Passeurs d’arbres

Réserve naturelle du Sart Tilman

Dans Ici et ailleurs
Article Marie Liégeois – Photos Virginie Havelange

©️ Virginie Havelange

La forêt du Sart Tilman est la plus grande réserve naturelle intégrale privée de Wallonie. Et cette superficie va encore augmenter en 2027. Indispensable poumon vert de Liège, ce joyau de faune et de flore, constamment gardé à l’œil, est pourtant assez méconnu du public. Balade commentée en compagnie de deux ingénieurs forestiers, entre lesquels a lieu ce printemps un passage de témoin.

Le rendez-vous avait été fixé devant l’Institut de botanique, imposant bâtiment de bois et de verre où se reflètent les nuages capricieux de mars – mais les giboulées nous laisseront tranquilles ce jour-là. Arrivent par les bois, en vert et brun des pieds à la tête, Luc Schmitz et Adrien Beenkens. Le premier, tout juste retraité, a été responsable des forêts et voiries du Sart Tilman depuis la moitié des années 1990. Le second termine un écolage de quelques mois avant de prendre, ce printemps, la succession du poste. Une transmission de connaissances et de sagesse écologique qui semble être à l’image de la forêt dans laquelle on pénètre : vaste, sereine, passionnante.

Dès les premiers pas, à l’arrière du bâtiment, la nature a des choses à dire. « Ce faciès de forêt composée de hêtres et de chênes, commence Adrien Beenkens, va bientôt rejoindre la réserve naturelle intégrale du domaine. Par “intégrale”, on entend dénuée de toute intervention humaine. Quand un arbre meurt dans cette zone, il est laissé en place – soit “en quille” s’il tient encore debout, soit couché. Il peut alors devenir un chronoxyle, c’est-à-dire un arbre mort sur pied favorable à une multitude d’espèces peuplant la forêt : champignons, lichen, insectes, oiseaux… On pourrait penser que c’est du bois mort mais il n’a peut-être jamais été aussi vivant ! »

« Ce bois mort n’est pas du tout le résultat d’un entretien négligent ; il témoigne au contraire de la bonne santé de la forêt, complète Luc Schmitz. Dans certaines zones du Sart Tilman, il n’y a pas eu un seul coup de tronçonneuse depuis 50 ans. On a été parmi les premiers à gérer les bois de cette façon, en évolution spontanée. » Une étude, en cours du côté de Gembloux Agro-Bio Tech, montre d’ailleurs que le Sart Tilman compte trois à quatre fois plus de bois mort qu’ailleurs en Wallonie.

Élargissement de la réserve

Tant qu’à parler chiffres, les deux ingénieurs forestiers rappellent que le domaine du Sart Tilman, qui sépare les vallées de l’Ourthe et de la Meuse, compte 760 hectares au total dont 240 classés en réserve naturelle. Parmi ceux-ci, 20 hectares correspondent à la lande de Streupas, un espace non boisé situé du côté d’Angleur et composé de plantes calaminaires grâce au sol chargé en métaux, héritage de l’activité industrielle. Il s’agit là d’une “zone dirigée” où l’intervention humaine permet d’éviter le reboisement et de conserver l’intérêt biologique du site. Les 220 autres hectares constituent la réserve intégrale. « Ce volume va grimper jusqu’à 330 hectares, car on s’apprête à ajouter plusieurs zones boisées dispersées sur le domaine qui ne seront jamais bâties, puisque l’ULiège a achevé son schéma d’aménagement. En 1997, l’agrément de réserve naturelle intégrale a été l’un de mes premiers dossiers, et il était alors valable pour 30 ans. Le prochain agrément, dont la demande va être introduite fin 2026, sera attribué à durée indéterminée », précise celui dont la carrière aura été entremêlée de bout en bout à cette gestion de réserve intégrale.

Quelques sentiers plus loin, on croise d’autres chronoxyles – pointés par des pancartes explicatives, afin de sensibiliser les promeneurs. « Il y a en a plus de 150 sur l’ensemble du site », informe Luc Schmitz en passant à côté d’un hêtre géant (4,5 mètres de tour de tronc !), couché sur le flanc depuis de nombreuses années et devenu gîte pour oiseaux, insectes et mousses. Plus loin, les deux experts ont – littéralement – flairé la présence d’un renard. Près des racines d’un hêtre, on verra sa tanière, mais pas son museau. D’autres mammifères habitent les lieux : sangliers (qui peuvent être chassés afin d’en réguler la population), ratons laveurs – « ces omnivores, grands prédateurs d’oiseaux, ont été importés par l’homme et sont assez inquiétants pour la biodiversité », note Adrien Beenkens – ou encore mouflons, du côté ouest du domaine.

En contrebas de la forêt se dégage une vue qui porte loin, jusqu’au plateau de Herve. Dans ce tableau, un très haut chêne rouge foudroyé, au tronc lézardé. « On l’a à l’œil, on va réduire sa couronne pour ne pas qu’il chute », explique Luc Schmitz. Cette attention individuelle portée à chaque arbre, cette surveillance personnalisée est la marque de fabrique du travail forestier mené au sein d’une réserve naturelle intégrale. Ici, les feuillus sont privilégiés. « Depuis la fin des années 90, on a dû progressivement éliminer les épicéas et conifères, car ces arbres résineux ne sont pas “en station” ici, c’est-à-dire pas dans leur habitat naturel. Ils en souffrent et ne permettent pas le développement de la biodiversité », ajoute-t-il.

Une flèche sombre fend le ciel. « Un pic noir », observe Luc Schmitz en un coup d’œil. L’homme perçoit en même temps la présence d’autres espèces – mésanges, sittelles, pics verts, pics épeiches, et même une cigogne blanche, plutôt précoce pour la saison. Aucun chant d’oiseau ne semble avoir de secret pour son oreille, qu’il éveille à l’ornithologie depuis ses 14 ans. « Je le dis, car il ne le dira pas : Luc Schmitz est l’un des meilleurs naturalistes », sourit Adrien Beenkens, conscient d’hériter de son aîné, au fil de leurs déambulations en duo, d’une d’expérience rare, mais humble.

Découvrir et protéger la forêt

Pour ce jeune bioingénieur diplômé de Gembloux Agro-Bio Tech, passionné par l’environnement, guide nature et conservateur bénévole d’une réserve naturelle en Basse-Meuse, le défi professionnel qui s’ouvre est palpitant. « En poursuivant dans la même direction que mon prédécesseur et en m’appuyant sur l’équipe technique très compétente, je voudrais sensibiliser la population à ce patrimoine vert, le faire connaître davantage. Rappelons que le souhait des fondateurs du campus, dans les années 1960, était de protéger ce site naturel. » Tout en cherchant le juste équilibre entre découverte et protection des lieux – « les humains, les chiens, les vélos ne doivent idéalement pas pénétrer dans la réserve intégrale, mais ils sont les bienvenus sur les sentiers, où se trouvent aussi les œuvres du Musée d’art contemporain en plein air du Sart Tilman » –, Adrien Beenkens a des projets plein la tête : guide interactif du site, inventaire écologique, initiatives avec des étudiants, verger, exposition photo. De quoi transmettre son amour et son respect pour la nature.

La promenade touche à sa fin. Elle nous mènera encore dans un majestueux arboretum, à l’arrière du château de Colonster. Aux abords d’un village de blaireaux, composé de gouttières creusées par ces mammifères nocturnes. Le long de l’ancien jardin botanique et d’un étang. À côté d’un repaire de couleuvres, qui ont fait leur nid dans des broyats de déchets verts. La faune et la flore. Les écosystèmes, complexes et magnifiques. La vie, du sol aux cimes. À deux pas de la ville. 

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