Méandres et remises à flot

Inondations, cinq ans après

Dans À la Une Omni Sciences
Dossier Philippe Lecrenier

15 juillet 2021, Nessonvaux (Trooz) | ©️ Samina Verhoeven-Belgorage

Pour avoir éconduit Apollon, Cassandre fut condamnée à ne jamais être crue, malgré la véracité de ses prophéties. De nombreux scientifiques, alertant le public à propos des effets du dérèglement climatique, lui témoignent probablement une certaine sympathie. En Région wallonne, le 14 juillet 2021 devait en partie rompre le charme. Une catastrophe d'une intensité inédite s'abattait notamment sur la vallée de la Vesdre, emportant tout sur son passage et causant la mort de 39 personnes. L’impact du bouleversement climatique, lointain et abstrait, frappait soudainement la région de plein fouet. À l'ULiège, plusieurs chercheurs ont fait front commun. Cinq ans après, la chaîne de gestion de crise semble plus robuste. L'aménagement du territoire avance aussi, mais un réveil politique massif reste attendu. 

En juillet 2021, trois jours de précipitations hors normes plongeaient une partie de la Wallonie sous eau. L'urgence qu'imposait la catastrophe a modelé une manière profondément transdisciplinaire de faire science. Il ne pouvait pas y avoir une seule solution miracle, mais un changement complet de paradigme dans lequel imbriquer une multitude d'aménagements et de nouvelles habitudes de gestion de territoire.

« Climatologues, hydrauliciens, hydrologues, urbanistes, architectes, géographes, biologistes : la mobilisation dont a fait preuve l'ULiège est inédite, témoigne Jacques Teller, professeur d'urbanisme, à la coordination de la Task Force Vesdre ULiège lancée en collaboration avec Martina Barcelloni Corte, chargée de cours en architecture. C'est une expérience collective où des chercheurs et chercheuses ont consacré leur temps et leur énergie. Nous avons mutuellement découvert nos travaux, croisé nos approches et données pour poser des diagnostics, avant de passer aux projets de reconstruction. » La triangulation avec les populations et les élus était elle-même remarquable. « La Région wallonne et certaines communes ont réagi de manière assez volontaire. Dès 2022, la Région nous confiait, ainsi qu'au bureau d'étude de l'architecte-urbaniste Paola Viganò, la conception d'un schéma stratégique pour le bassin versant de la Vesdre, proposant des pistes de reconstruction plus résilientes. Certains chantiers ont avancé très vite, d'autres sont toujours au point mort. »

Travailler à l'échelle d'une vallée entière en a fait un premier laboratoire systémique, qui fait aujourd'hui école en Europe. Même si la densité des échanges entre l'Université et le monde politique s'atténue. « Je pense que le principal effet des inondations, c'est une force d'impulsion à un moment donné, poursuit Jacques Teller. Certaines communes, comme Pepinster et Verviers, ont beaucoup déconstruit et ont avancé très vite. Sur les plateaux, Herve et Fléron ont freiné l'urbanisation et lancé des politiques fortes d'aménagement des espaces verts et agricoles. Au niveau de la Région wallonne aussi, des initiatives se sont succédé, comme la mise à jour des données ou l'adoption de référentiels et d'un nouveau schéma de développement territorial qui intègre le risque des inondations dans l'octroi des permis d'urbanisme, dans les droits d'expropriation et de préemption. Tout cela a été mené sous la législature précédente. » Le sentiment d'urgence s’est aujourd’hui estompé, l'actualité politique s’est déplacée. Certains travaux continuent, notamment avec l'Awac (Agence wallonne de l'air et du climat), pour l'actualisation des outils et des cartes à destination des communes, ou pour étudier les bassins versants d'autres rivières à risque, à l'instar d'un Schéma stratégique pour l'Ourthe. « En tant que chercheurs, poursuit Jacques Teller, nous essayons de maintenir un bon ordre de priorités, de ce sur quoi nous pouvons agir. Car le changement climatique est rapide. Et changer un territoire, cela prend du temps. »

À quelles précipitations faire face ?

En trois jours, entre 150 et 300 mm d'eau tombaient en moyenne sur le bassin versant de la Vesdre. Un déluge. Une catastrophe qui a lieu tous les 400 ans, selon les probabilités basées sur le climat du passé. Malheureusement, la période de retour d'un tel événement s'est drastiquement réduite et l’épisode du 14 juillet 2021 (plus de 100 mm de pluie en moyenne sur la vallée de la Vesdre) pourrait se répéter tous les 20 ans, dans un monde dont la température moyenne par rapport à l'ère préindustrielle augmenterait de trois degrés. Or le mercure aura franchi la barre des deux degrés supplémentaires lors de la prochaine décennie. « Notre modèle MAR (Modèle atmosphérique régional) offre des projections à haute résolution, décortique Xavier Fettweis, professeur en climatologie. Il nous a permis, au chercheur-doctorant Josip Brajkovic et mon équipe, d'établir que par degré supplémentaire, l'intensité des pluies augmenterait de 7 % dans nos régions. Une précipitation d'une intensité donnée ayant une période de retour réduite de moitié par degré supplémentaire. L’événement de juillet 2021 pourrait donc ressurgir une ou deux fois d'ici à 2050. Cela signifie que nous devons aujourd'hui intégrer cette réalité et nous adapter. »

La Région wallonne a intégré ces chiffres dans la législation, qui se basait jusqu'alors sur des données obsolètes. Les références concernant les nouveaux ouvrages d'art (égouttages, bassins d'orages) ne s'appuieront plus sur les données passées, mais sur les projections futures. En ce qui concerne les prévisions des précipitations, le gros du travail a été fait. MAR va servir à approfondir d'autres paramètres, comme l'évolution des sécheresses ou de l'enneigement. Ce sont des phénomènes à tenir à la loupe. Car les pluies intenses ne favorisent pas l'infiltration de l'eau, qui s'écoule à trop grande vitesse. Elles vont s'alterner avec de plus en plus longues périodes de sécheresse et donc, d'assèchement des sols, aggravant l'impact des inondations. « Ce qui conduit à un autre risque pour lequel nous ne sommes ni préparés, ni équipés : les feux de forêt, précise Xavier Fettweis. Et cela va arriver. Nos forêts présentent déjà un grand taux de mortalité des arbres, donc un combustible important dans un climat de plus en plus chaud et sec en été. Les politiques doivent absolument anticiper ce risque. »

L'hydraulique peut-elle maîtriser la rivière ?

En faculté des sciences appliquées, le HECE (Hydraulics in environnemental and civil engineering) a été fortement mobilisé depuis les premiers jours qui ont suivi les inondations. « Tous les appareils de mesure de la vallée de la Vesdre ont été arrachés et emportés par le courant. Personne ne pouvait chiffrer le débit sur base duquel, à l'avenir, on allait devoir redimensionner les ponts, les berges. Nous avons donc très vite été sollicités pour reconstituer ce qui s'était passé », signale le professeur Michel Pirotton. « Ensuite, les inondations extrêmes ont profondément modifié la rivière, poursuit Pierre Archambeau, professeur associé. Un relevé de 200 millions de points nous a permis de cartographier la topographie de la vallée telle qu'elle était à l'issue des inondations. » Un travail pharaonique, qui a alimenté une maquette numérique de la vallée : MODREC, modèle à la fois hydrologique (comment et à quelle vitesse l’eau ruisselle jusqu'à la rivière) et hydraulique (comment et à quel débit l'eau s’écoule dans la rivière). Le défi de MODREC ? Travailler sur toute la vallée en même temps. Une tâche inédite pour laquelle il a fallu inventer des outils puissants et rapides.

Ce modèle, mis au point à l'ULiège, est un véritable couteau suisse, capable de simuler des scénarios tout le long de la vallée. Combinées de différentes manières, ces simulations peuvent fournir le meilleur impact possible sur le territoire. Il a été remis à la Région wallonne, qui a mandaté des bureaux d'étude pour éprouver les aménagements possibles, avant de passer à l'étape de la réalisation dans les limites budgétaires fixées. « Quant à nous, nous nous sommes focalisés sur le flux de la rivière, poursuit Michel Pirotton. De nouveaux débits, plus importants, vont devoir passer. Il y a une multitude de solutions à alterner pour les redistribuer autrement. On peut organiser l'expansion de crues dans les zones inhabitées ou prévoir des bassins latéraux, ce qui est plus compliqué dans les villes, où la place de la rivière a été endiguée et fort restreinte. On peut retravailler le fond de rivière, surélever les ponts, favoriser des structures autoportantes pour limiter les piliers, qui ont retenu de nombreux embâcles [ndlr : accumulation de matériel] charriés par la crue. Il y a enfin la question des expropriations. L'évolution climatique rend certaines zones bâties difficilement habitables. Le seul moyen de réduire le risque y est de supprimer les habitations, ce qui peut permettre en outre d'y redéployer la rivière. » MODREC continue d'être utilisé pour conseiller l'administration sur diverses tâches de modélisation relatives à d'autres rivières.

Le HECE se pose également en consultant sur la question des barrages. « De grands barrages restent des ouvrages limitant les crues tout en prévoyant des stocks d'eau conséquents en cas de sécheresse, soutient Pierre Archambeau. Le barrage de la Vesdre, par exemple, a une capacité totale de 25 millions de m3. Lors des inondations, il est entré en amont 14 millions de m3. Seuls de grands ouvrages auront un impact significatif pour de tels événements. Ce ne sont pas les seules solutions, et nous ne pourrons pas éviter tous les risques. Or, la vigilance et l'énergie diminuent. Cinq ans après un événement traumatisant, les incidents tombent dans une forme d'oubli collectif. C'est humain. Mais il y a encore beaucoup à faire. »

Hydrologie régénérative

Artificialisation des sols, drainages, rectification des cours d'eau… Nous avons fortement accéléré et perturbé le cycle de l'eau. Ralentir, temporiser et stocker un maximum d'eau dans les paysages, les nappes, les sols et la végétation de manière à mieux résister aux intempéries, mais aussi aux sécheresses : l'hydrologie régénérative peut réduire la vulnérabilité des bassins versants. « Cette approche vise à restaurer les cycles de l'eau, explique Aurore Degré, professeure de physique des sols et d'hydrologie à Gembloux Agro-Bio Tech, et donc à restaurer l'infiltration et l'évaporation, plutôt que de laisser ruisseler l'eau trop rapidement vers la rivière. On s'appuie pour cela sur des processus fondés sur la nature et qui impliquent le vivant. Cela signifie replanter les haies, modifier les types de forêts, multiplier les mares et étangs, changer les formes d'agriculture. Il ne s'agit pas de revenir en arrière, mais de nous préparer à un climat futur jamais observé jusqu’ici. Certaines recettes du passé sont utiles, mais il faut aussi en inventer de nouvelles. »

L'hydrologie régénérative s'écarte de l'idée d'une nature comme décor symétrique et maîtrisé. « Dans le cadre de MODREC (Modélisation hydrologique du bassin versant de la Vesdre), nous avons modélisé les réponses du territoire de la Vesdre aux précipitations, ce qui a abouti à une série de mesures préconisées pour soulager le travail des hydrauliciens. » Passer du modèle à l'aménagement, c'est la seconde phase, MODREC 2, en partenariat avec le Contrat de rivière Vesdre. Trois communes se sont révélées particulièrement dynamiques : Herve, Theux et Jalhay. Elles se sont engagées à un dialogue pour aménager de petites zones de 2 à 4 km2, baptisées “territoires d'innovations hydrologiques”. « Nous réunissons forestiers, agriculteurs, propriétaires, habitants, gestionnaires et communes pour mettre en place des plans d'aménagement dont nous avons modélisé l'efficacité. Nous espérons qu'ils serviront de cas d'école pour se multiplier dans une solidarité amont-aval et plateau-fond de vallée. Mais le chemin est long. »

Sur le plateau de Herve, l'implantation de mares ainsi qu'un remaillage de haies pourrait réduire de plus de 50 % le débit de pointe à l'exutoire [ndlr : débit maximum à la sortie d'un bassin versant] lors des précipitations intenses. « Les haies abritent tout un écosystème, plongent leurs racines en profondeur, facilitent l'infiltration et favorisent l'évapotranspiration. Mais taillées au cordeau, elles sont nettement moins efficaces, précise Aurore Degré. Elles réduisent en outre les parcelles et freinent le ruissellement de l'eau lors des précipitations. En ce qui concerne les Hautes Fagnes, multiplier les points d'eau, rediversifier les forêts sont des priorités absolues, la monoculture d'épicéas ayant drastiquement acidifié et appauvri les sols. Et enfin, avec une grande déclivité, le débit de la Hoëgne, principal affluent de la Vesdre, est particulièrement rapide. Pourtant, un meilleur aménagement de ses berges pourrait significativement le ralentir. La réimplantation des feuillus est à l'étude dans les zones forestières, mêlée à des mares et petites retenues d'eau, ainsi qu'une optimisation des lieux de passage des machines pour éviter le compactage des sols liés aux pratiques sylvicoles. Un autre chantier visera à dévier les drains existants vers la forêt, où l'eau pourra s'infiltrer lentement. »

Le basculement reste difficile, notamment parce que nous nous sommes habitués aux “paysages simplifiés”. Ce n'est pas évident d'imaginer un paysage diversifié, en désordre. Il y a un enjeu à ensauvager l'imaginaire, à visualiser des paysages complexes, “en bazar”, mais luxuriants. « L'hydrologie regorge de solutions. Pour les mettre en place, il faut convaincre au-delà des cercles de théoriciens et des gens du terrain, qui sont sensibilisés à la question. Depuis les inondations, il y a eu un grand travail sur la gestion de l'urgence. Mais la restauration s'opère encore trop largement de manière palliative, alors que nous devrions tout mettre en œuvre pour préparer nos territoires à un climat futur intense. C'est plus lent, plus compliqué et plus exigeant. Mais c'est possible », conclut Aurore Degré.

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« L'hydrologie régénérative vise à restaurer les cycles de l'eau, explique Aurore Degré, et donc à restaurer l'infiltration et l'évaporation, plutôt que de laisser ruisseler l'eau trop rapidement vers la rivière. On s'appuie pour cela sur des processus fondés sur la nature et qui impliquent le vivant. Il ne s'agit pas de revenir en arrière, mais de nous préparer à un climat futur jamais observé jusqu’ici. »

© David Ghaye

Des erreurs à éviter

Bien anticiper les risques, c'est aussi s'entourer d'interlocuteurs avisés pour éviter des actions regrettables au moment de la crise. C'est l'enseignement à tirer, notamment en ce qui concerne le curage. Geoffrey Houbrechts est chargé de cours en géomorphologie fluviatile. « À raison de quelques dizaines de mètres par an, les sédiments des rivières sont charriés en aval. Lors des crues, ils peuvent former des atterrissements. » Ces îlots sont souvent perçus par les riverains comme des obstacles à l’écoulement. Les gestionnaires sont alors confrontés à des pressions pour procéder à leur enlèvement. « Pourtant, ce sont des formations assez naturelles, qui se régulent. Dans le cas des inondations de 2021, ils ont eu un impact négligeable, de 1 à 2 % des débordements. Mais c'est la face visible, et c'est facile à enlever. Énormément de déchets s'y étaient mélangés et il fallait dépolluer à moindre coût. Les gestionnaires craignaient en outre une deuxième crue très rapprochée. Ils étaient dépassés, et je les comprends. Mais nous aurions pu éviter certaines erreurs, si nous avions été écoutés. Depuis, nos recommandations sur la restauration des cours d'eau sont mieux prises en compte. »

Près de 100 000 m3 de sédiments ont été enlevés sur les 60 kilomètres qui séparent le barrage d'Eupen et l'Ourthe, soit en moyenne plusieurs centimètres du lit de la rivière. « Or, le stock de galets n'est pas illimité. En cas de déficit sédimentaire important, le débit de la rivière accélère, elle creuse davantage son lit, s'incise et peut entraîner des effondrements de berge comme on en a connu après 2021. » Par la suite, la rivière risque de s'emballer, gagner en puissance, balayer l'ensemble des sédiments jusqu'à devenir un désert écologique. Re-sédimenter n'est pas simple et a un coût considérable.

Curage et hécatombe écologique

Une rivière qui déborde est une rivière vivante et en meilleure santé. Le Pr Michael Ovidio est responsable de l'Unité de gestion des ressources aquatiques et d'aquacultures. « Avant 2021, la qualité de l'eau de la Vesdre était en forte amélioration. Des espèces exigeantes de poissons ont refait leur apparition, comme le barbeau fluviatile ou l'ombre commun, qui pondent leurs œufs dans le substrat. » Depuis quelque temps, le biologiste poursuivait un programme de repeuplement d'anguilles dans la Vesdre, dont l'habitat est le substrat et les abris. « Les poissons sont adaptés pour survivre aux inondations, même exceptionnelles. C'est un phénomène naturel qui peut même être positif, puisqu'il charrie de nouveaux nutriments vers les berges, reconnecte les annexes hydrauliques, participe au nettoyage du substrat. Mais il y a eu des effets collatéraux catastrophiques comme l'immersion de mazout, produits chimiques et déchets, l'arrêt des stations d'épuration. Les interventions précipitées en post-inondations – curage, rectification du lit, artificialisation des berges – ont eu des impacts très négatifs et n’ont aucun sens écologique. On a observé de lourdes pertes des populations de poissons dans ces sites, alors que les zones sans interventions se sont rééquilibrées assez rapidement. »

Par voie de presse, le professeur a peu à peu été écouté. Aujourd'hui, les travaux sont exécutés en concertation avec son service. « Le plus délicat reste l'aménagement des berges. Les berges verticales en béton sont catastrophiques. L’idéal, c’est une faible pente, assez dynamique, sur laquelle la végétation peut s'installer. Ce n'est pas toujours possible, car on a construit trop près des rives. C'est un aménagement plus long et plus coûteux. Mais il est plus résilient en cas de crue : c'est notamment l'habitat naturel des alevins et il permet à la rivière de continuer de nous rendre service tout en préservant sa première raison d'être. »

Traverser les échelles

Parmi les premiers scientifiques à chausser les bottes pour venir en aide aux communes impactées figurait l'architecte urbaniste Martina Barcelloni Corte, chargée de cours en Landscape Urbanism. Dans la foulée des inondations, elle a articulé recherche, enseignement et projets en contribuant à la création de la Task Force Vesdre ULiège. Parallèlement, elle a encadré durant trois ans des ateliers de projet avec des étudiants de master en architecture. « Ils ont développé des projets territoriaux en prise directe avec l'urgence et en dialogue continu avec des chercheurs d'autres disciplines. Ils ont exploré des pistes que le cadre professionnel autorise rarement, et qui ont nourri nos recommandations dans le schéma stratégique. Expérimenter, avec eux, des stratégies territoriales innovantes en parallèle du travail institutionnel s’est révélé essentiel : cela nous a permis d’élargir le champ des possibles et de dépasser la seule logique de “reconstruction”. Nous avons travaillé en “traversant” les échelles (du grand territoire au prototype architectural), dans la conviction que “chaque hectare compte” et a un rôle clé à jouer dans une logique de solidarité entre plateaux, versants et fonds de vallée. La transdisciplinarité, le croisement des expertises et des échelles, ainsi que la capacité à libérer l’imaginaire, ont constitué des leviers essentiels de notre démarche. »

L'action de l'Université, depuis la catastrophe de 2021, semble agir aussi en rhizome. « Plus récemment, nous avons pu collaborer avec des collègues de la KUL qui travaillaient sur les inondations de Valence, par exemple. En effet, le projet de territoire, développé au sein du bassin versant de la Vesdre, est considéré comme pionnier et a été présenté dans plusieurs universités et expositions internationales – Lausanne, Paris ou encore Biennale de Venise. » Deux livres liés aux travaux d'étudiants seront publiés en 2026, sur la croisée des approches pour une meilleure résilience territoriale. Martina Barcelloni Corte codirige également, avec l’équipe qui a porté le schéma stratégique, Chronicles from a Territory at Risk, ouvrage transdisciplinaire et international à paraître en 2027. Une façon de transformer les réponses apportées aux inondations de la Vesdre en un prototype livrant les lignes directrices, réflexions, méthodologies et actions concrètes à destination d'autres régions concernées par les pluies intenses.

« Mais au niveau politique, l'action liée à l'urgence retombe. Le risque est de se retrouver face à une situation similaire sans avoir évolué de manière systémique », pointe-t-elle. Un constat qui court dans les couloirs de l'ULiège, qui reste mobilisée, comme le témoigne Jacques Teller : « Nous continuons de chercher des financements pour des projets de recherche, et nous entretenons des relais avec des partenaires sur le terrain, des gestionnaires, différents niveaux de pouvoir. Certaines réalités politiques restent compliquées. Comment accompagner la relocalisation des habitants après une catastrophe ? Questionner la mutualisation des risques, les limites des modèles d'assurance ou renforcer les subsides pour adapter les logements au risque d'inondation… Un autre type de données difficiles à obtenir, ce sont les déplacements démographiques. Où les habitants qui ont dû quitter leur domicile ont-ils été hébergés ? Comment les processus d'accueil se sont-ils organisés ? Comment mieux y répondre, à l'avenir ? Autant de sujets potentiels pour le monde scientifiques et les acteurs de terrain. »

Anticiper le risque, coordonner la solidarité

La culture du risque dresse une tension entre deux temporalités : l’anticipation d’un péril qui n'adviendra peut-être pas et la réaction une fois la catastrophe advenue. Une bonne anticipation ne garantit pas de s'en prémunir, mais elle facilite les actions à mener dans l'urgence. Au département de sciences politiques, le Spiral aborde la gestion des risques et les questions de gouvernance. En juillet 2021, ce centre de recherche a travaillé en réseau avec les gestionnaires de crise et le planificateur d'urgence, puis a par la suite participé à différentes évaluations publiques. La chercheuse Aline Thiry, qui termine une recherche sur les mécanismes de solidarité observés lors des inondations de la Vesdre [*], défend l'enjeu de cultiver des mémoires collectives décentralisées et vivantes, pour modifier notre rapport au monde. « Historiquement, les sociétés impactées par de grandes catastrophes ne s'adaptent que très peu et n'apprennent pas de leurs erreurs. » Si nous pouvons nous mobiliser dans l'urgence, nous ne sommes pas les meilleurs pour organiser des temps de réflexion sur ce qui a été vécu. Les raisons sont multiples : chaînes de gouvernance trop centralisées et verticales, compétences organisées en silo, absence de moyens, agendas saturés. En outre, reconnaître un manque de maîtrise continue d'être perçu comme un aveu de vulnérabilité. Il est donc plus facile de colmater certaines failles sous le vernis d'un discours rationnel et rassurant.

Investir dans une politique de planification des risques sur le territoire est difficile, notamment parce que cette législation relève du Fédéral, et offre peu de moyens au niveau local. « Le modèle est celui d'une crise limitée dans le temps et l'espace ; typiquement, l'explosion de Ghislenghien. Dans le cadre d'une inondation impactant des vallées entières pour plusieurs années, les moyens humains et matériels sont rapidement dépassés. » Les interactions avec les niveaux communaux, provinciaux et régionaux existent, notamment via la création – depuis les inondations – des Celex (cellules d’expertises thématiques) regroupant différents partenaires, pour évaluer une situation sous l’angle des compétences régionales. Mais les marges de manœuvre sous la prérogative du Fédéral sont nettement sous-investies et nécessiteraient d’être repensées. « En cas de crise, la loi prévoit comme objectif un retour à la normale aussi rapide que possible. Mais aussi bien la pandémie que les inondations nous ont démunis face à leur ampleur et leur enlisement dans le temps. L'injonction du retour à la normale finit par démobiliser et multiplie les essoufflements, burnouts et traumas. Notre imaginaire doit changer. L'idée de la maîtrise doit laisser une place à la vulnérabilité, à l'incertitude, à la complexité des décisions à prendre. »

L'envergure des élans de solidarité est une autre dimension sous-évaluée. Le modèle vertical de gestion de risque ne prévoit pas un rôle actif et prosocial de la population, des “experts d'usage”. Ils sont réduits à une masse attendant les mesures à suivre. Or, lors d'une catastrophe, les premiers sur place sont les habitants eux-mêmes. La mobilisation et l'entraide sont des paramètres fondamentaux dans la manière de réagir à ce type d'événement. « Les services publics ont été débordés par les offres de services et de don. Rien n'était prévu pour coordonner cette mobilisation. Ensuite, cette solidarité se tarit très vite, alors que de nombreuses personnes sont encore dans des situations difficiles. Certains gouverneurs ont lancé des réserves citoyennes, trouvé des accords avec des associations locales, entamé des collaborations avec des radios amateurs sur le territoire, et c'est une bonne direction. » Un nouveau narratif décentralisé, solidaire et participatif peut remplacer un modèle central et vertical. Il s'appuie sur un maillage d'initiatives et de relais citoyens structurés. Les figures responsables ne doivent plus spécifiquement instruire, mais plutôt coordonner dans une logique transversale, et favoriser un temps nécessaire où l'on apprend collectivement à cohabiter avec des catastrophes au long cours.


[*] Aline Thiry, “Nommer la catastrophe. Les enjeux de qualification des inondations dans la vallée de la Vesdre en Belgique”, Revue d’anthropologie des connaissances. (disponible en open access en juin 2026) 

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