Spécialiste du fonctionnement de la mémoire, la professeure Christine Bastin, directrice de recherche FNRS et chercheuse au GIGA-CRC Human Imaging, étudie depuis plus de 20 ans les ressorts de la vivacité de nos souvenirs lorsque l'on vieillit, que l'on soit en bonne santé ou atteint de la maladie d'Alzheimer. Des recherches qui l'ont menée des neurones jusqu'à une prise en compte de l'humain dans sa globalité, ses objectifs de vie et les générations après lui.
C'est peu dire que les souvenirs sont toute sa vie. Après une courte hésitation avec l'étude de l'environnement, et un peu par mimétisme familial (son père est psychologue), Christine Bastin s'est engagée dès ses premières années à l'ULiège dans des études de neuropsychologie. Elle n'en est jamais sortie depuis. « Dès les premiers cours, j'ai su que j'avais trouvé ma voie, se souvient la chercheuse. Ça a vraiment été une révélation. »
La mémoire sera donc le grand sujet de sa carrière, notamment en lien avec le vieillissement. D'abord la mémoire prospective, c'est-à-dire « la capacité à se souvenir des choses que l'on a l'intention de faire dans le futur » dans le cadre du vieillissement normal, pour le sujet de son mémoire de master, puis, très vite, la mémoire épisodique. La future chercheuse va ainsi se pencher sur deux processus mémoriels particuliers qui l'occupent encore aujourd'hui : la recollection et la familiarité. « La recollection désigne notre capacité à évoquer des souvenirs très riches, à raconter ce qu'il s'est passé de façon très détaillée, précise-t-elle. À l'inverse, la familiarité est un sentiment de déjà-vu, savoir qu'un événement a eu lieu sans pouvoir se le rappeler précisément. Et l'objectif de ma thèse, soutenue en 2004, était de voir si ces deux formes de mémoire sont, dans certaines conditions, dissociées ou non. »
Le rôle de l’hippocampe
La recollection et la familiarité ont été un réel fil conducteur au cours des différents travaux de Christine Bastin, alors même que la conception de la mémoire, elle, a beaucoup évolué au fil des années. « Nous sommes partis d'une vision très modulaire du cerveau, avec une conception plutôt localisationniste, qui estime que telle région s'occupe de tel processus cérébral, retrace-t-elle. Dans cette logique, nous cherchions à déterminer les zones du cerveau liées à la recollection et à la familiarité, en considérant qu'il s'agissait de zones exclusivement dédiées à la mémoire. La littérature montrait ainsi que l'hippocampe était associé à la recollection, et que le cortex périrhinal, situé à proximité, s'occupait de la familiarité. »
Mais cette vision du cerveau a, depuis, été largement remaniée. « Une théorie a été développée, que l'on nomme l'hypothèse représentationnelle hiérarchique, qui considère que l'hippocampe et le cortex périrhinal ne sont pas exclusivement dédiés à la mémoire, indique la neuropsychologue. On estime qu'ils sont plus largement impliqués dans la représentation des informations que l'on rencontre dans notre vie, qui serviront ensuite à différents domaines cognitifs, comme la mémoire ». La nuance est subtile, mais importante. Ainsi, l'hippocampe aurait le rôle central de « présenter des associations entre les informations que l'on peut rencontrer dans notre quotidien, ce qui est utile non seulement pour la recollection mais également d'autres compétences comme la navigation spatiale par exemple, en étant capable d'identifier son chemin ».
Quant au cortex périrhinal, il serait spécialisé dans la représentation des objets. « Nous avons fait de nombreuses études sur cette zone en particulier, qui ont beaucoup occupé mon équipe encore récemment, souligne Christine Bastin. Nous avons montré par exemple que le cortex périrhinal était utilisé pour identifier des objets par leurs caractéristiques propres qui les distinguent des autres. Ainsi, deux bouteilles d'eau différentes auront chacune leur représentation dans le cortex périrhinal. De cette manière, cette zone du cerveau peut également être utilisée dans des informations sémantiques, c'est-à-dire les connaissances que l'on a sur le monde, afin d'identifier chaque mot comme des concepts séparés. »
Dans la santé comme dans la maladie
Alors qu'elle étudiait le maintien de la recollection et de la familiarité au cours du vieillissement normal au sein du laboratoire de neuropsychologie de la faculté de Psychologie de l'ULiège, et bien que ce domaine occupe toujours une part importante de ses recherches, Christine Bastin rejoint en 2006 le Centre de recherches du cyclotron afin de travailler sur la maladie d'Alzheimer.
Cette maladie est un trouble neurocognitif progressif qui touche dans son immense majorité des personnes de plus de 65 ans. Elle se caractérise par une dégénérescence cérébrale qui s'installe petit à petit et qui s'aggrave au fil du temps, touchant en particulier la mémoire. « Les personnes vont d'abord oublier de plus en plus de choses faites la veille, ou qu'on a pu leur raconter, dévoile la chercheuse. Puis, à mesure que la pathologie s'étend aux différentes zones du cerveau, d'autres troubles se manifestent, comme des difficultés de langage, de concentration, de reconnaissance de leur entourage. Dans les derniers stades, on constate des difficultés à s'habiller, se nourrir, se laver. »
« D'un point de vue neurologique, la maladie d'Alzheimer se caractérise par une accumulation de protéines amyloïdes, sous forme de plaques qui asphyxient les neurones, poursuit-elle. On constate également une dégénérescence neurofibrillaire au niveau de la protéine tau qui, comme un squelette, est responsable du maintien de la rigidité des axones. Les neurones perdent alors leur rigidité, s'agglomèrent et meurent également. Et il est important de noter que ces deux phénomènes apparaissent dans le cerveau des dizaines d'années avant les premiers symptômes. » Pour autant, toutes les personnes qui présentent des plaques amyloïdes ne développeront pas une maladie d'Alzheimer. « Le fait d'avoir fait de longues études, par exemple, d'avoir une vie sociale riche ou encore une profession stimulante ont un effet protecteur contre la maladie. Tout comme le fait de jouer à des jeux de société, véritables outils de réflexion et de sociabilisation. »
Pour Christine Bastin, toute à ses travaux sur la recollection et la familiarité, l'étude de la maladie d'Alzheimer s'est révélée précieuse. « L'une des premières zones touchées par la maladie se trouve être très précisément le cortex périrhinal, avance-t-elle. Cela nous a fourni un modèle unique de changements cérébraux liés à l'atteinte de ce cortex. »
Mais la curiosité scientifique seule n'explique pas la passion de la chercheuse pour cette maladie, même après toutes ces années. « À force de côtoyer des patients, j'ai vraiment rencontré là une maladie touchante, qui modifie profondément les gens et qui a des impacts importants sur leur vie et celles de leurs proches, relate-t-elle. Je me dis que si je peux aider à comprendre ce qui se passe d'un point de vue cérébral, et proposer des tests de diagnostic précoce, alors j'ai un rôle important à jouer dans notre société. »
Un test précoce
Au fil des années, et à l'aide d'un mandat de chercheuse qualifiée FNRS obtenu en 2013, la neuropsychologue s'est donc attachée à trouver un moyen de caractériser au plus tôt cette maladie, afin d'en retarder l'apparition des symptômes.
Grâce à ses travaux sur le vieillissement, la chercheuse avait ainsi contribué à montrer que la familiarité reste intacte, alors que la recollection, elle, se fait moins précise avec le temps. Mais dans le cas de la maladie d'Alzheimer, les choses sont beaucoup plus compliquées. « Au départ, la littérature scientifique montrait que la familiarité était préservée chez ces patients, dévoile-t-elle. Et nous avons donc essayé d'améliorer la mémoire des malades grâce à des techniques qui faisaient précisément appel à la familiarité. Mais au contraire, les patients se retrouvaient en grande difficulté, ce qui était très interpellant. »
À l'aide des images cérébrales obtenues par IRM, Christine Bastin a alors noté que le métabolisme du cortex périrhinal était, chez ces personnes, très affecté. Petit à petit, et en creusant ces résultats, elle en est venue à redéfinir la familiarité de façon plus complexe. « Nous pensons que la familiarité résulte d'une intégration par le cortex périrhinal des informations venant de diverses zones du cerveau, comme les couleurs ou le langage, et liées ensemble sous une forme plus complexe que l'on nomme une entité. »
Cette vision plus intégrative du fonctionnement de la mémoire serait, selon la neuropsychologue, la clé d'un dépistage plus efficace de la maladie. « Alors que de nombreuses études testant la familiarité chez des personnes atteintes d'Alzheimer montraient des résultats contradictoires, cette conception globale de la familiarité nous permet réellement de déceler les premiers déficits mnésiques, et nous pensons qu'il s'agit là d'un des premiers signes cliniques de la maladie, bien avant les autres symptômes », explique-t-elle.
L'an dernier, Christine Bastin a reçu une bourse de 300 000 euros de la fondation Stop Alzheimer. Ce financement doit lui permettre de mettre sur pied un projet ambitieux de longue durée, en collaboration avec l'hôpital Saint-Luc. « Nous espérons pouvoir recruter une large cohorte de près de 250 personnes âgées, à qui nous allons faire passer différents tests de mémoire et des IRM afin de contrôler le volume cérébral, ainsi que des tests sanguins susceptibles d'identifier des biomarqueurs, détaille-t-elle. Il s'agit d'un projet de longue durée, puisqu'il est question de revoir les patients après deux, six et dix ans, afin d'évaluer leurs performances sur le long terme, et tenter de prédire le devenir des participants. »
Nouveaux horizons
Après des années à travailler sur les effets du vieillissement sur la mémoire, Christine Bastin a eu besoin d'un second souffle. « J'avais l'impression d'être arrivée au bout de ce que je pouvais apporter à la recollection et la familiarité, et j'ai vécu ce moment comme une sorte de crise existentielle, retrace-t-elle. Aujourd'hui, je comprends qu'il me fallait simplement prendre du recul, et qu'après des années à décortiquer patiemment chaque processus, il était normal de prendre en compte l'humain dans sa globalité. »
La bouffée d'oxygène s'est matérialisée sous la forme d'une nouvelle théorie concernant la recollection. Car si les études tendent à montrer qu'avec l'âge, nos souvenirs sont moins riches et moins précis, nourrissant ainsi l'hypothèse d'un déclin cognitif, les facteurs psychosociaux racontent une autre histoire. « Il semblerait que plus qu'un déclin, il s'agisse en réalité d'une manière préférentielle de traiter les informations, et que cela serait simplement lié à des objectifs de vie différents, soutient-elle. Ainsi, lorsqu'on est jeune, on se fixe des objectifs ambitieux, avec l'envie de vivre intensément, de rencontrer de nouvelles personnes et de nouveaux lieux. Mais en vieillissant, avec la prise de conscience du temps qui passe, on a tendance à privilégier le bien-être et le confort, à passer du temps avec ceux qui nous sont proches. On se tournerait donc vers ce qui est familier, et cette transformation des buts de la personne se ressent dans l'utilisation préférentielle de nos processus mnésiques. Il s'agit d'une hypothèse que nous allons tester dans nos futurs projets. »
Outre la mémoire personnelle, Christine Bastin a également élargi ses intérêts à la mémoire collective. Alors qu'elle s'intéressait aux souvenirs que l'on partage avec d'autres personnes, comme avec la pandémie de COVID-19 – « un événement unique où la vie se déroulait de façon totalement différente » –, le Capitole de Washington a été envahi par les manifestants pro-Trump le 6 janvier 2021. « Nous avons travaillé avec des chercheurs américains sur l'hypothèse selon laquelle plus des événements nous touchent personnellement, et plus la façon dont les souvenirs sont évoqués est similaire entre personnes qui partagent la même identité. Nous pensions que les Américains interrogés auraient donc des souvenirs bien plus similaires entre eux que les Belges. »
Mais en raison de l'environnement médiatique, c'est tout l'inverse qui s'est produit. « Ces événements ont été relatés de façon globalement similaire par tous les médias en Europe, tandis que le traitement de l'information était fort différent aux États-Unis, en fonction de la couleur politique de la chaîne de télévision, précise la chercheuse. Cela nous a amenés à lancer des projets de recherche sur l’impact des médias sur la mémoire collective. »
Enfin, et comme une façon de boucler la boucle, Christine Bastin s'intéresse aux souvenirs transmis de génération en génération, avec l'objectif de comprendre pourquoi les souvenirs se perdent, et quelles sont les caractéristiques de ceux qui restent. « Nous n'avons pas encore la réponse à cette question, sourit-elle. Ce que l'on peut dire, en revanche, c'est pourquoi les gens transmettent ces souvenirs. Et si on constate que les souvenirs des grands-parents aux petits-enfants ont une valeur particulière, comme savoir d'où l’on vient, il en va autrement pour les souvenirs racontés de parents à enfants. Ces derniers sont moins enclins à les considérer comme une véritable transmission, mais plus simplement comme une façon de se sentir proches de leurs parents. »
« Les forces ne s'épuisent pas si vite, quand on en est le dépositaire fragile », a écrit Aimé Césaire. Il en va de même, semble-t-il, pour les souvenirs.