Diagnostic pictural

Archéométrie

Dans Univers Cité
Article Lisa Neirynck

Analyses scientifiques de l'oeuvre La Violoniste de Kees Van Dongen (vers 1922, collection du musée des Beaux-Arts/La Boverie) par le Centre européen d'archéométrie de l'ULiège. | ©️ Musées de la Ville de Liège

À l’occasion de l’exposition pour ses dix ans, “Les coulisses d’une collection”, La Boverie met en lumière celles et ceux qui œuvrent loin des regards. Parmi eux, les chercheurs du Centre européen d’archéométrie, une équipe de scientifiques et historiens de l’art qui auscultent les toiles.

En mai 2016, après trois ans de travaux, le bâtiment de La Boverie faisait peau neuve en offrant un nouvel écrin aux collections du musée des Beaux-Arts de Liège. Plus d’un million de visiteurs et une étoile Michelin plus tard, La Boverie n’a jamais été aussi resplendissante. Si les œuvres de Delvaux et les clichés de Doisneau attirent les foules lors des expositions, le musée présente également sa collection permanente, riche et diversifiée. C’est grâce aux travailleurs de l’ombre qui l’entretiennent et la font vivre que l’institution située au cœur du parc du même nom a pu, au fil des ans, devenir un lieu artistique et touristique incontournable. Parmi ces professionnels des coulisses, Catherine Defeyt et David Strivay travaillent en étroite collaboration avec les équipes du musée. Elle est historienne de l’art et restauratrice, il est physicien. Ensemble, ils pilotent les recherches sur la matière picturale du Centre européen d’archéométrie (CEA) de l’ULiège.

La mission principale du CEA – uni par convention depuis plus de dix ans aux musées de la Ville de Liège – consiste à comprendre les productions artistiques. Chimistes, physiciens, géologues, archéologues et historiens s’allient pour “hyperdocumenter” une œuvre, un courant, un artiste. À l’aide de techniques en constante évolution, les chercheurs analysent des toiles et plongent au plus profond de leur substance. Jusqu’à rendre visible l’invisible.

« Prenons l’exemple de La Violoniste du Néerlandais Kees Van Dongen, lance Catherine Defeyt en s’approchant du tableau qui fera partie de l’exposition [lire l’encadré]. À l’œil nu, on voit uniquement une musicienne appuyée sur un piano. Il s’agit en réalité d’une double peinture. » Le portrait d’une dame se devine en effet, dissimulé derrière l’œuvre principale. « L’existence d’une œuvre sous-jacente n’est pas rare et c’est là que nous intervenons », complète David Strivay.

À coups de rayons X, lumières infrarouges ou rayonnements ultraviolets, ils scrutent le tableau pour dévoiler ses secrets. « Que l’art de Van Dongen relève du fauvisme n’est plus à prouver, reconnaît l’historienne. Mais il est intéressant de constater qu’il utilisait fréquemment le bleu de cobalt. » Il ne s’agit pas de confirmer le style d’un peintre, mais d’identifier son geste, la matérialité de l’œuvre et ses composants pour tenter d’en connaître davantage sur ses influences, son savoir-faire. Quant à la double peinture, « cela peut en dire long sur le travail d’un artiste ». La raison est souvent pécuniaire – « par manque de moyens, les peintres achetaient une vieille toile sur les marchés aux puces ». Parfois, le motif est personnel. « Une maîtresse abandonnée, une histoire malheureuse… Qui sait ce que l’artiste a voulu recouvrir, s’amuse-t-elle. On sait que Kees Van Dongen était particulièrement volage, cela expliquerait le portrait caché. »

Authentification et datation

Au-delà de la révélation d’infidélités ou de chagrins d’amour, l’archéométrie facilite la restauration d’une toile ou rectifie des erreurs de datation. « Grâce à un diagnostic de conservation, il est possible d’identifier les différentes couches picturales d’une œuvre, parfois altérées avec le temps ou à la suite d’un travail de repeinte antérieur », détaille David Strivay. C’est en établissant une cartographie des éléments chimiques et des matériaux utilisés que les restaurateurs pourront rénover le tableau de façon adéquate.

Ces techniques de pointe permettent de démasquer des contrefaçons et de mettre en évidence des marqueurs chronologiques en vue d’une datation. « Il n’était pas rare que des œuvres soient antidatées pour prendre en valeur sur le marché de l’art », confie Catherine Defeyt. En 2022, en marge de l’exposition “Marat assassiné” des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (MRBAB), l’équipe du CEA a pu établir qu’un tableau attribué à Jacques-Louis David n’était autre qu’une copie tardive de l’œuvre originale réalisée plus de 25 ans après la mort de l’artiste. « On a évité alors une erreur de chronologie assez grossière », soulignent les deux chercheurs. Leurs dernières missions en date : la Vallée des Rois en Égypte où ils ont pu, avec une rigueur absolue, collecter des données sur les tombes de Toutankhâmon et Néfertari, monuments phares de l’art funéraire égyptien, et ce sans nuire à leur intégrité archéologique précieuse, et, à nouveau aux MRBAB, l’étude du tableau de Dalí, “La tentation de saint Antoine”, dont ils ont révélé l’origine précoce d’altérations atypiques et le rôle clé de l’ambre et du blanc de zinc.

Les nouvelles techniques d’imagerie ont permis de faire voyager un travail de recherche autrefois limité géographiquement. « Nos outils sont miniaturisés au possible pour tenir dans une valise, explique David Strivay. Un laboratoire mobile permet désormais d’aller où l’œuvre se trouve. Pour des questions de conservation, d’assurance, ou tout simplement d’impossibilité de transport, cela rend le tout plus aisé. »

Ces avancées technologiques sont la raison pour laquelle « le travail n’est jamais vraiment terminé ». Chaque outil perfectionné soulève des questionnements. « La naissance d’un nouveau “tableau dans le tableau” et, avec lui, son lot d’interprétations, n’est jamais exclue, s’accorde l’équipe. Une œuvre n’a jamais livré tous ses secrets. »

Exposition : les coulisses d’une collection

Du 29 mai au 23 août 2026, La Boverie met à l’honneur celles et ceux, du donateur au conservateur, qui font vivre le musée et ses œuvres. Conservation, restauration, analyses scientifiques, montage d’expositions, gestion des réserves, prêts internationaux : la conservatrice Fanny Moens rappelle que « derrière chaque tableau exposé se cache une chaîne de savoir-faire, gestes précis et regards experts capables de sublimer des milliers d’œuvres. Seuls 2 % de la collection sont actuellement visibles du grand public. C’est donc l’occasion d’étonner le visiteur par un accrochage différent ». Cette exposition-anniversaire propose plus de 250 pièces du patrimoine de La Boverie : chefs-d’œuvre emblématiques et trésors rarement – voire jamais – exposés, parmi lesquels des pièces de Van Dongen, Ensor, Picasso, Magritte, Matisse, Van Gogh ou encore Claus.
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James Ensor, Lumières effeuillées, 1936 | © Musée des Beaux-Arts de la Ville de Liège/La Boverie

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