Quand l’intime rencontre la médecine

Bientraitance gynécologique

Dans Omni Sciences
Article Aurélie Bastin – Illustration David Ghaye

©️ David Ghaye

Pousser la porte d’un cabinet de gynécologie n’est pas anodin. Les femmes s’y mettent à nu. Elles y parlent de sexualité. Elles y entrent dans des périodes de vie charnières : puberté, grossesse, accouchement, ménopause… L’intime qui s’y joue cristallise le risque qu’une parole ou un geste médical soit vécu de façon douloureuse, voire traumatique.

Agressions verbales, procédures médicales imposées – épisiotomie ou césarienne “de confort” par exemple (lire l’encadré) –, absence de consentement éclairé, manque de confidentialité, refus d’administrer des antidouleurs, violation flagrante de l’intimité, agressions physiques, humiliations graves, négligences entraînant des complications évitables… En 2014, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a analysé le phénomène et assimilé ces comportements à des violences gynécologiques et obstétricales.1 Un terme qui recouvre donc des réalités très diverses.

« La liste établie par l’OMS ne décrit qu’une partie des comportements qui peuvent être ressentis comme traumatisants, réagit le Dr Claire Paquet, gynécologue au CHU de Liège. Elle attire l'attention sur des actes clairement violents, absolument inacceptables, dont on doit reconnaître l'existence. Mais à côté de cela, il y a aussi des situations qui mettent en jeu des problèmes de communication, d'accueil, de non-conscience de la vulnérabilité des patientes. »

Une nuance qui transparait également dans le rapport d’information publié le 15 janvier 2024 par le Sénat concernant le droit à l’autodétermination corporelle et la lutte contre les violences obstétricales. Le Dr Xavier Capelle, gynécologue au CHU de Liège, qui a été audité par les auteurs du rapport, les y définit comme “un ensemble de situations dont le point commun est un vécu traumatique dans le cadre d’une prise en charge professionnelle de la grossesse et de l’accouchement”.

Fruit d’une concertation entre gynécologues, sage-femmes, représentants du monde académique, experts issus des réseaux associatifs et associations féministes, ce rapport souligne que “les violences gynécologiques et obstétricales sont un phénomène en grande partie inconscient et organisationnel. […] Il ne s’agit pas, dans la majorité des cas, d’intentions malveillantes.”

Lors des auditions au sein du Sénat, différentes causes possibles des violences gynécologiques et obstétricales ont été avancées : des protocoles et pratiques archaïques, un processus d’économie d’échelle, de standardisation, de maximisation de l’efficacité ou de rationalisation dans les hôpitaux, une méconnaissance des droits des patientes, des effectifs insuffisants et une charge de travail élevée pour le personnel soignant.

Le temps du soin

S’il est nécessaire d’augmenter les moyens financiers alloués à la santé de la femme, la bientraitance passe aussi par des petits actes posés au quotidien. « Il y a une multitude de détails qui participent à instaurer un climat de confiance, développe Frédéric Kridelka, chef de service de gynécologie et obstétrique au CHU de Liège et professeur à la faculté de Médecine de l’ULiège. La manière dont on va chercher la patiente dans la salle d'attente et dont on l’accompagne jusqu'au cabinet de consultation, la façon de formuler ses questions posément et de manière compréhensible avec le regard tournée vers elle. Tout cela permet “l’entrée en résonance” de la ou du soignant et de la patiente. »

Et de poursuivre : « Il s’agit d’un idéal, mais il se heurte parfois aux réalités de terrain. Lorsqu’on a dû gérer un accouchement difficile jusqu’à 4h du matin, qu’on débute ses consultations à 8h et qu’on voit 24 patientes sur une journée – 24 personnes dont le vécu, la vulnérabilité potentielle, le passé sont différents –, il est utopique d’imaginer que cela se passe toujours bien. Qualifier cette “non entrée en résonance” de violence en est une en soi pour le soignant, qui est aussi un humain qui donne, dans la grande majorité des cas, le meilleur de lui-même. »

« Le soin, c'est du temps. Et il arrive que le temps nous manque, poursuit le Dr Claire Paquet. Parfois de manière institutionnelle et parfois de manière médicale, parce que les situations peuvent prendre une tournure urgente. J'ai appris à l'université qu’une phrase explicative, cela prend six secondes, et un regard bienveillant, deux secondes seulement. Ces secondes-là, on les a toujours. Dans certains cas, pour certaines personnes, cela reste trop peu. Après la situation urgente, prendre le temps de débriefer avec tous les intervenants est très important. Je ne sais pas si c’était courant il y a 50 ans, mais j'espère que cela se fera de manière encore plus systématique dans les 50 prochaines années. »

Un cadre légal insuffisant

Les pouvoirs publics commencent aussi, peu à peu, à s’emparer du sujet. Le 20 janvier 2026, le Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale a adopté une résolution reconnaissant les violences gynécologiques et obstétricales comme une réalité vécue par de nombreuses femmes, un problème de santé publique et une violence fondée sur le genre. Coordonné par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, un groupe de travail interfédéral a rendu en mars 2026 ses recommandations relatives à l’élaboration d’une politique en matière de prévention et de lutte contre ces violences.

Par ailleurs, tout patient, s’il estime que ses droits concernant une prestation médicale n’ont pas été respectés, peut faire appel soit au service de médiation fédéral “Droits du patient” (si le praticien exerce en dehors d’un hôpital), soit au service de médiation de l’hôpital concerné. « Le rôle du médiateur, c'est vraiment de restaurer le dialogue. Mais s'il y a plainte, son intervention s'arrête instantanément », précise le Pr Frédéric Kridelka.

En dehors des cas les plus graves d’atteinte à l’intégrité sexuelle émanant d’un professionnel de la santé2, il n’existe toutefois pas encore, en Belgique, de législation spécifique pour reconnaitre et sanctionner les violences ou maltraitances gynécologiques et obstétricales. Le principal cadre légal reste la loi du 22 aout 2002 relative aux droits des patients qui prône un consentement éclairé, avec information préalable.

Pour Claire Paquet, l’information et son corollaire, le consentement, sont les bases de la bientraitance. « Dans ma pratique quotidienne, il est essentiel pour moi d'expliquer les gestes que je vais poser et de vérifier que j’ai le consentement de la patiente à chacune des étapes. Un consentement qui passe aussi par des silences, pas très longs, mais qui lui permettent de bien comprendre ce qui a été dit, et d’intervenir si elle le souhaite. »

Des attentes de plus en plus élevées

Pour Frédéric Kridelka, il y a deux clés pour qu’une consultation se déroule bien. « La première, c'est d'expliquer notre réalité et d’être transparent, cela désamorce beaucoup de problèmes. La seconde, c’est de prendre un temps de pause. Une minute suffit souvent pour laisser à la patiente l’occasion d’exprimer son ressenti sur la consultation, et cela dédramatise bien des choses. »

Les attentes des patientes sont aujourd’hui plus grandes en termes de communication, d’écoute et de participation aux soins prodigués. Par ailleurs, de plus en plus de femmes souhaitent mener leur grossesse et accouchement de façon plus naturelle. « Dans une naissance, il y a une dimension médicale, certes, mais aussi une dimension intime. C’est un événement dans une vie, pour un couple. Il est donc normal que les attentes soient élevées. Et lorsqu’il y a une petite – parfois infime – partie de notre mission qui ne se passe pas exactement comme on aurait pu l'anticiper, l'espérer ou l'attendre, cela peut être marquant et faire des dégâts. » Un constat confirmé dans le rapport du Sénat, qui indique que “selon les études, 10 à 30 % des patientes vivent leur accouchement comme traumatique”.

Écoute, bienveillance, confiance

Au CHU de Liège, une attention particulière est portée à l’information des futurs parents. La consultation prénatale à 24 semaines est un moment clé : elle permet de rencontrer les différents intervenants et d’informer les parents, mais aussi d’identifier les difficultés psychosociales et les situations potentiellement conflictuelles pour en discuter avant l’accouchement. Une charte de bientraitance y a également été mise en place en 2021. Elle est déclinée en 13 engagements parmi lesquels figure l’attention portée à la demande des couples d'être partie prenante du déroulement de la naissance.

« Il est crucial pour nous d’inclure le ou la co-parent en obstétrique, souligne le Pr Frédéric Kridelka. C'est un atout extraordinaire pendant l'accouchement. En étant en confiance, il ou elle pourra rassurer la future maman pendant le travail. On doit avoir conscience que c’est une parentalité qui est en train de se jouer. Le ressenti du partenaire est essentiel. »

Le CHU de Liège s’engage à prendre en compte, dans la mesure du possible, les projets de naissance. « Au cours d'une grossesse, nous avons l’occasion de rencontrer la patiente lors de plusieurs consultations, précise Claire Paquet. Ces moments servent à définir ses attentes, établir un climat d'écoute et de confiance. Cela permet d’expliquer que certaines demandes peuvent être tout à fait rencontrées, d'autres moins, et d’en expliquer les raisons. Je dis toujours que mon objectif, c'est d’assurer la sécurité et la bonne santé de la maman et de l’enfant. Une grossesse peut comporter des risques ! » On estime qu’en 2023, environ 87 % des décès maternels dans le monde (225 000 cas) sont survenus en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. En 2023, en Belgique, où l’accès au soin est bien encadré, 8,8 décès maternels ont été dénombrés pour 100 000 naissances.

Former les soignants et soignantes de demain

La prévention des violences gynécologiques et obstétricales passe aussi par la formation des professionnels de santé. Le cursus des infirmiers et infirmières spécialisées, des sage-femmes ainsi que des obstétriciens et obstétriciennes comprend une partie théorique sur les accouchements physiologiques, sur la promotion du travail humanisé et sur la réduction de pratiques injustifiées. Mais il reste encore beaucoup de marge de progression. Un groupe de travail s’est constitué au sein de l’Ares (fédération des établissements d’enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles) pour traduire les recommandations du rapport publié par le Sénat en 2024 dans les programmes et les stages. Les premiers résultats sont attendus pour les mois à venir.

Le Pr Frédéric Kridelka n’a pas attendu cette échéance pour faire évoluer la formation : « La gynécologie est une spécialité particulière. Être devant un périnée, c'est tellement intime. Il faut adopter un comportement, des gestes et des paroles extrêmement respectueuses et adaptées à la patiente. Pouvoir tenir compte des individualités de chaque personne et de chaque situation est une compétence indispensable. Un cours introductif sur le comportement face à la patiente et à son périnée a lieu lorsqu’on aborde l'examen gynécologique. Des séances de simulation sur des bassins sont effectuées pour apprendre la mise en place d'un spéculum, la réalisation d'un frottis et d’un toucher vaginal de manière délicate. Des exercices d'éthique en lien avec les violences gynécologiques et obstétricales sont également réalisés avec la Pr Florence Caeymaex, titulaire de la chaire en éthique et humanités médicales à l’ULiège. Nous venons aussi d’ajouter deux heures de cours de sexologie pour former à aborder la sexualité d'un couple en consultation. Et comme l’a souligné ma collègue, une grande partie du soin, c'est le temps. Lors des cours, j’explique comment optimiser le temps d'une consultation. »

L’ULiège fait figure d’exemple dans la sélection des futurs gynécologues et obstétriciens. « Maîtriser les gestes techniques ne suffit pas, il est indispensable d’avoir des compétences relationnelles. Le concours d'entrée à la spécialisation de gynécologie vient d’être reformaté : il va désormais inclure des mises en situation qui nous permettront de mieux appréhender la personnalité des futurs praticiens », insiste-t-il.-

Un apprentissage dont le Dr Claire Paquet a bénéficié, et qu’elle voit évoluer avec fierté. « Les assistants ont une préformation avant de démarrer des consultations, un bootcamp organisé par le Pr Frédéric Goffin où l’on reparle d'éthique, du libre choix par rapport à son corps, d'IVG... Au début, les consultations se font avec des collègues plus expérimentés. Et c’est peut-être la meilleure école. La transmission par l'exemple est essentielle. Les mentalités changent ! On est toujours en chemin, mais ça évolue énormément. »


1. La prévention et l’élimination du manque de respect et des mauvais traitements lors de l’accouchement dans des établissements de soins, Déclaration de l’OMS, 14 septembre 214.

2. Loi du 21 mars 2022 modifiant le Code pénal en ce qui concerne le droit pénal sexuel. Le Code pénal précise que les atteintes à l’intégrité sexuelle émanant d’un professionnel de la santé constituent un facteur aggravant (articles 417/21 et 417/23).

Quelques chiffres

  • En Belgique, 1 enfant sur 5 naît par césarienne.
  • Une épisiotomie est pratiquée pour 34,9% des accouchements vaginaux en Flandre, 20,2% en Wallonie et 14,9% à Bruxelles.
  • Le pourcentage des accouchements avec induction (provocation médicale du début du travail) s’élève à 32,2% à Bruxelles, 31,1% en Wallonie et 26,2% en Flandre.

Ces actes, lorsqu’ils sont nécessaires, peuvent sauver des vies. Mais peuvent aussi être assimilés à des violences obstétricales s’ils sont pratiqués sans consentement éclairé de la patiente et/ou de façon non justifiée.


Ces chiffres sont issus du rapport d’information du Sénat concernant le droit à l’autodétermination corporelle et la lutte contre les violences obstétricales, 15 janvier 2024.
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