Un nouvel espace est à découvrir bientôt à la Maison de la métallurgie et de l’industrie de Liège (MMIL). Entièrement dédiée aux métaux, cette exposition entend rendre visibles leurs usages omniprésents mais souvent méconnus, dans le numérique, l’énergétique et la mobilité. Les questions de consommation et de recyclage complètent le tableau. Avec le souhait de contribuer à une prise de conscience face à la transition. Focus sur ce projet à la croisée de la géologie et de la muséographie.
Combien de métaux composent un smartphone ? Une batterie de voiture électrique ? Quelle est leur origine ? Leur nom ? Quels sont les procédés nécessaires au recyclage de ces fameux métaux ? L’homme du 19e siècle savait ce qu’il devait au charbon et, au siècle suivant, nul n’ignorait l’importance du pétrole. Aujourd’hui, à l’heure de la transition énergétique et de la révolution numérique, nous faisons à peine un lien entre ces bouleversements en cours et l’approvisionnement en métaux qui nous viennent des quatre coins de la planète. Nous ne connaissons finalement pas grand-chose de cette “metal story” dans laquelle la Maison de la métallurgie et de l’industrie de Liège, qui fait partie du Pôle muséal de l’ULiège, nous propose de nous plonger, le temps d’une exposition à découvrir au printemps 2026. Un duo pilote ce projet : l’ingénieur géologue Éric Pirard, professeur en faculté de Sciences appliquées, directeur de la MMIL et commissaire de l’exposition, et la muséographe Elena Marcos, détachée du musée le temps de mettre sur pied l’exposition, depuis le département Argenco (géoressources minérales).
Cette exposition apparaît comme nécessaire à double titre. D’abord, elle a été voulue par Éric Pirard pour attirer à nouveau le public au musée. Les temps sont durs pour nombre d’institutions culturelles et la MMIL ne fait pas exception à la règle. Il était également nécessaire de repenser la scénographie du musée avec, en ligne de mire, sa modernisation à l’horizon 2028. Le musée, partenaire de l’université de Liège, dispose pour cela d’un atout de taille puisqu’il bénéficie du programme Interreg Grande Région, qui permet de financer des projets transfrontaliers à haute valeur ajoutée au sein de cinq territoires : le Luxembourg, la Wallonie, la Lorraine, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat. L’exposition “Metal Story” sera donc itinérante dans cet espace de la Grande Région, avant son retour en Belgique en 2028.
L’autre enjeu, c’est tout simplement la thématique abordée. La transition énergétique passe par la décarbonation de nos modes de production et de consommation. Cet objectif repose sur deux piliers complémentaires : les énergies renouvelables (éolien, solaire, véhicules électriques) et le numérique (télécommunications, stockage de données, intelligence artificielle), qui doit permettre des économies d’énergie grâce à des réseaux d’électricité ultra-performants. Mais rien de tout cela n’est possible sans métaux, sans matière. Avec tout ce que la chaîne d’exploitation suppose.
Le rôle de la muséographie
Le parcours permanent actuel de la MMIL permet au visiteur de se plonger dans la très riche histoire industrielle de Liège et de sa région, du Moyen Âge à 1960, mais ne va pas au-delà. Deux métaux sont mis à l’honneur, le fer et le zinc. La région liégeoise a en effet été le berceau de l’industrie mondiale du zinc, notamment grâce à l’important gisement de la Vieille-Montagne à Moresnet dont l’exploitation à l’échelle industrielle débute en 1805 après que Napoléon Ier en confie la concession à Jean-Jacques Daniel Dony, chimiste liégeois et inventeur du procédé industriel de fabrication du zinc métallique. Quelques années plus tard, John Cockerill, fils d’un industriel britannique actif dans le textile, rachètera le palais d’été des Princes-Évêques de Liège, à Seraing. Il en fera un complexe industriel de grande envergure. S’ensuivra une période faste au point qu’entre 1840 et 1900, la Belgique sera la deuxième puissance industrielle au monde. La sidérurgie liégeoise continuera à se moderniser et à connaître la croissance jusqu’au début des années 1970.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là, et il manquait au musée une perspective plus contemporaine. “Metal Story” reprend le fil chronologique pour nous projeter dans notre siècle. Sur une surface réaménagée de 300 mètres carrés environ, auparavant consacrée au gaz et au pétrole (tout un symbole !), le visiteur se trouvera plongé dans l’univers fascinant – mais méconnu – de la matière et du métal, depuis son extraction jusqu’à sa deuxième vie au terme de procédés de recyclage complexes. Ceux-ci permettent d’ailleurs le développement de nouvelles activités industrielles de pointe dans la région.
Mine de tungstène (Autriche)
© Eric Pirard
“Metal Story” est destiné au grand public, ce qui a nécessité de faire des choix pour s’adresser autant au visiteur averti qu’au profane. C’est tout l’enjeu des expositions à teneur scientifique. « Il faut pouvoir trouver un équilibre », confie Elena Marcos, aux commandes pour mettre en scène l’exposition. « Le rôle du ou de la muséographe, explique-t-elle, c'est de s’approprier et de comprendre toutes les thématiques énoncées par le commissaire et de les rendre accessibles au public. On travaille aussi avec un scénographe pour habiller l'exposition au mieux. Il y aura par exemple de nombreux modules de médiation grâce auxquels il sera plus facile de visualiser les différentes propriétés des métaux. Les arts trouvent aussi leur place. Nous avons choisi à certains endroits de proposer une scénographie plus percutante sur le plan visuel. » Tout ceci ne se fait pas en un tour de main. Ce que souligne volontiers le géologue et commissaire de l’exposition : « C’est un vrai défi ! Ce n’est pas mon métier mais cette expérience enrichissante me fait penser à la différence entre le scénario d'un film, puis sa réalisation et son montage. »
Sortir les métaux de l’invisibilité
Quand on parle de métaux, il faut pouvoir rendre visible l’invisible. Cette préoccupation est au cœur de l’exposition, ainsi que l’explique Éric Pirard qui a consacré une grande partie de sa carrière à l’exploitation durable des ressources minières : « Chacun doit comprendre qu’on quitte une société basée sur le pétrole pour une société basée sur les métaux. » Dans cet objectif, le parcours proposé met en avant trois grandes thématiques : la transition numérique, la transition énergétique et la mobilité. Le lien entre les trois ? Les métaux. « Tout ce qui est numérique, par exemple le cloud, a l'air d'être virtuel alors qu’en fait, cela repose sur des métaux. Du cuivre pour conduire les électrons, du fer pour stocker dans les mémoires. Les énergies renouvelables ? Elles n’existent que grâce aux métaux. En effet, pour transformer le vent en électricité, il faut des métaux. La mobilité ? Les véhicules électriques, ce sont aussi des métaux ! Rien que dans mon téléphone, il y en a 70. »
Mais pas n’importe lesquels. Car si pendant des siècles l’humanité a exploité ceux dont le nom était connu de tous (le fer, le cuivre, l’or, l’argent, l’étain, le plomb, l’aluminium) au point d’être à la racine de mots du quotidien (plomberie, plombage, voie ferrée, cuivré, etc.), les métaux au cœur des technologies dites “vertes” sont quant à eux de parfaits inconnus pour le grand public. Ils portent des noms mystérieux – cobalt, bismuth, germanium, gallium – et ont comme caractéristique d’être disponibles en toute petite quantité dans les roches terrestres. Il faut ainsi en moyenne un kilo de roche pour obtenir 19 milligrammes de gallium. Un caillou n’est donc pas un simple caillou.
Raison pour laquelle la compréhension de notre environnement immédiat constitue la première section de l’exposition. « L’une des missions du musée, c’est d’encourager la culture scientifique. Il faut être capable d’identifier les métaux, les atomes qui forment la matière autour de nous. Le fameux tableau périodique de Mendeleïev est ainsi présenté au début de l’expo. Tous ces métaux sont là, dans une poignée de terre, dans un morceau de roche. Il n’y a pas besoin d’aller à l’autre bout du monde. D’ailleurs, volontairement, nous présenterons quelques gisements en Europe : lithium en France, zinc ici en Belgique, à La Calamine, tungstène en Autriche. Nous voulons montrer au public que ça ne se passe pas toujours ailleurs, en Chine ou en Afrique du Sud. Non, c'est sous vos pieds, ça se passe près de chez vous ! », insiste Éric Pirard. Il sera temps ensuite d’étudier les propriétés de certains de ces métaux, une fois qu’ils sont identifiés et nommés, au travers d’ateliers destinés notamment aux plus jeunes.
Le visiteur découvrira, dans le reste du parcours, trois métaux en particulier : l’aluminium, le titane et le cuivre. Sous ses pieds, un grand planisphère lui permettra de visualiser leur “odyssée”, depuis leur zone d’extraction jusqu’au produit final. Trois objets du quotidien constitués de ces métaux créeront un lien concret entre le métal et son utilisation – canette, tôle de voiture et circuit électronique.
Plus généralement, il faut se résoudre à l’évidence : nous n’avons jamais été aussi gourmands en métaux. Pour le démontrer, quoi de plus familier et plus parlant qu’une maison ? « Nous allons reconstituer deux intérieurs. Le premier, des années 1960, avec peu de technologies, plus faciles à utiliser et ne faisant appel qu’à quelques métaux. Le deuxième, un intérieur actuel, bourré de technologies et de matières premières qui leur sont associées », décrit Elena Marcos. Et c’est tout à fait logiquement que quelques mètres plus loin, la section dédiée à la surconsommation et à la “génération Bic” – en référence au stylo-bille en plastique et jetable – attend le visiteur. Amoncellement d’écrans de télévision, de machines à laver et autres produits électroménagers : « À ce moment-là, on visualise très bien la quantité de déchets électriques et électroniques que nous générons. » L’objectif ici est bien de faire prendre conscience de l’omniprésence des métaux et de notre consommation effrénée. Et, idéalement, d’induire un changement de comportement.
Recyclage complexe mais innovant
L’exposition s’inscrit ensuite résolument dans l’avenir. Elle invite le public à ne pas se voiler la face en idéalisant le recyclage mais à considérer cette étape comme un dernier recours après plus de sobriété et l’envie de faire durer les objets. Un Repair Café sera d’ailleurs intégré pour se familiariser avec les techniques de réparation et les respecter en tant que maillon indispensable du cycle de vie des métaux.
Une fois parvenus à la section recyclage, les visiteurs se trouveront plongés au cœur de la “Reverse Metallurgy”, ce programme d’innovation wallon qui mobilise les technologies de pointe au service du recyclage des métaux. « Cependant, nous montrons qu’il est très difficile de recycler et que cela nécessite des procédés innovants pour récupérer tant bien que mal le cuivre dans un téléphone, le silicium ou l'argent dans un panneau solaire », pointe Éric Pirard. Une innovation présente en Wallonie grâce à des acteurs œuvrant pour la valorisation des déchets métalliques et pour l’économie circulaire. Afin de mettre en valeur les techniques utilisées et favoriser la prise de conscience de ce que le recyclage de ces métaux représente concrètement, le public aura sous les yeux un petit film montrant cinq voitures broyées à la minute. « On voit la voiture qui rentre et puis qui sort sous forme de morceaux de métal. Et là, on se rend compte qu’il faut maintenant les trier. » Mais comment ? « On doit faire appel aux robots, à l'intelligence artificielle, à des capteurs pour trier des métaux. C’est très complexe. Il y aura d’ailleurs une reconstitution de notre système de tri robotique. » Deux techniques d’extraction des métaux sont à découvrir : l’hydrométallurgie (traitements des métaux en milieu aqueux) et la pyrométallurgie (traitements des métaux par voie thermique), ainsi que le nom d’entreprises wallonnes innovantes (Groupe Comet, Hydrometal) qui se distinguent dans ces secteurs, s’inscrivant en cela dans la volonté des pouvoirs publics de faire de la Wallonie une “Recycling Valley”.
« Cet espace final est plus “léger” et participatif, détaille Elena Marcos. Le visiteur sera incité à prendre position et à exprimer son ressenti – inquiétude ou, à l’inverse, attitude plus positive. Le but est que chaque personne, même un enfant de huit ans, puisse en ressortir avec quelque chose. » Et s’il s’agissait tout simplement d’un questionnement ? À l’heure des prises de position binaires, ce serait déjà un début. « Si, au moins le temps de l’expo, les gens pouvaient s’interroger, se demander s’ils veulent ou non de cette transition et ce que cela signifie concrètement de l’accepter, je serais ravi », conclut Éric Pirard.
Exposition
Ouverte au public à partir du printemps 2026 (pour une durée de six mois) à la Maison de la métallurgie et de l’industrie de Liège, boulevard Raymond Poincaré, 17 à 4020 Liège.
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