Pour en finir avec les abus

Christine Pedotti

Dans L'invité·e
Article Patrick Camal – Illustration Julien Ortega

Christine Pedotti | ©️ Julien Ortega

Le groupe Femmes-Enseignement-Recherche (FERULiège) recevait, en novembre dernier, la journaliste et essayiste Christine Pedotti, l’une des principales figures du catholicisme progressiste en France, directrice de la revue Témoignage chrétien et autrice de nombreux ouvrages, dont le récent Autopsie d’un système. Pour en finir vraiment avec les abus dans l’Église. Entretien avec celle qui plaide pour une profonde réforme systémique de l’Église catholique en réponse à la misogynie et aux abus sexuels de son clergé.

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’ai longtemps été schizophrène, confesse Christine Pedotti, journaliste et intellectuelle catholique française. Mais le mot malheureux de l’archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois, m’a guérie de cette schizophrénie. » Interrogé en 2008 sur la possibilité que les femmes puissent occuper un certain nombre de responsabilités dans le clergé catholique, le prélat prononce sur les ondes d’une radio chrétienne cette phrase malsonnante : « Le plus difficile, c’est d’avoir des femmes qui soient formées. Le tout n’est pas d’avoir une jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la tête. » Les propos indignent. Pour Christine Pedotti, alors romancière et auteure d’ouvrages de vulgarisation de la foi catholique à destination des plus jeunes, c’en est trop. « Car moi je pensais pourtant depuis un sacré moment que j’avais quelque chose dans la tête. » Elle fonde alors, avec la journaliste Anne Soupa, figure du catholicisme de gauche en France, le “Comité de la jupe”, aujourd’hui rebaptisé Magdala1, dans le but de promouvoir l’égalité des femmes et des hommes dans l’Église. « C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à être une féministe dans le catholicisme », annonce-t-elle.

À la fois catholique pratiquante et habitée de convictions féministes fortes, Christine Pedotti avait longtemps éprouvé le malaise de ce « dangereux rapprochement » idéologique. Dangereux car, à l’heure où les femmes ont enfin acquis un statut plénier dans la société, où elles existent pour elles-mêmes et non plus parce qu’elles sont l’épouse, la mère, ou la fille de tel ou tel homme, l’Église catholique semble s’évertuer à ignorer ce que nos sociétés considèrent désormais comme bon et désirable. « Le mot “émancipation”, rappelle-t-elle, renvoie à l’idée de n’être plus sous la main de quelqu’un. Pour le dire vite, la définition même du patriarcat, c’est la main des hommes sur le corps des femmes. Or les femmes d’aujourd’hui ont repoussé cette main, elles s’en sont émancipées. Pourtant, il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que toute forme d’autorité dans l’Église catholique – celle de gouverner, d’enseigner, de célébrer les sacrements – demeure exclusivement aux mains des hommes. »

Et pas n’importe lesquels. « Des hommes célibataires, c’est-à-dire sans relation avec les femmes, ajoute Christine Pedotti. Il s’agit d’un célibat à plein temps, alors que celui-ci n’est pas prescrit par les Évangiles. Les hommes autour de Jésus n’étaient d’ailleurs pas célibataires, ni du reste, plus tard, les premiers prêtres. » Pour elle, le célibat des hommes d’Église est un contresens et témoigne de la grande misogynie du clergé catholique envers le corps des femmes. Un corps encore jugé impur, intouchable. Un corps dont il est impératif de s’abstenir. Ce sacrifice, qui implique un double abandon de la sexualité et de la parentalité, s’accompagne de l’idée que les prêtres reçoivent en contrepartie, lors de leur ordination, « des pouvoirs sacrés de médiateurs des biens du Ciel », ce qui leur confère non seulement l’autorité d'administrer les sacrements, mais aussi une puissante aura qui les place au-dessus des hommes. « S’abstenir des femmes, c’est être déjà un peu en lévitation, à mi-chemin entre le Ciel et la Terre. » Représentants du sacré, ils sont eux-mêmes sacrés. « L’autorité des prêtres est d’autant plus importante qu’elle est reçue en droit divin : ces hommes sont choisis, appelés par le Seigneur. Bien entendu, ironise la journaliste, lorsque des femmes indiquent avoir, elles aussi, entendu cet appel, on leur rétorque qu’elles ont mal entendu, que c’est un faux appel. Dans sa forme structurée, le catholicisme est une religion largement misogyne. »

Des hommes comme les autres

Diplômée en histoire et en théologie, Christine Pedotti a décortiqué les textes fondateurs du catholicisme les Évangiles dans le but d’y trouver les éléments censés expliquer le monopole masculin sur le clergé catholique et justifier que les femmes y soient aujourd’hui invisibles. Dans son essai Jésus, l’homme qui préférait les femmes2, elle constate d’abord que les femmes des récits évangéliques ne sont pas des personnages accessoires. Au contraire, elles y sont non seulement des actrices de premier plan, au cœur de dizaines de rencontres avec Jésus de Nazareth, mais elles y sont aussi « des hommes comme les autres ». Et d’ajouter : « L’on n’y trouve pas le moindre mot qui puisse soutenir – pour utiliser des termes contemporains – l’idée d’une assignation genrée des femmes. L’intérêt de Jésus envers elles n’était pas guidé par des critères de genre, mais bien des critères qui avaient trait à leur position dans la société. On l’y voit ainsi, par exemple, s’intéresser aux femmes veuves, qui comptaient parmi les plus vulnérables à cette époque. »

Pour Christine Pedotti, la simple lecture des Évangiles ne permet aucunement de comprendre pourquoi les femmes se sont rapidement trouvées exclues du clergé catholique. Si ces femmes ont été invisibilisées, c’est en réalité parce que la tradition catholique a rapidement privilégié une lecture strictement masculiniste des textes. « Cette lecture masculiniste ne nous donne à voir, en somme, que deux figures féminines : la Vierge Marie et Marie-Madeleine. Ce sont des figures en quelque sorte maquillées : c’est la Mère et la Putain, résume Christine Pedotti. Marie de Magdala, présente dans tous les récits de la Résurrection – c’est elle qui reçoit en premier la nouvelle de la résurrection du Christ, qu’elle annonce ensuite aux apôtres –, y incarne une figure très importante : celle du disciple, de l’apôtre (“apostolos” en grec signifie “messager”). Or, par un tour de passe-passe absolument terrible opéré dans le courant du 2e siècle après Jésus-Christ, son personnage a rapidement pris les traits d’une femme de mauvaise vie. À l’inverse, la mère de Jésus, Marie de Nazareth, qui est un personnage tout à fait furtif des Évangiles, en réalité à peine visible, a quant à elle été transformée au fil des siècles en une figure hyperbolique de dévotion, de miséricorde et de pureté absolue, exempte de sexualité. »

Abus sexuels

Les révélations successives, en France et en Belgique notamment, d’abus sexuels commis par des hommes d’Église sur des milliers de victimes poussent Christine Pedotti à poursuivre son travail de déconstruction du fonctionnement de ce système entièrement masculin. Car il faut « comprendre pour pouvoir agir ». Son dernier ouvrage, Autopsie d’un système3, se penche sur ces agressions et viols, sur ce « mal intérieur » qui, loin d’être circonscrit à quelques brebis galeuses rapidement écartées du troupeau, semble consubstantiel au clergé catholique. Car les révélations ne cessent de se multiplier : depuis 2010, quelque 1200 plaintes de « survivants » ont été enregistrées en Belgique, notamment grâce au travail du prêtre catholique Rik Devillé4, l’infatigable porte-voix des « oubliés de Dieu ». Ces “affaires”, dont celle de l’évêque de Bruges, Roger Vangheluwe, continuent d’émerger et ne semblent épargner pas même les figures d’apparence les plus insoupçonnables, de l’abbé Pierre en France au prêtre liégeois Germain Dufour5.

À l’échelle internationale, ce ne sont pas moins de 3 à 4 % des ecclésiastiques qui seraient des prédateurs sexuels. « Hormis l’environnement familial, c’est dans le catholicisme – depuis le catéchisme à l’aumônerie en passant par les mouvements de jeunesse – qu’un enfant est statistiquement plus en danger que s’il se trouvait à l’école, au conservatoire, au cours de judo ou à la piscine », rappelle Christine Pedotti, s’appuyant sur l’accablant “rapport Sauvé” (2021) publié en France par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), qui révélait les abus de quelque 3000 pédocriminels sur plus de 200 000 mineures et mineurs depuis 19506. La prédation d’une partie du clergé catholique revêt une dimension singulière : les victimes sont en effet principalement des garçons prépubères (de 11 à 13 ans). « Ces révélations ont transformé mon engagement, confie la journaliste. Je me suis rendu compte que ce masculinisme aveugle non seulement lésait les femmes de leurs droits, mais rendait possible un dangereux système à deux visages : d’une part, l’emprise psychologique et la prédation sexuelle, la première préparant la victime à la seconde ; et d’autre part, la dissimulation ou l’atténuation de cette prédation par le clergé catholique. »

Produits par le système

Il est évident que tous les prêtres ne deviennent pas des prédateurs sexuels et comptent même, selon l’essayiste, « quelques saints et héros ». Mais il ne fait aucun doute à ses yeux que la « crise des abus » qui ébranle l’Église catholique est la conséquence directe du masculinisme de son clergé. « Ces abus ont été rendus possibles non parce que le système actuel d’organisation de l’Église catholique a été perverti par des prédateurs rusés, mais parce que le système produit les conditions de ces abus », écrit-elle. Des prêtres célibataires, investis d’une autorité de droit divin, sont placés en situation d’autorité sur les consciences. Pour certains psychismes enclins à « des perversions de la libido », cette autorité peut glisser vers une emprise sexuelle sur les corps, singulièrement de petits garçons prépubères. « Le rapport étroit entre le pouvoir sacré dont les prêtres sont investis et leur obligation d’abstinence, c’est-à-dire d’absence de lien avec le corps des femmes, pourrait expliquer, pour partie, la surreprésentation des garçons parmi les victimes. L’autre hypothèse que je formule, poursuit Christine Pedotti, intuition qui ne vaut que comme piste de réflexion, c’est que l’appel religieux des prêtres survient souvent lorsque ceux-ci ne sont pas encore tout à fait dans la puberté. Cette vocation crée-t-elle une sorte de glaciation du psychisme sexuel à l’âge de 12-13 ans ? Lorsqu’un prêtre de 45 ans abuse d’un garçon de cet âge, cet homme pense-t-il avoir le même âge (psychologique) que sa victime, et donc la même immaturité sexuelle, et n’agir que dans le contexte de jeux de garçons ? »

Du reste, ces prêtres pédocriminels savent pouvoir compter sur la protection conférée par un système hautement hiérarchique, sinon paternaliste, qui rend extrêmement difficile, pour les hommes qui le composent, de faire face à la défaillance de l’un des leurs. Christine Pedotti insiste sur la puissance du rite d’ordination qui lie, de manière permanente, un nouveau prêtre à son supérieur hiérarchique : « Ce rite, quasi médiéval, crée un lien d’allégeance : le prêtre, à genoux, place ses mains dans les mains de son évêque et lui promet obéissance. En retour, l’évêque lui promet protection. Aussi, lorsque j’entends un évêque dire qu’il ne peut pas dénoncer l’un de ses prêtres – car comment un père pourrait-il dénoncer son fils ? –, j’entends qu’il y a là quelque chose d’une paternité mal assumée et mal comprise. » Pour la journaliste, ce lien d’allégeance explique en tout cas, pour partie, que tant d’ecclésiastiques, du cardinal Barbarin au cardinal Danneels, aient été accusés, sinon de dissimulation ou de passage sous silence, à tout le moins d’inaction face aux abus rapportés au sein de leur diocèse.

Vers une évolution ?

Pour d’aucuns, parce qu’ils encouragent voire accélèrent la sécularisation de sociétés où la pratique des sacrements (baptême, mariage, eucharistie, ordination) est déjà au plus bas, le masculinisme de l’Église et les faits de pédocriminalité que l’on sait compromettent jusqu’à la survie de l’Église catholique toute entière. Christine Pedotti partage ce constat « d’effacement du catholicisme de nos consciences » et ne cache pas son désarroi : « Cette crise est très grave, très profonde et surtout très rapide. Alors même que le christianisme demeure à mon sens une proposition pertinente de sens et d’intelligence sur la signification de la vie humaine, la structure du système actuel met en échec la proposition évangélique. »

Pour la journaliste, la seule manière de dépasser « cette dissonance qui met en péril la perpétuation du système catholique » serait de renoncer complètement à cette forme d’autorité sacrée des hommes d’Église, qui confine à l’idolâtrie. « Car n’est-ce pas, après tout, le travail de tout croyant de renoncer à l’idolâtrie ? » interroge-t-elle. Convaincue de l’urgence d’une telle réforme, Christine Pedotti craint néanmoins de voir l’Église catholique trouver son salut, non pas en s’appropriant des valeurs progressistes communément partagées par ses fidèles, mais en opérant un retour à des normes anciennes, réactionnaires, voire théocratiques en vogue dans les « marchés émergents » d’un catholicisme qui semble avoir renoncé à l’Europe. « Mais je reste persuadée qu’il est possible pour le christianisme, et avec lui le catholicisme, de s’insérer dans une société libérale au sens politique du terme, c’est-à-dire une société de la liberté de conscience, de la liberté d’expression et d’opinion, mais aussi de parité, d’équilibre des pouvoirs et contre-pouvoirs ».


1 https://magdala-feministes.org

2 Christine Pedotti, Jésus, l’homme qui préférait les femmes, Albin Michel, 2018

3 Christine Pedotti, Autopsie d’un système, Albin Michel, 2025

4 Jean-Pierre Stroobants, “Rik Devillé, le prêtre belge retraité en croisade (...)”, paru dans Le Monde, 15 novembre 2023

5 Nicolas Taiana, “Saint-Germain et frère Dufour”, paru dans Médor, n°40, automne 2025

6 Éric Chaverou et al., L’Église de France face à la pédocriminalité, sur France Culture

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