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m’a d’abord amené à vouloir purifier son témoignage de tout ce qui sentait trop la sacristie. Cela me semblait être un écran entre son regard et le nôtre. Puis, un jour, j’ai fini par dénicher au fond d’armoires poussiéreuses de l’église de Vottem les bannières de procession dont parle Gaspard avec un luxe extraordinaire de détails. J’ai alors réalisé que c’était le cœur du sujet pour lui. Ces bannières, qui avaient coûté chacune, plus d’un an de salaire ouvrier, se levaient, lumineuses et cha- toyantes, dans les rues sombres et poussiéreuses d’un village minier, comme traçant dans leur sillage des chemins de cou- leurs qui soudaient la communauté. Th.L. : Concernant la figure de Gaspard, je ne l’ai pas trouvée antipathique. Il y a une fibre humaine évidente à travers ses commentaires. On sent qu’il est touché par les histoires qu’il raconte. Et je suis quand même confon- du d’admiration pour la maîtrise narrative de ce mon- sieur qui avait fait tout juste l’école primaire. Les extraits repris dans le livre de Carl sont bien construits, bien amenés. Par ailleurs, ce qui ressort pour moi également, c’est la singularité de Gaspard en termes sociologiques. Ce n’était pas un marginal, il a failli être élu conseiller communal. Ce n’était pas non plus un “grand singulier” puisqu’il n’était ni criminel ni fou. Pour le reste, il se dis- tingue certainement de son milieu par l’écriture, même si ce n’est pas un écrivain au sens sociologique du terme. Cette combinaison très curieuse de singularité sans mar- ginalité fait, me semble-t-il, de Gaspard un ovni en socio- logie de la littérature. LQJ : Vous évoquiez la qualité littéraire de la chro- nique. Celle-ci passe notamment par une abondance de détails visuels… Th.L. : Effectivement. D’ailleurs, en tant qu’historien d’art, j’ai trouvé dans cet ouvrage une dimension sensible et visuelle très présente. En général, les historiens ne sont pas très intéressés par la visualité. S’ils le sont, ils deviennent historiens de l’art. Carl, auteur d’un livre sur l’histoire de la visualité, est un cas tout à fait particulier de ce point de vue. On le sent dans ce livre-ci, qui est très graphique. Il y a une iconographie de Gaspard Marnette à travers une série d’objets présents dans le récit : les bannières, les statues, la Vierge, etc. Cette visualité inter- vient aussi plus généralement au travers des histoires qu’il raconte, les destins individuels parfois tragiques et les images frappantes comme ces “femmes-parachutes” dans lesquelles j’ai tout de suite retrouvé celle d’Alice au pays des merveilles qui, à l’instar des femmes de Vottem, tombe dans le puits et dont la jupe fait parachute ! Cette icono- graphie est remarquable et Carl la fait très bien ressortir. Pourtant, au premier abord, que faire de ce genre de détail quand on est historien ? C.H. : Je suis très heureux de t’entendre parler de la visualité évidemment, car c’est ce qui structure le propos théorique du livre, sans que j’en aie eu conscience tout de suite. Je m’en suis rendu compte lorsque j’ai accepté de voir avec l’auteur plutôt que de purifier son témoignage de son propre regard subjectif, quand je me suis laissé porter par la vibration, la dimension intensément sensible de son regard. Alors, c’est un monde de perceptions et d’émotions ténues, mais essentielles, qui se lève sous le regard de l’historien ! LQJ : Gaspard écrit sa chronique à partir de 1862. Nous sommes en pleine industrialisation et le monde ouvrier se développe. Dans ce contexte, Gaspard, catholique conservateur, ne fait-il pas là aussi office d’ovni dans le milieu qui est le sien ? Ou bien, au contraire, est-il l’écho d’une majorité silencieuse ? C.H. : La question de la représentativité est, bien enten- du, pertinente. Mais Gaspard ne peut pas être réduit à la seule question de savoir s’il est ou non représentatif de ce qu’était l’ouvrier au XIX e . C’est le mouvement qui est repré- sentatif. Le mouvement de ces vies singulières dont nous sommes les héritiers. Quand on est historien, ou anthro- pologue ou sociologue, on a très envie que la parole si rare du peuple soit une parole résistante. On voudrait croire que nos héros ne sont pas ceux qui ont porté la bannière de la Sainte-Vierge, mais plutôt ceux qui ont porté celle de l’émancipation des peuples. Or, le regard de Gaspard me conduit dans un tout autre régime d’acquiescement. Gaspard est représentatif en ce sens que, dans les villages du XIX e siècle, même si on est déjà sensible à une forme de déchristianisation, et peut-être même à cause de cela, l’adhésion aux rites, aux valeurs catholiques, est extrême- ment forte. Le curé reste la personne principale du village avec le bourgmestre, l’instituteur, et c’est cela qu’il est intéressant d’étudier plutôt qu’un phénomène dont on anti- ciperait comme a posteriori l’effacement. La loi communale date de 1836. Auparavant, il n’y a pas de conseil commu- nal, pas de vie politique villageoise. Au moment où Gaspard commence à écrire, c’est une expérience toute récente qui rencontre en fait l’indifférence générale. Cela, Gaspard nous l’apprend. Il n’y avait pas vraiment d’appartenance partisane, on changeait d’alliance sans difficulté. La vie politique était alors un moyen d’animer la communauté plutôt que d’affirmer des valeurs idéologiques. Gaspard évoque ainsi le personnage de Louis Colson qui passe du catholicisme le plus intransigeant au socialisme en 1886. septembre-décembre 2018 / 271 ULiège www.uliege.be/LQJ 64 !, $%)!'7/,
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