La littérature comme artisanat

Caroline Lamarche et Laurent Demoulin

Dans Le dialogue
Entretien Julie Luong – Photos Jean-louis Wertz

©️ Jean-Louis Wertz

Autrice de récits, romans, nouvelles et poésie, Caroline Lamarche n’a pas attendu d’être dans la dernière sélection du Goncourt 2025 pour bâtir une œuvre palimpseste, où les strates de l’intime font écho aux dilemmes des sociétés passées et à venir sur l’amour, la famille, le désir. Réunie avec Laurent Demoulin, poète, romancier, professeur de littérature à l’ULiège, celle qui fut étudiante en langues et littératures romanes à l’ULiège évoque pour Le Quinzième Jour son travail d’artisane, loin de la posture du “grand écrivain”.

Le Quinzième Jour : Dans votre dernier roman, Le Bel Obscur (Le Seuil, 2025), la narratrice revient sur une vie passée aux côtés d’un mari homosexuel. Partagée entre la satisfaction de former avec lui “un couple étonnant” et son sentiment d’abandon, elle sort progressivement de « la mécanique du déni, ce maquillage du désastre » grâce au secours fortuit de l’un de ses ancêtres, Edmond, sur lequel elle se met à enquêter. Aux confins de l’enquête généalogique et du récit intime, comment ce roman s’inscrit-il dans le reste de votre œuvre ?

Caroline Lamarche : Ce livre est une synthèse de l’important travail documentaire que j’ai fourni pour L’Asturienne (Les Impressions nouvelles, 2022) et de ce que j’ai fait avec des romans beaucoup plus brefs, souvent inspirés par mes expériences. Cela dit, comme Annie Ernaux, je récuse le mot “autofiction”. C’est une question qu’on nous pose sans arrêt : qu’est-ce qui est du côté du réel et qu’est-ce qui est du côté de la fiction ? Pour moi, cette question n’a pas lieu d’être : à partir du moment où il y a art, où il y a forme, il y a fiction. Déjà parce que la mémoire se charge d’éliminer elle-même beaucoup de choses, crée son propre scénario. Par ailleurs, contrairement à Annie Ernaux, je ne me sers pas de mes journaux pour écrire, sinon un peu pour ce roman, précisément, mais de manière très vagabonde. Quoi qu’il en soit, on ne sait pas ce qu’est le réel. Le réel, c’est une sorte de grande confusion horrible où l’on passe son temps à oublier... Il y a seulement des îlots de mémoire et des documents qui surnagent. Et puis il y a surtout l’expérience d’écrivain – un travail de 30 ans en ce qui me concerne – qui fait qu’à un moment, comme un menuisier qui construit un meuble, on parvient à donner forme à un matériau brut, résistant, désordonné, parfois confus. De toute manière, les étiquettes, ça ne m’intéresse pas. Cela n’a aucune importance. Qui se demande aujourd’hui si À la recherche du temps perdu est oui ou non un roman ?

Laurent Demoulin : Je dirais que, dans Le Bel Obscur, deux pans de ton œuvre se réunissent, comme par un effet d’entonnoir. La famille, l’amour durable, la filiation d’un côté, que tu as traités dans La fin des abeilles par exemple, un livre consacré à la figure de la mère, et, de l’autre, la transgression, l’érotisme, qui caractérisent plusieurs de tes premiers livres.

C.L. : On peut dire ça, même si parfois tout se mêle dans une sorte d’entonnoir, précisément, un peu comme dans Le Bel Obscur.

L.D. : Concernant la question du réel et de la fiction, il faut rappeler que Rousseau, dans ses Confessions, déclare à la fois qu’il va dire la vérité et que, là où il aura un “vide occasionné” par son “défaut de mémoire”, il complétera son récit par des éléments crédibles... On est toujours obligé de reconstruire le passé pour que le texte soit accueillant, qu’il permette aux lectrices et aux lecteurs de s’identifier aux personnages. Je ne sais pas pourquoi mais l’identification ne fonctionne pas avec les généralités, elle ne fonctionne qu’avec les détails, les images. Si l’on veut transmettre seulement les faits avérés, on n’aura que des résumés de vie, des vues cavalières, sans chair. Or ce sont les scènes qui nous font entrer dans le récit. Mais notre mémoire ne nous permet pas de nous souvenir de scènes complètes, par exemple de chaque réplique d’une conversation, même très récente. Quand j’ai écrit, à partir d’un matériau autobiographique, mon roman Robinson [ndlr : récompensé du prix Rossel en 2017], j’ai non seulement regroupé divers souvenirs en une seule scène, par exemple dix promenades en une seule, mais j’ai comblé les lacunes mémorielles au moyen de mon imagination.

C.L. : C’est le travail sur la forme qui rend un récit universel. Car bien sûr, quand on écrit, on se demande toujours à un moment : “Est-ce que je peux dire ça ? Est-ce que je ne vais pas heurter des proches ou des communautés ?” Mais je constate que les lecteurs qui réagissent à ce livre-ci, Le Bel Obscur, sont aussi bien des membres de la communauté LGBT que des couples ou des célibataires ou encore les lycéens ou les détenus rencontrés lors du périple Goncourt... Tout le monde se projette dans cette histoire qui est pourtant très particulière.

Rencontre

Prolongez ce dialogue par une rencontre avec Caroline Lamarche et Laurent Demoulin, suivie d’une séance de dédicaces, le jeudi 12 février 2026 à 18h30, à la librairie Livre aux Trésors. Ouvert à toutes et tous.

En savoir +

RÉSERVATION

LQJ : Le Bel Obscur se caractérise aussi par la multiplicité de ses sources : la mémoire, les archives, les journaux intimes, l’histoire de l’homosexualité...

C.L : Oui, il y a aussi dans ce livre un contexte politique, social, sociologique, qui n’est pas toujours perçu par la critique. Il faut dire que pas mal de romans contemporains se résument à des histoires intimes. J’ai voulu quant à moi un livre palimpseste, où se superposent des sources hétérogènes, d’époques très différentes. Il y a des bribes de journaux intimes qui datent d’il y a 30 ans et dans lesquels j’ai circulé de manière très vagabonde, des rêves, des notations climatiques, mais aussi des archives familiales relatives à un ancêtre oublié. Et puis il y a le présent de la narration, qui est celui d’un couple depuis les années sida, un couple atypique qui réinvente une manière de faire famille. Et qui, dans son espoir de continuer à faire couple – ce que bientôt il ne sera plus –, réinvente aussi quelque chose en s’inspirant du monde LGBT qui a été pionnier en la matière.

LQJ : Réinventer l’amour”, c’est le défi d’une vie pour cette narratrice. C’est aussi le titre du récent essai de Mona Chollet et un enjeu majeur pour les féministes et les jeunes générations.

C.L. : Oui, d’après certaines enquêtes récentes, aujourd’hui, les jeunes désirent l’amour durable mais ils veulent aussi pouvoir négocier leur liberté. Et cette négociation de la liberté dans le couple, ce n’est pas les hétéros qui l’ont inventée, c’est le monde homosexuel.

L.D. : Il y a tout de même eu aussi Sartre et Beauvoir, dont la romaniste liégeoise Esther Demoulin décrit le pacte amoureux dans un livre récent (Beauvoir et Sartre. Écrire côte à côte, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2024)...

C.L. : Oui, bien sûr, les élites l’ont fait de tout temps je crois. C’était le cas de Vita Sackville-West [ndlr : poète, romancière et essayiste britannique qui a notamment entretenu une relation avec Virginia Woolf] et de son mari. Mais il y avait des conditions économiques à cette liberté-là. Ils pouvaient voyager, vivre leurs amours ailleurs tandis que des gouvernantes prenaient soin de leurs enfants. Aujourd’hui, c’est l’aspiration de toute la jeunesse que de pouvoir assouplir le carcan patriarcal du mariage classique. Comment trouver une nouvelle manière de faire couple, ou famille, sans casser tout ? C’est cette histoire-là que je raconte.

LQJ-293-dialogue-La-litterature-comme-artisanat

Laurent Demoulin - Caroline Lamarche | © Jean-Louis Wertz

LQJ : Votre roman aborde par ailleurs un thème absent de la littérature, celui des épouses d’homosexuels, longtemps assignées au silence et à la solitude.

C.L. : J’ai écrit dans le doute, avec cette idée en effet que personne n’avait jamais écrit là-dessus. L’homophobie a des effets collatéraux sur les familles, qui ne reçoivent aucun soutien. Dans le livre, le personnage de Vincent va avec une sorte d’euphorie vers son être propre, épaulé par une communauté, des lieux de rencontre, tandis que son épouse se retrouve désertée, condamnée à une forme de secret sauf pour quelques amis qui les qualifient de “couple étonnant”. Elle se raccroche à cette idée, mais au fond, ça ne fait pas couple... C’est simplement l’idéalisation qui se poursuit, et le déni, si caractéristiques de l’éducation des filles surtout s’agissant de l’amour. Voilà pourquoi il y a tant de relations d’emprises et d’abus qui s’exercent sur les femmes.

LQJ : Cette prise de conscience de la socialisation spécifique des femmes vis-à-vis de l’amour, du mariage, de la famille traverse le cheminement de la narratrice vers l’émancipation.  

C.L. : Oui, le point de vue de la mère de la narratrice, c’est “il ne faut jamais dire non à un homme” et “ne divorcez jamais”. Mais dire aux femmes qu’elles doivent toujours dire oui, c’est en faire des proies ! La narratrice doit déconstruire cet interdit maternel. C’est aussi un livre qui déjoue certains poncifs manichéens : ici, c’est le père de la narratrice qui devine ce qu’elle vit dans son couple. Et quand elle remonte le fil des générations sur les traces de son ancêtre Edmond, elle se rend compte d’un autre exemple où un père a protégé sa fille, veillé sur elle.

LQJ : À l’image de ce qui peut avoir lieu dans l’écriture, il y a dans la vie de cette narratrice un aspect d’expérimentation, avec son lot d’échecs et de trouvailles.

C.L. : Oui, c’est un couple qui se donne un nouveau contrat et la permission d’aller voir ailleurs, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle, à la fois à cause de son tempérament mais aussi parce qu’en tant que femme, elle n’a pas été élevée dans un esprit de conquête ou de séduction, elle attend qu’on vienne la chercher. Elle, par contre, est curieuse, elle veut, dit-elle, “faire partie de l’aventure”. Mais, mine de rien, elle a les pieds sur terre. Elle est pragmatique. Même si, bien sûr, elle idéalise trop longtemps son couple et refuse de voir tout ce qu’elle subit comme effacement, abandon ou solitude du corps à un âge encore jeune. Car il y a pour elle ce supplice de devoir séparer l’idée de l’amour durable et l’idée du corps heureux en amour. La tendresse n’existe pas dans sa vie, elle se sent coupée en deux. Elle trouve ailleurs de quoi être heureuse sexuellement et érotiquement, mais ça ne se passe plus avec l’homme qu’elle aime durablement, avec lequel elle a construit une famille, qui reste Vincent. Par ailleurs, si Vincent l’incite à se sentir aussi libre que lui, autrement dit à avoir un amant ou à refaire sa vie, il ne prend à aucun moment en compte le regard de la société sur les femmes qui se comportent de la sorte à l’intérieur d’un mariage qui semble à tout le monde idéal.

L.D. : Quant à l’écriture, en ce qui me concerne, je parlerais plutôt de “tâtonnements” que d’“expérimentations”. Nous avons certes la possibilité de fixer les choses consciemment, ne serait-ce qu’à la relecture, mais quant à savoir si le résultat est convaincant, c’est une autre affaire. Jean-Philippe Toussaint dit que, quand il écrit, il se sent protégé, alors qu’une fois qu’il est publié, il est nu. Je partage son sentiment. L’écriture est un moment cosy. Bien sûr, il peut y avoir des moments douloureux, quand on est insatisfait de sa page, mais il y a quand même un aspect “enfant qui joue avec ses Playmobil”. Beaucoup d’écrivains prétendent que les personnages décident pour eux. Je n’y crois pas du tout. On a posé un jour la question à Faulkner, il a répondu : « Oui, mes personnages prennent leur indépendance et c’est toujours à la page 69. »

LQJ : Dans un entretien que vous avez récemment donné, Caroline Lamarche, vous avez déclaré que Le Bel Obscur était un appel à décloisonner les luttes.

C.L. : Je ne pense jamais à livrer un message quand j’écris mais a posteriori je peux dire que le message est en effet “décloisonnons les luttes”. À une époque de sa vie, le couple dont je parle faisait des fêtes qui mêlaient des hétéros et des homos dans un joyeux mélange... Bien sûr, le cloisonnement des luttes, se retrouver dans un entre-soi, a été essentiel pour faire communauté et obtenir les libertés. Mais aujourd’hui que l’homophobie reprend vigueur avec la montée des extrêmes, le moment semble venu d’unir les luttes et d’agir ensemble. Selon Camille Froidevaux-Metterie, ce sont les féminismes qui seront capables de renverser l’ordre patriarcal du monde. Parce que les femmes, étant donné l’oppression dont elles ont été victimes, sont attentives à toutes les minorités.

LQJ : Pour l’écrivain Édouard Louis, il existe un lien très fort entre le fait d’appartenir à une minorité et le genre autobiographique. « Il y a un lien profond, il me semble, entre l’expérience de la violence et l’autobiographie, a-t-il déclaré dans un entretien. « Comme si l’autobiographie était une conséquence de la violence, comme si elle constituait le genre littéraire des survivants. Historiquement, ce sont les femmes, les gays, les esclaves, les survivantes et survivants des camps, les rescapés et rescapées de guerre qui ont écrit des œuvres autobiographiques, parce que la violence les convoquait à parler, à témoigner de la violence. »

C.L. : Oui, cela me semble très juste. Impossible pour nous de sauter cette étape qu’Édouard Louis nomme “autobiographie”. Si j’avais une deuxième vie, je me mettrais peut-être à écrire des romans de science-fiction ou policiers, à m’envoler vers un autre monde. Mais en attendant, je peux dire qu’au départ de mon écriture il y a eu une forme de violence subie, intériorisée.

L.D. : Ce n’est pas le cas de Kenan Görgün. Au départ, il n’a écrit que des romans purement fictionnels. Il n’avait pas envie de se sentir obligé de parler de ses origines sous prétexte qu’il était le premier écrivain belge francophone d’origine turque. Il n’est venu à la question de l’immigration turque dans son écriture que dans un second temps, lorsqu’il a acquis une place dans le champ littéraire belge. Mais il est peut-être l’exception qui confirme la règle.

LQJ : Savez-vous aujourd’hui qui vous lit ?

C.L. : Plutôt des femmes je crois, elles lisent plus… Ce sont aussi plutôt elles qui viennent me parler de ce livre qui soulève un angle mort. Du reste, il y a encore des vécus de femmes sur lesquels personne n’écrit, dont on ne parle pas ou peu. L’expérience de ce qu’on nomme “fausse couche”, si commune à beaucoup de femmes, est au cœur du dernier livre d’Hélène Laurain (Tambora, Verdier, 2025), par exemple. Alors certes, on peut se dire que ça fait partie de la condition féminine, que c’est banal, donc qu’on n’en parle pas. Mais c’est comme si on disait “beaucoup de femmes ont été violées donc on n’en parle pas”. Voilà pourquoi je me suis tue là-dessus pendant 20 ans (cf. La mémoire de l’air, Gallimard, 2014). Je me disais : « Il y a tellement de femmes qui ont vécu ça, qu’est-ce que j’irais raconter ? »

L.D. : Personnellement, je trouve que la scène du viol dans La mémoire de l’air permet aux lecteurs masculins de saisir ce que c’est que d’être une femme et d’être violée. C’est un livre qui, en ce sens-là, a changé ma vie. J’en parle souvent à mes étudiantes et à mes étudiants pour leur dire que la littérature a ce pouvoir d’identification. De même, la lecture des romans d’Hervé Guibert donne aux hétérosexuels une idée de l’amour entre hommes. Le cinéma ne peut pas produire le même effet, car il nous met d’office dans une position de voyeurisme. La littérature est l’art qui permet le mieux de comprendre des individus vraiment très différents de nous. C’est pour cette raison que je lis des romans et je ne vois pas ce qui, dans la société, peut remplacer cela. Les articles de journaux, les articles scientifiques, les essais ne permettent pas le même investissement personnel car ils sont rédigés pour que l’on comprenne toutes et tous la même chose. Si l’on comprend autre chose, c’est qu’il y a un malentendu, alors que le sens en littérature est ouvert et laisse place à diverses interprétations. Je ne suis pas le premier à le dire : je pense que les romans ne sont pas achevés tant qu’ils ne sont pas lus : il y a 80 % du travail qui est fourni par l’écrivaine ou l’écrivain et 20 % du travail par la lectrice ou le lecteur. Selon Barthes, « écrire, c’est ébranler le sens du monde, y disposer une interrogation indirecte, à laquelle l’écrivain, par un dernier suspens, s’abstient de répondre ». Bien sûr, il est important de lire d’autres types de textes, mais la lecture des romans est ce qui permet de nous ouvrir à l’autre le plus efficacement. Voilà pourquoi il ne faut pas que le roman disparaisse.

C.L. : Moi, j’aime les livres qui ont fonction de paraboles, ceux qu’on peut lire à différents niveaux, à différents âges de la vie et dans lesquels on trouve toujours quelque chose de différent. J’aime l’image du kaléidoscope pour parler du roman : ce sont toujours les mêmes petits morceaux de verre, mais selon la manière dont on le tourne, on voit surtout du rouge ou surtout du vert, du bleu... Voilà pourquoi je suis confrontée à des réactions extrêmement variées par rapport à mon livre. Il y a des gens qui me disent : « Je ne comprends pas pourquoi elle est restée si longtemps »; tandis que d’autres sentent que le livre leur redonne confiance en la possibilité du couple ou encore leur donne envie d’en finir.

LQJ : Dans ce livre, vous évoquez, par petites touches, les inondations qui ont frappé la région liégeoise en juillet 2021, le réchauffement climatique... Comment voyez-vous la question de l’engagement en littérature ?

C.L. : Tous mes livres sont traversés par mes préoccupations. Je suis proche des questions environnementales mais j’ai aussi été amenée sur le terrain de l’hôpital en temps de Covid, des sans-papiers, des prisons, des victimes des inondations de juillet 2021 [ndlr : ce qui a donné naissance au spectacle Les Enfants de la Vallée créé fin 2025 par les Ateliers de la Colline et mis en scène par Mathias Simons]. Pour moi, le but, ce n’est pas d’être un écrivain, mais d’être un humain avec la vie la plus riche possible, la plus connectée au monde. Mon outil, c’est l’écriture, mais je suis aussi une citoyenne, une femme, une mère, une amie… Je manie l’outil, je le connais, je le mets au service de ma pensée, de mes émotions, de ma propre émancipation, pour ensuite revenir au monde plus vivante. Les écrivains que j’aime sont tous traversés par le flux de leur époque, de leur condition, parfois d’un autre métier, d’engagements divers. Il y a des moments où l’identité d’écrivain me fatigue ! Je lis mes contemporains mais je les fréquente modérément. Et j’essaie de ne pas céder aux mirages des ventes, des prix, ni aux frustrations afférentes. Chaque année, je découvre des livres formidables et pourtant relativement confidentiels, ce qui signifie qu’il y a, même au sein du milieu littéraire et de la critique, des angles aveugles et des auteurs oubliés. Et puis j’ai toujours un vague sentiment d’imposture, peut-être propre à notre condition d’outsiders francophones. Ces derniers mois, sollicitée dans le cadre de la sélection du Goncourt, y compris du Goncourt des lycéens et des détenus, j’ai été très calme, très heureuse, habitée du simple souci d’aller au-devant de ces rencontres dans une forme de sincérité et peut-être de fantaisie, en tout cas de lâcher-prise. La posture du grand écrivain (du grand homme de manière générale) m’est insupportable. J’écris pour des gens normaux, comme je le suis moi-même.

L.D. : La question de l’engagement en littérature est extrêmement complexe. J’aime citer à ce sujet une phrase du dramaturge liégeois Jean-Marie Piemme : « Ainsi, l’art est politique de ne pas être politique comme la politique. » À méditer !

Pour aller plus loin

  • Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, Seuil, 2025
  • Caroline Lamarche, Mira, postface de Laurent Demoulin, Bruxelles, Espace nord, 2025
  • Textyles, no 64, Caroline Lamarche, sous la direction de Laurence Brogniez et de Laurent Demoulin, 2023
  • Laurent Demoulin, Robinson, Gallimard, 2016

Bio

Née à Liège en 1955, Caroline Lamarche a passé sa petite enfance en Espagne (Asturies) où son père travaille comme ingénieur des mines. Elle grandit ensuite en région parisienne. Après des études de secrétaire puis de philologie romane à l’ULiège, elle enseigne le français en Belgique et au Nigeria. En 1996, elle obtient le prix Rossel pour son premier roman Le Jour du chien, publié aux Éditions de Minuit. En 2019, elle obtient le Goncourt de la nouvelle pour le recueil publié chez Gallimard Nous sommes à la lisière. En 2025, elle est finaliste dans la dernière sélection du Goncourt aux côtés de Laurent Mauvignier, Emmanuel Carrère et Natacha Appanah.

Publié le

Partager cet article

cookieImage