LQJ 273

P our la formule, il se définit lui-même comme un sociologue défroqué. Et ce n’est pas parce que l’atypique villa Gathy, qui l’abrite au chausse-pied lui et ses colla- borateurs, depuis 20 ans, à la lisière de l’une des aires boisées du domaine universitaire du Sart-Tilman, accueillerait un aréopage schis- matique de l’ Alma mater. Cela tient au fait qu’à la fin des années 1990, la carrière de François Pichault a opéré un virage déterminant lorsque celui qui était alors chercheur qualifié au FNRS décide d’apostasier les sciences sociales pour rejoindre la faculté d’Économie et de Gestion (aujourd’hui HEC Liège-École de gestion de l’université de Liège), se laissant guider par son intérêt marqué pour le monde de l’entreprise. Ce faisant, il embrassait la sociologie pratique de l’expérience et laissait un peu tomber l’exé- gèse des pères fondateurs que sont Max Weber ou Émile Durkheim. Tout comme il délaissait la sociologie de l’art dont on le découragea en lui dépeignant un domaine sans avenir après un mémoire abordant la musique contemporaine de Stockhausen. Mais il accompagnait l’entrée des ressources humaines (RH) dans sa nouvelle Faculté qui, en concomitance avec ses homo- logues de Bruxelles et de Louvain-la-Neuve, devinrent une nouvelle discipline de la gestion. Son business à lui, c’est le changement. Et les ressources humaines. Plus particulièrement, les partenariats inter-organisationnels, les nou- velles formes de travail et la gestion du chan- gement. Docteur en sociologie de l’ULiège en 1988, il s’est fait passer pour un employé sur plusieurs lieux de travail pour élaborer sa thèse sur l’impact des nouvelles technologies dans le fonctionnement de grosses entreprises. En immersion. Avec, comme codirecteur, Michel Crozier, le pape de la sociologie des organi- sations. En 1986, ce grand amateur de théâtre – qui fit donc aussi montre de ses propres talents de comédien amateur en tant que thésard sur le terrain – crée le Laboratoire d’études sur les nouvelles technologies, l’innovation et le changement (Lentic) qu’il pré- side toujours. À l’époque, les travaux se sont d’abord orientés vers le secteur culturel qu’il affectionnait encore et dont font partie l’indus- trie du livre, la musique ou la presse… en pleine interrogation sur le changement de paradigme à la genèse du numérique. Si l’acronyme a été rebaptisé en 2013, “Laboratoire d’études sur les nouvelles formes de travail, l’innovation et le changement”, pour se départir du lien avec les TIC (puisqu’il est évident que l’on baigne maintenant dans ces technologies), cette sorte de PME est aujourd’hui l’un des plus gros laboratoires de recherche de sa Faculté et réunit 19 personnes. Toutes abritées dans la fameuse villa – presque familiale – du quar- tier Agora, ancienne demeure très bourgeoise du conservateur du domaine universitaire qui l’avait lui-même héritée d’un médecin. L’équipe est pluridisciplinaire et effectue des missions d’étude, de conseil et d’accompagnement dans des organisations de toute taille, du sec- teur marchand aussi bien que non marchand, en Belgique et sur la scène internationale. « J’engage avant tout des collaborateurs inté- ressés à la fois par la recherche de terrain et par le monde de l’entreprise », avoue celui qui avait tout de suite perçu les changements sociétaux qu’allait engendrer l’informatique balbutiante à la fin des années 1980. « Pour moi, l’essentiel est toujours d’observer com- ment les acteurs s’emparent des technologies, les utilisent, les détournent ou même trichent avec elles. » Un exemple ? Lorsqu’apparaissent, à la pré- histoire de la téléphonie mobile, des appareils pesant 400 grammes avec antenne et sans appareil photo, une fonction était prévue dans le but de pouvoir échanger des données tech- niques sous forme de brefs messages écrits en parallèle avec la conversation, mais aussi pour permettre aux personnes malentendantes de pouvoir communiquer. Beaucoup d’opérateurs étaient à l’époque convaincus que les consom- mateurs préféreraient naturellement les conver- sations téléphoniques, considérées comme le standard pour communiquer. Mais avec un prix à l’unité nettement moins élevé qu’un appel télé- phonique, l’usage du sms se répandit jusqu’à devenir un marché à part entière. En déclin depuis 2017, les autrement nommés textos pré- figurèrent l’essor des messageries instantanées pour smartphones telles que WhatsApp, Viber et Facebook Messenger. François Pichault Rendre le travail plus humain ENTRETIEN FABRICE TERLONGE Lecoq 30 mai-août 2019 / 273 ULiège www.uliege.be/LQJ mai-août 2019 / 273 ULiège www.uliege.be/LQJ 31 le parcours le parcours

RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=