il est classé comme excursionniste.
Une définition qui ne satisfait pas entièrement Serge Schmitz. Professeur de géographie au sein du Laboratoire pour l'analyse des lieux, des paysages et des campagnes européennes (Laplec), il a mené de nombreuses études sur le tourisme en Wallonie et dans plusieurs régions du monde. Et pour lui, la définition de l'OMT souffre de plusieurs biais. « Prenez par exemple le tourisme d'affaires, illustre-t-il. Ce dernier comprend-il uniquement les congrès et les conférences, ou bien implique-t-il également les personnes qui viennent parfois pour une réunion ou régler un problème, et dorment alors à l'hôtel ? De même, lorsque l'on subit une opération médicale loin de chez soi, pour des raisons de coût ou de qualité des soins : n'est-on pas dans un cadre en partie touristique, alors même que l'on est parfois client de l'horeca, et que certaines agences de voyage spécialisées dans la santé vont jusqu'à proposer des packages vers des pays comme la Turquie ou le Maroc ? Malheureusement, nous manquons de statistiques pour analyser ces problématiques. »
Comme dans tous les domaines, les chiffres sont nécessaires à toute analyse. Or, à ce titre, le tourisme est particulièrement mal pourvu. En Belgique, on estime ainsi sa participation au PIB entre 4… et 8% ! Un écart considérable, lié entre autres au manque d'outils pour évaluer le nombre de nuitées effectuées par les touristes. « Les statistiques dont nous disposons se basent avant tout sur les hébergements officiels, c'est-à-dire les hôtels, les campings, les gîtes reconnus, indique Serge Schmitz. Mais cela occulte beaucoup d'autres logements : les résidences secondaires, les chambres louées sur les plateformes collaboratives comme Airbnb, ou encore l'hébergement par la famille ou les amis. »
Et outre les logements, l'activité économique liée au tourisme est également difficile à quantifier. « Dans les villes, les hôtels ou restaurants de luxe sont par exemple utilisés comme lieux de rencontre d'affaires par les entreprises locales et pas uniquement par les touristes, estime le géographe. Et il faut aussi citer tous les équipements construits pour le tourisme et dont profite aussi la communauté. Par exemple, les communes de Landen et Hannut ont pu, grâce à des financements liés au tourisme, construire une piscine municipale qui permet aux enfants des communautés locales d'apprendre à nager. »
Pour avoir une idée plus proche de la réalité du tourisme en Wallonie, la géographe Symi Nyns, collaboratrice régulière de l'ULiège, a consacré une partie de sa thèse, financée par le FNRS et sous la direction de Serge Schmitz, à approcher le nombre réel de nuitées à visée touristique. « Nous avions l'intuition que les statistiques officielles étaient sous-estimées, explique-t-elle. Une intuition portée notamment par la mutation profonde qu'a connu le secteur du tourisme, avec l'arrivée des plateformes collaboratives comme Airbnb. »
Les chercheurs ont donc eu l'idée d'utiliser les données de téléphonie mobile de l'opérateur Proximus. En effet, toujours dans nos poches, nos smartphones nous accompagnent partout. Et même inactifs, ils continuent à transmettre de nombreuses informations en direction des antennes relais qui émaillent le territoire, ce qui rend celles-ci particulièrement précieuses pour évaluer les mouvements de population. Initialement collectées pour des raisons sécuritaires, ces données sont encore très peu utilisées à des fins de recherche. « 4 % seulement des travaux en géographie utilisent ces données, et elles n'avaient encore jamais été utilisées pour l'évaluation des nuitées touristiques, note la géographe. Notre idée était donc de déterminer la part des personnes dormant sur le territoire wallon qui se trouvent à plus de 20 km de leur lieu de résidence. »
Menée à l'été et l'automne 2019, et après correction pour y retirer les mobilités non touristiques ⎼ les routiers, les patients hospitalisés ou encore les noctambules ⎼, l'étude réalisée par Symi Nyns révèle un chiffre stupéfiant : le nombre des nuitées officielles en Wallonie est sous-estimé d'un facteur 3 voire 4, si l’on considère les délogements chez la famille et les amis comme du tourisme. Autrement dit, à facteur constant tout au long de l’année, de presque 8,5 millions de nuitées en 2019, le chiffre passerait à quelques 30 millions ! Avec parfois des cas impressionnants : la commune de Dour, qui compte un peu plus de 16 000 habitants, accueille chaque année et cinq jours durant un festival de musique qui attire 37 500 festivaliers, et 2200 travailleurs. Les données mobiles étudiées par les chercheurs ont permis d'y identifier 17 hébergements. Pourtant, d'après Statbel, l'office fédéral des statistiques, Dour ne dispose d'aucun hébergement touristique et n'accueille donc… aucun touriste.
« Outre l'importante sous-estimation des nuitées touristiques, notre étude nous a également permis d'identifier les différentes formes d'hébergements informels qui existent en Wallonie, et qui représentent près de trois quarts des nuitées, avec une part non négligeable liée aux plateformes collaboratives comme Airbnb, révèle Symi Nyns. Par ailleurs, cela nous a montré que si ces plateformes étaient au départ un phénomène urbain, il s'est aujourd'hui étendu à toute la Wallonie, et donc au monde rural. Enfin, cette étude nous renseigne sur le fait que les catégories officielles d'hébergement ne reflètent plus la réalité et ne semblent plus adaptées aux nouvelles pratiques touristiques. »
Ces données, obtenues par Symi Nyns et Serge Schmitz, sont révélatrices de l'ampleur de la mutation du secteur du tourisme depuis le début des années 2010, en particulier sous l'impulsion des plateformes collaboratives comme Airbnb. En rendant visibles, et donc accessibles, de nombreux logements qui ne l'étaient pas jusqu'à alors, elles ont permis le développement du tourisme dans des zones moins connues, et ont donc favorisé l'économie locale.
Mais elles ont également renforcé la pression touristique dans des destinations déjà prisées. « Cette pression a conduit dans plusieurs endroits, comme certains villages des Ardennes, à une augmentation importante des prix de l'immobilier, ce qui n'est pas sans conséquence pour les populations locales qui ne peuvent plus se loger », constate Serge Schmitz. Dans une étude du phénomène Airbnb au sein de plusieurs villages wallons, les géographes ont ainsi mis en évidence qu'une part importante du parc immobilier est désormais réservée à des locations de courte durée, comme à Beffe où seuls 25 % seraient encore occupés par les habitants. Une gentrification qui n'est cependant qu'un aspect d'une problématique plus large et que l'on nomme le surtourisme. Outre les prix de l'immobilier, les riverains dénoncent, comme à la Roche-en-Ardenne, où 125 000 touristes se pressent chaque année dans cette commune d'à peine 4000 habitants, des parkings saturés, des commerces bondés et des nuisances liées aux groupes venus faire la fête.
Mais pour Serge Schmitz, il serait réducteur de lier le surtourisme à la simple surfréquentation touristique : « Celui-ci se fait sentir à partir du moment où il n'y a plus un partage des ressources entre les habitants et les touristes, mais lorsqu'il y a un accaparement par ces derniers. Dès lors, les populations se révoltent parce qu'elles deviennent minoritaires dans les prises de décisions ou dans le droit d'accès à certains services et commerces. » Or, pour créer des nuisances ou accaparer un territoire, nul besoin de milliers de touristes. « Il y a eu par exemple des discussions l'été dernier visant à interdire les bâtons de marche à pointe métallique, car ils accélèrent l'érosion de certains sentiers, illustre-t-il. Pourtant, certains de ces chemins n'étaient fréquentés que par une centaine de visiteurs. »
Face à ce phénomène, certains bourgmestres, comme à la Roche-en-Ardenne, ou plus récemment à Spa, s'organisent, en ne délivrant plus de permis pour l'installation de gîtes. « Nos travaux sur le terrain ont montré que les hébergements supérieurs à 15 personnes sont ceux qui génèrent le plus de nuisances, car ils accueillent des groupes venus fêter des enterrements de vie de garçon ou de jeune fille par exemple », confirme Serge Schmitz.
À travers le succès des plateformes collaboratives, c'est aussi et surtout le rôle du web 2.0, et en particulier des réseaux sociaux, qui est au cœur des mutations du secteur du tourisme depuis 15 ans. Les images et commentaires laissés par les internautes sur leurs lieux et activités de vacances et dont « la littérature scientifique a globalement démontré la fiabilité », selon Serge Schmitz sont en effet une source importante d'informations pour toutes les régions qui souhaitent développer le tourisme. Ainsi, 85 % des réservations d'hébergement en Wallonie se font aujourd'hui en ligne et, selon une étude internationale, 75 % des personnes interrogées déclarent se tourner vers les réseaux sociaux pour planifier leur prochain voyage. Google Maps, qui est depuis longtemps bien plus qu'un simple service de cartographie, intégrant avis et commentaires, attire à lui seul plus d'un milliard d'utilisateurs par mois !
Sanda-Elena Nicola, assistante au département de géographie à l’ULiège, a justement mené des recherches sur l'importance des réseaux sociaux pour le développement du tourisme. Elle s'est pour cela tournée vers La Louvière, mais aussi dans la vallée de Jiu et la ville de Stei, en Roumanie. Des zones post-minières, en déclin socio-économique depuis la fin de l'extraction de charbon ou de l’uranium, et qui voient dans le tourisme un moyen de se reconvertir. Selon elle, loin d'être un fardeau, ce passé minier n'est pas « un stigmate, mais au contraire une formidable opportunité de regard sur la Révolution industrielle et le progrès technologique qui en a résulté. Les commentaires laissés par les visiteurs de la cité minière de Bois-du-Luc [ndlr : inscrite patrimoine mondial de l'Unesco] constituent de réels témoignages de gratitude pour cette industrie. »
Pourtant, en dépit de ces commentaires positifs, son travail sur le terrain montre qu'ils ne sont pas suffisamment pris en compte. « Lors de nos discussions avec l'Office du tourisme de La Louvière, la stratégie mise en place consistait à se détacher de ce passé minier. Or, mon étude relative aux réseaux sociaux a indiqué que l'attraction la plus importante et la plus appréciée par les touristes était précisément la cité minière du Bois-du-Luc ! C'est là un point essentiel qui doit être adressé : lorsque l'on cherche à développer le tourisme dans sa région, le regard de l'étranger sur son propre territoire doit être soigneusement pris en compte. »
Une connaissance fine de ce que souhaitent les visiteurs est donc essentiel au tourisme, ce que les Néerlandais ont bien compris au sujet des Ardennes. Cet espace rural et boisé du sud du sillon Sambre-et-Meuse est une des quatre régions majeures touristiques de la Belgique. Elle est aussi une des spécificités de la Wallonie en matière de tourisme. En effet, les visiteurs qui s'y rendent sont pour plus de la moitié des Néerlandais et des Flamands qui viennent y chercher « de la nature, du relief, et ce côté un peu sauvage qu'ils n'ont guère dans leurs régions », précise Serge Schmitz, qui y a consacré une partie de ses recherches.
Mais si les néerlandophones sont nombreux à s'y rendre, c'est aussi en raison d'une prédominance des acteurs néerlandais et flamands dans le secteur du tourisme. Beaucoup de gîtes, restaurants et activités de loisirs comme le kayak y sont détenus par des sociétés hollandaises, « qui ont saisi tout le potentiel des Ardennes, connaissent très bien le marché, et savent ce que leurs clients désirent. Ils ont compris qu'une des clés du tourisme est de donner confiance au client. En effet, s'agissant d'une transaction à distance, vous faites davantage confiance, en tant que touriste, à des compatriotes qu'à une société locale. De plus, une communication professionnelle et un contact client soigné, idéalement en maîtrisant la langue du visiteur que l'on cherche à attirer, sont très importants. Or, à l'heure actuelle, trop d'activités touristiques préfèrent engager des étudiants que de réels professionnels. »
À l'instar des Néerlandais, Serge Schmitz plaide donc pour une professionnalisation du tourisme en Wallonie, avec une approche managériale susceptible d'adapter une stratégie et de proposer les aménagements nécessaires : « Je prends souvent l'exemple d'une cascade que des touristes viendraient visiter. Les gens viennent la voir, restent dix minutes à la contempler, puis repartent. Mais quelles infrastructures pourraient être créées autour d'elle pour les y amener, puis les faire rester ? Quelle histoire, qui rendrait le lieu un peu plus magique et transformerait cette expérience en souvenir, y est racontée ? Faire du tourisme, c'est avant tout vendre du rêve, en faire une expérience que les gens auront envie de transmettre. Et pour cela, il est important que tous les acteurs liés au tourisme soient impliqués dans le développement. »
C'est pourquoi, et face au manque de formation, le géographe a lancé, il y a quelques années, un certificat en management du tourisme et des loisirs en collaboration avec l'UNamur, qui a eu un grand succès. « Nous avons formé plus de 200 professionnels, ce qui a eu un impact positif avec de réels changements dans la façon de gérer certaines attractions et maisons du tourisme », s'enthousiasme-t-il. « Trop souvent, les personnes qui travaillent dans le tourisme ne sont pas formées à ces questions, poursuit le chercheur. Il s'agit de biologistes, par exemple, dans les parcs naturels, ou d’historiens de l'art pour le patrimoine. Or, il ne suffit pas de bien connaître son produit, il faut aussi savoir le vendre et répondre aux attentes des touristes, en termes d'infrastructures et de commodités. C'est pourquoi, dans ce certificat, nous avons insisté sur l'importance de bien cerner le marché, afin d'identifier les besoins. »
Pour autant, Serge Schmitz met en garde contre la tentation d'enfermer les touristes dans des cases : « Quand on veut vendre une destination, on a tendance à travailler par thématique : le tourisme culturel, gastronomique, sportif, ou encore de nature… Mais en réalité, les visiteurs ont plutôt le souhait de mélanger les activités. » À ce titre, le chercheur a conduit à Liège une étude pleine d'enseignements. Dans une enquête menée auprès de 500 touristes en 2017, afin de connaître leurs intentions, le géographe avait montré que loin des “circuits thématiques” destinés à « structurer l'offre autour de produits ciblés tels que les collégiales, l'archéologie industrielle et les coteaux de la citadelle », les touristes n'ont « que rarement l'envie de s'enfermer dans une seule thématique et préfèrent butiner d'une attraction à l'autre et surtout profiter de la vie urbaine avec ses terrasses, son marché dominical, ses magasins. »
Loin d'être un simple produit, une attraction touristique est donc une ressource, en interaction avec son territoire et sa communauté, et où chaque acteur a son importance. Il faut donc veiller à ce qu'elle ne soit pas surexploitée. « Toute activité a un impact sur l'environnement, rappelle Serge Schmitz. Il est donc important d'avoir une gestion raisonnée des ressources naturelles. Mais je pense qu'un aspect central, trop peu mis en avant, est celui des ressources sociales. Un tourisme durable s'inscrit avant tout dans le partage avec la communauté locale, et non dans l'accaparement de ce que le territoire a à offrir. »
Selon le géographe, le développement du “slow tourisme” en est un parfait exemple. « Il s'agit d'être là pour partager et pour rencontrer la population, explique-t-il. Plutôt que d'avoir une multitude d'activités, il est préférable de prendre son temps et d'aller plus en profondeur. Préparer son voyage plus longtemps à l'avance, se renseigner sur la région que l'on va visiter, éventuellement en apprenant la langue, voilà qui va participer à créer un séjour plus respectueux des lieux visités, et idéalement qui apportera quelque chose de positif à la communauté. » Plus qu'un “tourisme durable”, trop souvent source de greenwashing, Serge Schmitz prône avant tout un tourisme responsable. Un vrai projet d'avenir.
Les effets du dérèglement climatique s'y font cruellement ressentir. Projet conjoint entre Eclosio et Ludivine Lassois, une filière locale de production de biofertilisant est mise sur pied.
Un livre, une histoire... Coup de projecteur sur une pépite conservée dans les collections précieuses de l’Université : l’un des traités du célèbre chirurgien Ambroise Paré.
Émission de gaz à effet de serre, production de déchets, épuisement de ressources naturelles : le béton est souvent accusé des pires maux. Le Pr Luc Courard et son équipe du laboratoire des matériaux de construction trouvent des solutions.