LQJ-271

Le Quinzième jour : Pouvez-vous revenir sur la genèse de votre travail et nous expliquer ce qui, dans la chro- nique de Gaspard Marnette, vous a inspiré la question de savoir comment écrire l’histoire ? Carl Havelange : C’est une longue histoire. Ce document est exceptionnel. Il est très riche en détails et il s’inscrit dans une période où les humbles n’écrivent pas. La chro- nique est manuscrite, tenue au jour le jour. Elle est restée longtemps inconnue jusqu’à ce qu’un de mes amis, René Leboutte, qui faisait des recherches sur la démographie de la Basse-Meuse au XIX e siècle, la découvre au fin fond d’une petite paroisse. Dès le départ, ce document issu de la culture populaire a eu à nos yeux une valeur essentielle. René Leboutte écrit alors un ouvrage basé sur la chro- nique qu’il intitule L’archiviste des rumeurs. Il me demande de le préfacer. Ce premier livre se présente comme une anthologie raisonnée des textes de Gaspard Marnette, illustrant chapitre par chapitre les conditions de la vie populaire de l’époque. Ce livre me laisse un goût d’insatis- faction malgré mon enthousiasme car j’ai le sentiment que toute l’exploitation de la source repose sur une réduction de la parole si singulière de Gaspard, une réduction à autre chose qu’elle-même, une réduction à sa seule valeur testi- moniale. En effet, le travail des historiens spécialisés dans l’étude des cultures populaires consiste, d’une certaine manière, à dépouiller le document de sa singularité pour en extraire des éléments d’ordre général susceptibles de donner à voir la “réalité” des conditions et des modes d’existence du passé. J’ai donc décidé de reprendre cette affaire en main pour affronter et, si possible, dépas- ser cette question de la testimonialité. Comment faire ? Comment parler d’histoire lorsqu’on tente de contourner cette fatalité critique de la testimonialité ? C’est là une question indistinctement méthodologique et épistémolo- gique dont la résolution engage, j’en ai la conviction, les moyens de l’écriture historienne et la possibilité de son renouvellement. Thierry Lenain : Quant à moi, je n’ai jamais lu un travail d’historien qui soit comparable à celui effectué par Carl. Cela m’a permis de mieux mettre en perspective mes propres manières d’approcher l’histoire, d’ouvrir une case dans mon imaginaire d’historien. Je n’ai jamais rien fait de tel. On se laisse saisir par la rencontre d’une singularité située. LQJ : À partir de quand jugez-vous en tant qu’historien que le contenu de cette chronique est digne d’intérêt sur le plan historique ? Qu’est-ce qui fait que nous pouvons sortir du cas particulier de Gaspard pour aller vers plus de généralité ? C.H. : L’histoire, ce n’est pas seulement la description des événements passés. C’est d’abord une pratique très exigeante de l’écoute. Cela demande beaucoup de rigueur pour qu’autrui ne soit jamais réductible à une caricature de lui-même. On ne fait pas usage d’autrui, mais on accom- pagne sa pensée : c’est le point focal, je crois, d’une critique renouvelée. C’est ce qui arrive quand un texte vous met en mouvement sur le plan de la réflexion et de la pensée. Ainsi, en partant de la ténuité du témoignage de Gaspard, on parvient à faire valoir l’idée que sa chronique mérite d’être lue et étudiée. Si on y arrive alors, l’objectif me semble atteint. Le fait de considérer le témoin et soi- même comme sujet, c’est aller vers une plus grande objec- tivité. Ma démarche a donc été d’être au plus proche de la parole de Gaspard. Th.L. : On est dans un livre qui est marqué au sceau de la visualité, mais qui ne réduit pas son sujet à une image plus ou moins préconstituée. Ce n’est pas Carl Havelange qui débite ses propres marottes sur le fond du texte de la chro- nique. C’est vraiment faire parler ce texte lui-même et cela suppose d’aller à la rencontre de quelque chose d’autre que la seule subjectivité de l’observateur et les représentations communes de l’histoire. La pratique de l’histoire est pour moi indissociable de ce contact avec une altérité. C.H. : Une altérité au service de laquelle on se met en tant qu’historien. C’est une pratique de l’histoire hésitante, inquiète, fragile, mais qui met fermement en question les relations de pouvoir dont l’exercice du savoir est habituel- lement porteur. De ce point de vue, la question du peuple est très suggestive puisque, même à vouloir être “de son côté”, l’historiographie traditionnelle maintient une forme de sujétion de la parole du témoin à l’autorité du savant. Lire Gaspard – le lire vraiment –, c’est échapper à la hié- rarchie des mots, des savoirs, des représentations – rendre à la parole du “témoin” la plénitude d’exister. L’historien est au service de cette voix qui s’élève du passé… LQJ : Pouvez-vous nous parler un peu de Gaspard et de l’importance qu’il attache à la religion et à la vie paroissiale avec son cortège de fêtes, de processions et de bannières colorées ? C.H. : Gaspard n’est pas un homme très sympathique au pre- mier abord. Il paraît imbu de sa personne et comme engoncé dans une forme de catholicisme intransigeant et étroit. C’est un voyeur professionnel qui va “cafter” auprès du curé les débauches qu’il observe dans son village. Il n’arrête pas d’in- sulter les “libéraux”, les “francs-maçons”, tout en ne mettant d’ailleurs pas grand-chose derrière ces épithètes. Tout ceci septembre-décembre 2018 / 271 ULiège www.uliege.be/LQJ 63 !, $%)!'7/,

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