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Si, eu égard à ses multiples occupations, François Pichault a un planning plus chargé et virevoltant que celui d’un pizzaiolo à l’heure du souper, il est aussi l’homme qui travaille partout puisque son bureau tient tout entier dans son PC portable. Et le flex office , il va pouvoir l’ex- périmenter concrètement dans la mesure où le Lentic, qu’il dirige, déménagera dans le futur nouveau bâtiment de HEC, rue Saint-Gilles, à l’emplacement de l’ancienne chapelle proche du cloître de l’ancien couvent du XVII e siècle. Portés par ce délogement, des changements en matière de new way of working y prendront forme « avec des bureaux non attribués notamment. Mais pour moi, ça ne changera pas grand-chose puisque j’ai déjà tout dans mon ordinateur. Il reste que d’autres collègues se montrent plus rétifs car ils affirment qu’ils ont besoin d’avoir leurs bouquins à côté d’eux. » NÉCESSAIRES AJUSTEMENTS Forcément, au-delà des réticences, de réels inconvénients se font jour autour des muta- tions de l’univers du travail. Moult théoriciens caractérisent les nouvelles formes d’emploi par une responsabilisation accrue dans l’atteinte de résultats, associée à une plus grande autonomie pour la réalisation des objectifs. Il reste que le statut juridique des travailleurs responsabilisés à la tâche ou au projet ne résulte pas toujours de choix individuels. Il peut être imposé et conduire à une dépendance économique accrue. Ou bien mener à un alourdissement des responsabili- tés individuelles en matière de développement des compétences ou d’aménagements spatio- temporels. « Je connais une entreprise spécia- lisée en ressources humaines qui fonctionne majoritairement avec des salariés mais selon de nouvelles formes de travail. Bureaux par- tagés, deux jours de télétravail par semaine, fonctionnement par objectifs, suppression des pointeuses… Et voilà qu’ils se demandent s’ils ne sont pas allés trop vite en oubliant de former leur management pour cela. Il faut aussi s’in- terroger sur ce que l’on fait avec les syndicats, parfois dépassés par une base très désireuse de télétravailler, ou les managers intermédiaires qui stressent lorsqu’ils ne voient plus les gens et réagissent en faisant du surcontrôle problé- matique », illustre François Pichault en envisa- geant les excès possibles de la virtualisation. Il ne faudrait pas non plus se retrouver avec des collaborateurs complètement séparés de leurs collègues, ce qui sonnerait le glas de l’identité au travail. Faut-il gérer des entretiens d’évaluation problématiques en vidéo-conférence au lieu de le faire en présentiel ? Quid de l’indifférenciation entre vie privée et vie professionnelle ? Au-delà de la confiance et de la responsabilisation, le fait d’avoir tendance à être connecté en perma- nence, même le week-end, n’est évidemment pas bon. Les gens gagneraient à se déconnecter les jours de repos. Certaines entreprises testent d’ailleurs une déconnexion de leurs serveurs après 18h. Le Lentic réalise pour le moment, pour le compte d’un opérateur de télécommunications, une étude consacrée aux enjeux de l’intelli- gence artificielle sur les emplois et les com- pétences. Un exemple intéressant est celui du chatbox (la nouvelle génération de robots de conversation) capable d’interagir avec les clients qui se connectent au customer service de l’entreprise. Il apparaît que la clientèle a tendance à se détourner des opérateurs qui n’offrent plus la possibilité de dialoguer avec un opérateur humain. « Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont les gens s’approprient tout cela. Les technologies ne déterminent pas le social. Il y a des interactions permanentes entre le potentiel de la technologie, le script socio-organisationnel et puis les scripts écrits par les acteurs. À technologie égale, on a des usages sociaux différents », note notre interlo- cuteur, qui fait régulièrement sourire ses collè- gues par son usage chaotique de la machine à café du bureau… oubliant de temps en temps d’insérer une capsule. LES BORNES DE LA RECHERCHE EN ENTREPRISE Pour cette année académique 2018-2019, notre homme s’est vu attribuer une chaire Francqui par l’UCLouvain sur le thème du changement dans les organisations en contexte digital. Chaque année, la fondation éponyme alloue, comme on sait, un certain nombre de chaires destinées à inviter un professeur pour donner dix heures de cours considérées, tel un complément d’ensei- gnement, dans une autre université belge que la sienne. Sa leçon inaugurale, dispensée au début du mois de décembre, portait sur le caractère incertain des prévisions relatives aux effets de la digitalisation. Après un passage en revue des principales controverses qui émergent de la litté- rature prospective sur la transformation digitale des organisations, il fut question de l’intérêt et de la pertinence d’une approche socio-maté- rielle explorant les interactions entre présuppo- sés organisationnels inscrits dans la technologie et les contextes d’usage de celle-ci, plaidant en faveur d’études longitudinales approfondies, de nature qualitative, en vue de mieux saisir les dynamiques spécifiques de changement. Il a ensuite été montré comment la recherche académique peut remplir, en la matière, un rôle d’utilité collective en mettant son expertise au service de l’accompagnement des transforma- tions digitales et en observant de près les modes d’appropriation de la technologie (son leitmotiv , donc). « Il faut évidemment réunir un certain nombre de conditions pour qu’un accompagne- ment de ce type se déroule dans des conditions optimales. Les questions d’éthique ne sont pas les mêmes que pour un simple consultant. Nous n’acceptons pas, par exemple, d’accompagner un plan de restructuration. Il n’est pas question de perdre son âme », souligne-t-il, lui qui a engrangé plus de 30 ans d’expérience dans la recherche-intervention en partenariat avec les entreprises . Sa deuxième leçon, le 17 janvier, avait trait aux nouvelles formes d’organisation du travail et d’emploi dans le monde digital : « Il faut bien dis- tinguer les deux, insiste-t-il d’emblée. En matière d’emploi, on oppose habituellement le statut de salarié à celui d’indépendant. Mais avec la digitalisation, se développe une zone intermé- diaire qui n’est plus ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. On l’observe notamment chez les journalistes, les artistes, les webdesigners, les coaches… naviguant entre des périodes de chô- mage, de contrats temporaires et de prestations d’indépendant. Une personne peut également être fonctionnaire la journée et chauffeur Uber le soir. » Pour ce qui est des nouvelles formes d’organisation du travail, on s’intéresse aux évo- lutions dans les manières de travailler à l’heure de la dématérialisation. « Certains espaces de travail sont désormais prévus sans bureaux attri- bués à des personnes définies, ce qu’on appelle le flex office. Le télétravail s’est également déve- loppé. On en parlait déjà en 1986 comme une pratique qui allait exploser alors que cela n’a véritablement décollé qu’en 2010. » Les nouvelles formes d’emploi dans le monde digital Lecoq 32 mai-août 2019 / 273 ULiège www.uliege.be/LQJ mai-août 2019 / 273 ULiège www.uliege.be/LQJ 33 le parcours le parcours
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