Breaking the code : l’élamite linéaire est déchiffré

Sciences de l’Antiquité

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Dossier Laetitia Theunis

©️ François Desset

À l’instar de Champollion, François Desset, postdoctorant en sciences de l’Antiquité à l’ULiège, est parvenu à déchiffrer l’une des plus anciennes écritures du monde : l’élamite linéaire, utilisée il y a près de 4800 ans dans le sud de l’Iran actuel. Une découverte majeure, qui bouleverse notre compréhension de l’histoire du développement de l’écriture. L’ULiège abrite désormais le seul département au monde à travailler simultanément sur les trois plus anciens systèmes d’écriture de l’humanité : les hiéroglyphes, le cunéiforme et l’élamite linéaire. 

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n jour, l’écriture fut. Elle a été inventée au Proche-Orient il y a environ 5300 ans. Aux côtés des hiéroglyphes égyptiens et du cunéiforme mésopotamien, l’élamite linéaire – probablement issu du proto-élamite – compte parmi les plus anciennes écritures connues. Si les deux premières ont été déchiffrées au 19ᵉ siècle, l’élamite linéaire, après plusieurs tentatives infructueuses au cours du 20ᵉ siècle, avait fini par être considéré indéchiffrable.

Cette écriture appartenait à une brillante civilisation, celle de l’Élam, installée sur le haut plateau du sud de l’Iran actuel. Son usage est attesté entre 2800 et 1900 av. J.-C. par les artefacts découverts lors de fouilles archéologiques. L’élamite linéaire n’a jamais servi qu’à transcrire la langue élamite, un isolat linguistique. À la différence du cunéiforme de la Mésopotamie voisine, dont la grande souplesse permit d’écrire plusieurs langues, notamment le sumérien, l’akkadien, l’élamite, le hittite ou encore le hourrite.

Remonter la piste

En 2006, François Desset se trouve en Iran. Archéologue et philologue, il participe alors à des fouilles dans le cadre de sa thèse lors desquelles sont découvertes des tablettes d’argile avec des signes en élamite linéaire. Il se souvient : « L’équipe était à la fois excitée et embarrassée, personne n’étant spécialiste de cette écriture. Cela a éveillé mon intérêt. Ma thèse, initialement centrée sur l’urbanisme et l’architecture, a fini par inclure son étude, même si je n’ai jamais vraiment cru que j’allais parvenir à la déchiffrer. » À l’époque, seuls 24 signes avaient fait l’objet d’hypothèses, qui se sont avérées fausses pour la plupart.

Au début du 20ᵉ siècle, le philologue Ferdinand Bork, spécialiste du cunéiforme, étudie la Table au Lion, un monument découvert en 1903 lors de fouilles à Suse – une ville majeure de la civilisation élamite, située à la frontière de la Mésopotamie (l’actuel Irak) – et conservé aujourd’hui au Louvre. La dalle porte une inscription digraphe (avec deux systèmes d’écriture représentés) : en élamite linéaire et en cunéiforme, cette dernière notant l’akkadien, langue parlée en Mésopotamie centrale au moins depuis le début du IIIᵉ jusqu’au Iᵉʳ millénaire av. J.-C. Grâce à la comparaison des textes, Bork parvient à identifier correctement la valeur phonétique de quatre signes en élamite linéaire.

Attention, il ne s’agit pas d’une nouvelle pierre de Rosette. Pour mémoire, celle-ci portait le même texte en deux langues – égyptien et grec – gravé en trois écritures : hiéroglyphique, démotique et grecque. C’est en partie grâce à cette inscription bilingue que Champollion, maîtrisant le grec et le copte, put, en 1822, trouver la clé de déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens. En revanche, François Desset a démontré que les deux textes de la Table au Lion ne reproduisent pas exactement le même contenu. « Beaucoup de chercheurs ne s’en sont pas rendu compte et se sont cassé les dents », observe-t-il. Néanmoins, les deux textes contiennent des informations similaires : les noms du dieu tutélaire de Suse, Insoushinak, et du souverain Pouzour-Soushinak.

Après les travaux de Ferdinand Bork, les avancées scientifiques demeurent longtemps limitées. « J’avais donc une petite base de départ, mais je n’étais pas certain de sa solidité », confie François Desset.

La collection Mahboubian

L’un des principaux obstacles au déchiffrement d’une écriture est le nombre de textes disponibles. Au début des années 2000, à peine une vingtaine de textes en élamite linéaire étaient connus des chercheurs. François Desset adopte alors une démarche proactive pour enrichir ce corpus, qui en compte aujourd’hui 45.

En 2004, la famille Mahboubian publie un ouvrage illustré présentant trois vases gravés de signes en élamite linéaire dans sa collection privée d’antiquités iraniennes. « Les experts de l’époque affirmaient que, comme ces objets ne provenaient pas de fouilles officielles, ils devaient être des faux et ne valaient pas la peine de s’y intéresser. Et ce, sans les avoir expertisés ! » Le chercheur refuse de se laisser enfermer dans cette vision et décide de donner une chance à ces pièces. Le livre ne montrait qu’une face des vases, alors que les inscriptions en faisaient le tour complet. Qu’y avait-il de gravé de l’autre côté ? « J’ai tenté de contacter les collectionneurs, en vain. Mais en 2011, lors d’un colloque à Cambridge où je faisais le point sur mes avancées – ou mes non-avancées – dans le déchiffrement de l’élamite linéaire, je me suis plaint de ne pas parvenir à accéder à la collection Mahboubian. Par chance, John Curtis, conservateur au British Museum, était dans la salle. Il connaissait la famille iranienne et m’a proposé d’initier le contact. »

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© Iran National Museum, Tehran - F. Desset

En octobre 2015, les Mahboubian ouvrent au chercheur les portes de leur résidence londonienne… et de leur coffre-fort. Outre les trois vases présentés dans le livre, ils lui montrent d’autres pièces. Pendant trois jours, François Desset photographie chaque objet sous tous les angles, prenant plusieurs centaines de clichés. Il obtient en outre l’autorisation de prélever de minuscules échantillons des parois brisées pour les envoyer en Italie afin de les faire expertiser. Résultat ? L’alliage – environ 90 % d’argent et 10 % de cuivre – correspond à celui d’autres objets en argent de la même époque, issus de fouilles régulières dans la région. La preuve de leur authenticité n’était pas irréfutable, mais assez solide pour que le chercheur prenne le risque d’intégrer ces vases à son corpus. Leur authenticité ne sera pleinement confirmée que deux années plus tard, en 2017, lorsque la clé de déchiffrement révélera que les inscriptions avaient un véritable sens, impossible à inventer par un faussaire.

Déchiffrement à l'ancienne

Avec ce corpus enrichi, François Desset progresse dans son enquête. Pour percer le code de l’élamite linéaire, il s’appuie sur la connaissance linguistique des lieux et sur les noms des rois et des dieux, à la manière de Champollion. Il ne recourt pas à l’IA qui, basée sur des connaissances existantes, est inutile pour une écriture totalement inconnue.

Élément clé : la langue élamite a été transcrite dans deux écritures différentes, le cunéiforme et l’élamite linéaire. Ce phénomène est appelé digraphie. Comme le cunéiforme a été déchiffré au milieu du 19ᵉ siècle, il a permis d’accéder partiellement à cette langue morte depuis au moins un millénaire. « C’est comme si le français s’écrivait à la fois en alphabet latin et en alphabet cyrillique. Grâce aux textes en cunéiforme, je connaissais les noms des rois d’alors. Je les ai cherchés dans les textes en élamite linéaire et, par déductions logiques, j’en ai identifié certains. Ce qui m’a permis de lire certains signes. »

Ces hypothèses ont ensuite été confirmées grâce à un fragment de tablette d’écolier en élamite linéaire, retrouvé au Louvre. Cet objet, comportant ce que le chercheur a analysé comme étant une portion d’un exercice de grille phonétique, lui a ouvert la voie pour déchiffrer les signes restants. Finalement, François Desset a identifié un ensemble de 77 signes à valeur phonétique : cinq voyelles, 12 consonnes et 60 syllabes (combinaisons entre voyelles et consonnes). Il a validé sa clé de déchiffrement, entre autres, avec le vase de Marv Dasht, daté du IIIᵉ millénaire av. J.-C. et conservé à Téhéran, dont il a pu lire intégralement l’inscription.

En 2022, François Desset a publié avec ses collègues, dans la revue de référence de sa discipline, la méthode de déchiffrement de l’élamite linéaire ainsi que la description de sa grille phonétique, marquant une consécration dans sa carrière. Il prépare actuellement un ouvrage en trois volumes regroupant les 45 textes en élamite linéaire, chacun accompagné d’un commentaire linguistique et historique, révélant notamment les dimensions politiques et religieuses de la civilisation de l’Élam que l’on peut déduire de ces artéfacts bien souvent royaux.

Première écriture exclusivement phonétique

Les écritures fonctionnent selon deux systèmes : logogrammatique et phonétique. Dans le premier, un signe représente un concept ou un mot complet. Dans le second, un signe correspond à un son, c’est-à-dire à une voyelle, consonne ou syllabe. « Les écritures sont souvent un mélange des deux systèmes. C’est le cas des hiéroglyphes égyptiens et du cunéiforme mésopotamien », explique le chercheur. Pour faire un parallèle avec le français : en phonétique, on écrit “mille” en toutes lettres, alors qu’en logogrammatique, on note “1000” en chiffres arabes.

On a longtemps pensé que l’élamite linéaire suivait les mêmes principes que les autres écritures connues. Les travaux de François Desset ont montré qu’il n’en était rien : l’élamite linéaire est entièrement phonétique. « Jusqu’ici, le protosinaïtique, développé dans la première moitié du IIe millénaire av. J.-C. dans la péninsule du Sinaï, était considéré comme la plus ancienne écriture purement phonétique. Mes recherches repoussent cette origine de près de huit siècles, situant la première écriture phonétique au monde dès 2300 av. J.-C. »

L’élamite linéaire est une écriture à l’apparence beaucoup plus abstraite que les hiéroglyphes ou le cunéiforme, qui ont une forte dimension pictographique : tous les trois à quatre signes, on y retrouve la représentation d’un être humain, d’un animal, d’un vase, d’une plume ou d’un objet réel. L’élamite linéaire aurait découlé d’une autre écriture, dénommée proto-élamite, utilisée dès 3300 ans av. J.-C. sur le plateau iranien [voir encadré]. « Même le proto-élamite a une apparence abstraite dès ses origines, ce qui est assez troublant. Je n’ai pas d’explication claire, mais il semble que les populations de l’Iran aient été très attachées à l’abstraction des signes ainsi qu’à l’aspect phonétique de l’écriture. Ces particularités font que l’écriture proto-élamite/élamite linéaire a connu une évolution différente de celle des hiéroglyphes ou du cunéiforme », conclut le postdoctorant au département des sciences de l’Antiquité de l’ULiège.


Conférence

La naissance et le développement de l’écriture dans le Proche-Orient antique : les nouvelles données iraniennes

Le 16 février 2026 à 14h à Verviers, dans le cadre du Forum des savoirs de l'ULiège.

Pour fouiller plus loin

  • À la recherche de l’écriture oubliée, documentaire Arte disponible en VOD
  • Decoding the lost scripts of the ancient world, National Geographic, décembre 2025
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