En janvier dernier, Sébastien Brunet est devenu président du comité scientifique du nouveau Laboratoire des transitions à l’ULiège. Objectif : soutenir la recherche et l’enseignement dans une adaptation nécessaire face aux bouleversements du monde. Une façon pour cet ancien directeur du Spiral, le centre de recherche interdisciplinaire sur le risque, de participer à la transformation de l’Université.
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uel est le poids de nos origines sociales et de nos rencontres dans les choix que nous posons et qui guident nos vies ? Sébastien Brunet, administrateur général de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps)en a une petite idée. D’extraction modeste, originaire de la région de Couvin dans la botte du Hainaut, une région « aujourd’hui encore en grande difficulté socio-économique », il a très tôt été sensibilisé « aux conditions qui fabriquent les rapports de domination ».
Très attaché à la notion de service public et d’université d’État, Sébastien Brunet s’est orienté vers des études de droit et de science politique à l’université de Liège, avec l’objectif de comprendre « les phénomènes politiques qui régissent le vivre ensemble ». Il ne se destinait pourtant pas à devenir chercheur. Mais son mémoire de fin d’études, traitant du “rôle de l’Université comme outil de reproduction des inégalités sociales”, a été remarqué par la fondatrice du Spiral, la Pr Catherine Zwetkoff, qui a alors proposé au futur politologue de faire une thèse de doctorat. « Je crois que je ne savais même pas en quoi consistait réellement une thèse, s’amuse-t-il. J’avais avant tout besoin de travailler, et c’était pour moi une motivation suffisante. J’ai accepté d’emblée, et cette rencontre a été décisive pour la suite de mon parcours. »
Ses premiers travaux ont concerné la question des biotechnologies modernes – les tests médicaux, le clonage, ou encore les OGM – et leurs interactions avec la société. « J’ai étudié la manière dont ces nouvelles technologies se sont frayés un chemin dans notre quotidien, dans nos vies, et la réponse des pouvoirs publics face à la situation, relate-t-il. Et j’ai constaté que, souvent, les technologies s’imposent à nous sans véritable processus démocratique. » Cela a ouvert la voie au développement des “Science and Technology Studies” (STS) à l’ULiège, un domaine de recherche interdisciplinaire qui s’intéresse aux interactions entre science, technologie et société.
Selon le chercheur, ces interactions reposent sur notre capacité à connaître et partager nos connaissances. « Si les acteurs à l’origine d’une technologie ne partagent pas les connaissances dont ils disposent, on assiste à des phénomènes dits de “capture”, argumente-t-il. Ces derniers se retrouvent alors en situation de monopole et peuvent alors capturer, orienter la réglementation dans le sens qui les arrange. Et si l’État ne se dote pas d’outils de contre-expertise suffisants, le public se retrouve à la merci des discours de ces acteurs. »
Un exemple ? Le scandale dit du “Dieselgate”, qui a impliqué entre autres l’entreprise Volkswagen. « Il est clair que les constructeurs automobiles disposaient d’un savoir sur la pollution des moteurs diesels, savoir qui leur a permis de tricher en contournant les réglementations, indique le chercheur. Dans une démocratie, un des rôles des pouvoirs publics est donc de rendre possible la constitution de connaissances scientifiquement fondées pour faire primer l’intérêt général plutôt que les intérêts particuliers. »
Risque et prospective
Très vite, les questions de la participation citoyenne se sont enrichies d’une autre notion : celle du risque. « Il s’agit d’une notion très importante, car elle permet d’identifier ce sur quoi on peut ne pas être d’accord (les risques sanitaires, sociaux ou économiques par exemple) lors de l’introduction d’une technologie dans l’espace public, indique le politologue. Au-delà des biotechnologies, cela concerne également tous les risques environnementaux ou industriels, comme l’usage des pesticides dans l’agriculture. Cette évaluation des risques est un instrument extrêmement intéressant pour comprendre les rapports de pouvoir. »
Sébastien Brunet s’est emparé de cette question pour élargir ses recherches et celles du Spiral, dont il est devenu directeur lors du départ à la retraite de la Pr Catherine Zwetkoff, en 2006. En effet, sous son impulsion, le laboratoire est passé d’une approche thématique des risques, centrée notamment sur les biotechnologies et les nanotechnologies, à une approche plus globale et territoriale, avec un angle de plus en plus pratique. « Nombre de nos études étaient des recherches de terrain, et même pour certaines d’entre elles des recherches-action, c’est-à-dire transformant le réel sur lequel nous travaillions. Nous entretenions donc des contacts étroits avec les acteurs de ces terrains d’investigation », se souvient-il.
Et le manque de culture du risque s’est avéré criant. « Nous nous sommes rendu compte qu’il manquait à la fois des connaissances et des dispositifs d’apprentissage en matière de crise et d’analyse des risques, estime-t-il. Aussi, à la faveur d’une nouvelle réglementation qui obligeait les communes à avoir sur leur territoire un fonctionnaire chargé de la planification d’urgence, nous avons lancé en 2008 le certificat “PlaniCom”, afin de former des membres de la société civile, comme les agents communaux, les policiers, les médecins, les pompiers, les militaires, ou encore les entreprises privées à la gestion de crise et la planification d’urgence. »
Les thématiques de recherche en prospective et en anticipation se sont ensuite imposées. « Travailler sur les risques, c’est finalement être dans une logique d’anticipation des événements dommageables et calculer la probabilité de les voir survenir, observe Sébastien Brunet. Mais au-delà du prévisible existent des risques que nous ne connaissons même pas ! Nécessairement, nous nous sommes donc posé la question de développer des outils qui permettent leur anticipation, et ce grâce à une méthodologie participative, interdisciplinaire, systémique et de très long terme qu’est la prospective. »
Pour Sébastien Brunet, cette approche est très pertinente : « Nos sociétés favorisent le court-termisme. La tyrannie du temps présent, le développement technologique et son accélération dont nous sommes aujourd’hui témoins relèvent de cette logique qui nous asservit. Or, nous devons aussi être capables de nous projeter collectivement dans une réalité de beaucoup plus long terme, ne serait-ce que pour déterminer ce que nous souhaitons pour demain et après-demain. Malheureusement, se projeter soi-même ou collectivement dans les 20 ou 30 prochaines années suppose d’activer des liens de solidarité intergénérationnelle qui sont bien souvent absents au quotidien. Et le politique, dont cela devrait être le rôle, a beaucoup de difficultés à s’extraire du temps présent. »
Un nouveau chapitre
Au tournant des années 2010, Sébastien Brunet éprouve le besoin d’acquérir une autre expérience que celle de l’Université où il a passé l’essentiel de sa carrière. La prospective va alors devenir, pour lui, bien plus qu’un objet de recherches. En plus d’œuvrer à la création, en partenariat avec l’UCLouvain, d’un certificat interuniversitaire de formation à la démarche prospective, il s’éloigne de l’ULiège en 2011 pour l’Iweps dont il devient l’administrateur général.
« Mon rôle au sein de l’Iweps est bicéphale, résume Sébastien Brunet. Un métier de statistique tout d’abord.Nous avons la mission légale de produire en Wallonie des statistiques fiables, transparentes et rigoureuses, et qui ont pour principale raison d’être d’éclairer le débat politique et démocratique. C’est important car dans ce monde de la post-vérité et des faits alternatifs, tout devient une opinion. Or, sans capacité à objectiver le réel, nous n’avons plus de socle commun sur lequel nous mettre d’accord. Et donc, si tout est opinion, il n’y a plus de débat démocratique possible. Mon rôle consiste à garantir que ce travail soit fait en toute indépendance professionnelle et dans le respect des standards scientifiques internationaux.Ensuite, nous avons une mission générale d’aide à la décision. Mission qui regroupe à la fois les métiers d’évaluation des politiques publiques et de prospective. Nous réalisons donc par exemple des travaux d’évaluation des grands plans wallons comme le Plan de relance et des travaux de prospective pour répondre aux attentes des usagers (le gouvernement, le parlement, les administrations, ainsi que les entreprises ou la société civile). »
" Si tout est opinion, il n'y a plus de débat démocratique possible "
À ce titre, Sébastien Brunet met un point d’honneur à ce que les résultats des travaux de l’Iweps soient largement disponibles pour les citoyens, sous la forme de fiches statistiques, de rapports de recherche ou de formats plus digestes, comme des podcasts ou des webinaires en libre accès sur internet. « La publication des travaux est une condition essentielle de notre mission, insiste-t-il. L’Iweps est un institut scientifique public, qui est donc au service de toutes et tous. La libre disponibilité de la connaissance que nous produisons garantit que nous alimentons le débat démocratique, et que nos travaux ne sont pas instrumentalisés en fonction de leurs résultats. »
Sébastien Brunet a toujours gardé des liens forts avec l’ULiège. Il y donne toujours plusieurs cours, dont certains qui lui tiennent particulièrement à cœur comme celui de “méthodes de prospective”. Partie théorique et travail pratique s’interpénètrent : en 2016, il a demandé à ses étudiants de produire des scénarios à propos de l’évolution du système politique belge en 2030. « Tous ces scénarios ont été déposés dans une capsule temporelle, scellée dans du béton au Sart Tilman à l’occasion de l’anniversaire des 200 ans de l’Université, sourit-il. Et en 2030, nous ferons, pour ceux qui le veulent, une séance de confrontation entre les scénarios et la réalité. Or, quand je vois l’accélération de phénomènes basculants, de la première élection de Donald Trump jusqu’aux dérèglements climatiques, en passant par la pandémie et la perte de biodiversité, je trouve qu’il y a quelque chose de vertigineux à se demander où nous serons tous, individuellement et collectivement, en 2030. »
L’université en transitions
C’est sans doute cette passion pour l’anticipation qui l’a poussé à assumer le rôle de président du conseil scientifique du nouveau Laboratoire des transitions, créé en janvier 2025. Pour lui, ce laboratoire fait partie des actions mises en place par la rectrice, Anne-Sophie Nyssen, pour « inscrire l’ULiège dans une logique de transitions en lui donnant réellement les moyens de ses ambitions ».
Pensé comme un centre de soutien à la recherche et à l’enseignement, le laboratoire se construit dans une triple perspective transdisciplinaire, prospective et transformative. « On ne peut pas penser les transitions dans toute leur diversité thématique (mobilité, énergie, alimentation), si on les pense d’un seul point de vue disciplinaire, estime Sébastien Brunet. Nous devons donc multiplier les angles d’approche et les regards. Et il est très important que ceux-ci ne soient pas uniquement scientifiques, mais qu’ils intègrent également ceux de la société civile, des entreprises et de l’administration. »
Très attaché à la transdisciplinarité, le politologue est convaincu que ce dernier élément est susceptible d’avoir un impact sur le réel. « Faire de la transdisciplinarité, c’est être capable d’écouter ce que l’autre vient suggérer, déclare-t-il. Et les connaissances de terrain, provenant des experts d’usage, ont autant de valeur que celles qui proviennent de la science. L’idée consiste donc à réunir des équipes de recherche de disciplines très différentes avec des personnes issues de l’entreprise, de la société civile ou de l’administration, et de les faire travailler ensemble de manière à avoir sur le terrain un impact transformatif. »
Pas question, donc, de financer de nouveaux projets de recherche destinés uniquement à accumuler plus de savoirs sur ce monde qui vient. « Aujourd’hui, si nous avons suffisamment d’informations sur ce qui nous attend et sur les solutions potentielles à mettre en place, il faut aller une étape plus loin…, insiste le chercheur. Nous devons transformer le réel, convertir les institutions et les territoires, impacter les acteurs des transitions. Et si j’ai accepté la présidence du conseil scientifique du laboratoire, c’est dans la perspective d’y injecter une dimension méthodologique prospective. Nous devons en effet intégrer la perspective du temps long dans nos réflexions et nos actions. »
Le premier appel “transitions” a permis de sélectionner trois projets de recherche traitant respectivement de la gestion des infrastructures vieillissantes en béton armé (projet “Concrete transitions: Material transitions: rethinking aging infrastructures in the face of the deterioration of reinforced concrete”, soumis par le Pr associé Pierre Delvenne), du numérique et de ses impacts sur les vulnérabilités sociales (projet “Information Technology in Healthy Ageing”, du Pr. Félix Scholtes) et du développement des pratiques de gestion durable du territoire (projet “Échos-Semois : Vers un observatoire écocitoyen, transdisciplinaire et prospectif pour penser et accompagner les coévolutions des vivants dans la vallée de la Semois”, de Dorothée Denayer, chargée de cours).
« Un second appel à projets sera prochainement lancé afin de soutenir d’autres initiatives nous permettant de penser aujourd’hui pour éviter de panser demain », indique le chercheur. Si le pire n’est jamais certain, Sébastien Brunet, lui, cherche par tous les moyens à l’éviter.
Podcast "À la source" qui retrace le parcours de Sébastien Brunet
Le podcast de l'ULiège "À la source" donne la parole aux chercheuses et chercheurs pour remonter "à la source" de leur vocationscientifique, découvrir ce qui les anime au quotidien et comment ils ou elles transmettent leur passion.
Laboratoire des transitions
Le Laboratoire des transitions sera inauguré le 14 octobre à 18h, salle académique, place du 20-Août, 4000 Liège. Avec les interventions de Sandrine Dixson-Declève, co-présidente du Club de Rome jusqu'en 2024, spécialiste des politiques climatiques et du développement durable et Éric Lambin, Pr à l'Université de Stanford et à l’UCLouvain, expert mondial des interactions entre activités humaines et environnement.
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