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ANTICIPER LE RISQUE, COORDONNER LA SOLIDARITÉ La culture du risque dresse une tension entre deux temporalités : l’anticipation d’un péril qui n’adviendra peut-être pas et la réaction une fois la catastrophe advenue. Une bonne anticipation ne garantit pas de s’en prémunir, mais elle facilite les actions à mener dans l’urgence. Au département de sciences politiques, le Spiral aborde la gestion des risques et les questions de gouvernance. En juillet 2021, ce centre de recherche a travaillé en réseau avec les gestionnaires de crise et le planificateur d’urgence, puis a par la suite participé à différentes évaluations publiques. La chercheuse Aline Thiry, qui termine une recherche sur les mécanismes de solidarité observés lors des inondations de la Vesdre*, défend l’enjeu de cultiver des mémoires collectives décentralisées et vivantes, pour modifier notre rapport au monde. « Historiquement, les sociétés impactées par de grandes catastrophes ne s’adaptent que très peu et n’apprennent pas de leurs erreurs. » Si nous pouvons nous mobiliser dans l’urgence, nous ne sommes pas les meilleurs pour organiser des temps de réflexion sur ce qui a été vécu. Les raisons sont multiples : chaînes de gouvernance trop centralisées et verticales, compétences organisées en silo, absence de moyens, agendas saturés. En outre, reconnaître un manque de maîtrise continue d’être perçu comme un aveu de vulnérabilité. Il est donc plus facile de colmater certaines failles sous le vernis d’un discours rationnel et rassurant. Investir dans une politique de planification des risques sur le territoire est difficile, notamment parce que cette législation relève du Fédéral, et offre peu de moyens au niveau local. « Le modèle est celui d’une crise limitée dans le temps et l’espace ; typiquement, l’explosion de Ghislenghien. Dans le cadre d’une inondation impactant des vallées entières pour plusieurs années, les moyens humains et matériels sont rapidement dépassés. » Les interactions avec les niveaux communaux, provinciaux et régionaux existent, notamment via la création – depuis les inondations – des Celex (cellules d’expertises thématiques) regroupant différents partenaires, pour évaluer une situation sous l’angle des compétences régionales. Mais les marges de manœuvre sous la prérogative du Fédéral sont nettement sousinvesties et nécessiteraient d’être repensées. « En cas de crise, la loi prévoit comme objectif un retour à la normale aussi rapide que possible. Mais aussi bien la pandémie que les inondations nous ont démunis face à leur ampleur et leur enlisement dans le temps. L’injonction du retour à la normale finit par démobiliser et multiplie les essoufflements, burnouts et traumas. Notre imaginaire doit changer. L’idée de la maîtrise doit laisser une place à la vulnérabilité, à l’incertitude, à la complexité des décisions à prendre. » L’envergure des élans de solidarité est une autre dimension sous-évaluée. Le modèle vertical de gestion de risque ne prévoit pas un rôle actif et prosocial de la population, des “experts d’usage”. Ils sont réduits à une masse attendant les mesures à suivre. Or, lors d’une catastrophe, les premiers sur place sont les habitants eux-mêmes. La mobilisation et l’entraide sont des paramètres fondamentaux dans la manière de réagir à ce type d’événement. « Les services publics ont été débordés par les offres de services et de don. Rien n’était prévu pour coordonner cette mobilisation. Ensuite, cette solidarité se tarit très vite, alors que de nombreuses personnes sont encore dans des situations difficiles. Certains gouverneurs ont lancé des réserves citoyennes, trouvé des accords avec des associations locales, entamé des collaborations avec des radios amateurs sur le territoire, et c’est une bonne direction. » Un nouveau narratif décentralisé, solidaire et participatif peut remplacer un modèle central et vertical. Il s’appuie sur un maillage d’initiatives et de relais citoyens structurés. Les figures responsables ne doivent plus spécifiquement instruire, mais plutôt coordonner dans une logique transversale, et favoriser un temps nécessaire où l’on apprend collectivement à cohabiter avec des catastrophes au long cours. * Aline Thiry, “Nommer la catastrophe. Les enjeux de qualification des inondations dans la vallée de la Vesdre en Belgique”, Revue d’anthropologie des connaissances, en open access en juin 2026. MAI-AOÛT 2026 I 294 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 17 À LA UNE

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