Aux racines de la conscience

Dans Omni Sciences
Dossier PATRICIA JANSSENS - Photos MARJORIE JASPAR

C’est au début des années 1990 que Marie- élisabeth Faymonville, anesthésiste de formation, décide d’investiguer l’activité cérébrale en hypnose. Elle démontre que celle-ci a bien une influence sur le fonctionnement du cerveau. Depuis lors, les anesthésistes utilisent cette technique couplée à une anesthésie locale en salle d’opération et la Pr émérite Faymonville – ancienne directrice du Centre interdisciplinaire d’algologie au CHU de Liège et coordinatrice du Centre de bien-être (Oasis) dans le Centre intégré d’oncologie de l’hôpital – multiplie les recherches en la matière.

Pas à pas, grâce aux collaborations nourries entre chercheur·e·s et services pluridisciplinaires2, la science comprend de mieux en mieux les mécanismes qui caractérisent les variations de l’état de conscience. « L’imagerie par résonance magnétique (IRM) a permis de démontrer que la distraction, la méditation, le placebo et l’hypnose peuvent modifier sensiblement la perception de la douleur », assure l’algologue. Une belle revanche pour cette pratique qui fut boudée pendant près d’un siècle. Dans la seconde moitié du XIXe siècle en effet, Joseph Delboeuf, professeur de philosophie à l’université de Liège, fut un ardent défenseur de cette pratique déjà bien connue des magnétiseurs publics. Pour lui, la recherche sur le phénomène hypnotique supposait des approches multiples afin de comprendre les racines de la conscience dans ses dimensions psycho-biologiques. Mais son décès en 1896 signa le déclin de l’attention portée à l’hypnose, tandis que le perfectionnement des médicaments en anesthésie conduisit à sa relégation. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que la pratique revient sur le devant de la scène, aux états-Unis dans un premier temps.

FaymonvilleME-MichelMathys « L’hypnose – comme la “pleine conscience” ou le yoga – vise à se concentrer sur “ici et maintenant”, explique Marie-élisabeth Faymonville. La technique hypnotique convoque les suggestions positives de notre vie pour prendre soin de nous-mêmes ; elle peut modifier notre perception sensorielle et donc celle de la douleur. » Validée scientifiquement, la méthode a fait l’objet de diverses publications dans les revues médicales et la renommée des équipes liégeoises en ce domaine est internationale.3

L’HYPNOSE, POUR QUOI, POUR QUI ?

Depuis 1992, près de 10 000 interventions chirurgicales (opérations de la thyroïde, interventions vasculaires, chirur- gies plastiques, extractions dentaires, accouchements, soins aux grands brûlés, etc.) ont été réalisées en combinant une anesthésie locale avec une hypnose. « Si l’on compare ce modus operandi avec l’anesthésie générale, les bénéfices sont réels, tant pour le patient que pour l’équipe médicale, souligne la Pr Faymonville. Non seulement la récupération est plus rapide après l’opération, mais le confort du malade est majoré (diminution de l’anxiété, de la douleur, des nausées et des vomissements, réduction de la consommation d’anxiolytiques et d’analgésiques, etc.). »

Le CHR de la Citadelle propose maintenant l’hypnose dans le cadre du diagnostic prénatal et dans le Centre de procréation médicalement assistée et du suivi des grossesses à risque. En oncologie aussi des effets positifs ont été observés. « Les personnes atteintes du cancer font face à une grande perturbation physique et mentale. Le diagnostic marque en quelque sorte la fin de l’insouciance, observe la Pr Marie-élisabeth Faymonville. Si la maladie provoque de l’anxiété, de l’inconfort psychologique, la chimiothérapie occasionne parfois des difficultés de concentration, des pertes de mémoire et la médication a des répercussions sur le sommeil, sur le dynamisme, etc. » L’hypnose permet de réduire la fatigue, d’augmenter la qualité du sommeil, de calmer la détresse émotionnelle.

Elle diminuerait de moitié la perception de la douleur. Mais comment ? « L’effet analgésique s’explique par une modulation globale d’un réseau de zones cérébrales impliquées dans la perception sensorielle, douloureuse et affective ainsi que des réseaux neuronaux régissant la conscience de soi et de l’environnement », explique la Dr Audrey Vanhaudenhuyse, chercheuse au Centre interdisciplinaire d’algologie et directrice du Sensation and Perception Research Group du Giga-Consciousness.

L’auto-hypnose donne aussi de bons résultats dans le cas des douleurs chroniques. « Les émotions, les comportements et les pensées influent sur les sensations perçues par le cerveau. De plus, les sentiments comme la tristesse, la colère ou le découragement modifient le comportement : la douleur fige alors le patient et, finalement, emplit toute sa vie. En travaillant sur ces composantes, on peut modifier la sensation douloureuse, explique l’algologue. On ne la supprime pas complètement, mais on parvient à la soulager, à réduire le recours aux analgésiques. 85 % de nos patients retrouvent ainsi une meilleure qualité de vie au quotidien. Autres intérêts de la pratique : elle permet au malade d’adopter une démarche active dans sa thérapie en utilisant ses propres ressources, et elle est à la portée de tout un chacun. » Car l’hypnose est un talent inné. « Certains sont plus à l’aise que d’autres, mais on peut facilement approcher l’hypnose en étant guidé. Dans cet objectif, plus de 650 soignants (médecins, psychologues, dentistes, etc.) ont été formés à Liège et notre expertise sert de modèle dans plusieurs écoles françaises notamment », rappelle Marie- Élisabeth Faymonville.

VOIE D’ACCÈS AUX RESSOURCES INCONSCIENTES

L’hypnose a également une place dans les traitements psychologiques (thérapies cognitives et comportementales, transpersonnelles). Elle permet d’accéder aux ressources inconscientes du patient, de contourner les blocages et de faire émerger de nouvelles sensations positives et des apprentissages pour la vie du sujet.

NyssenAS-MHouet La Pr Anne-Sophie Nyssen, psychologue et vice-rectrice à l’enseignement et au bien-être, a inséré la technique dans ses recherches et consultations. « Nous avons mené des recherches sur la communication entre le soignant et le patient, explique-t-elle. On sait que 70 à 80 % des accidents iatrogènes [ndlr : provoqués par un acte médical ou par les médicaments] sont associés à des problèmes de communication (incompréhension, manque d’écoute, mauvaise transmission de l’information). Les mots choisis pour prévenir les patient·e·s sont souvent chargés d’une valence négative4. Or, contrairement à ce que l’on croit, le langage compassionnel, l’avertissement n’aident pas toujours le ou la malade à accueillir confortablement le soin ; au contraire, ils peuvent augmenter la douleur et l’anxiété (c’est ce que l’on nomme “effet nocebo”). Grâce à l’utilisation de l’imagerie fonctionnelle, des travaux de recherche ont prouvé que la simple utilisation de mots suggérant la douleur induit chez le sujet une activation du réseau neuronal associé à cette douleur. Cette activation peut être déjouée par des suggestions, des tâches de distraction impliquant la focalisation de l’attention, par l’hypnose notamment. »

Très souvent, celle-ci est utilisée en complément d’une thérapie : elle fait partie d’une stratégie et n’est pas un simple remède “miracle”. « Je travaille notamment avec les patient·e·s souffrant de douleurs persistantes malgré les traitements (douleurs chroniques) et qui ont des conséquences négatives en cascade dans leur vie. La personne éprouve de la colère face à l’impossibilité du corps médical à la soulager, éprouve avec le temps des difficultés à en parler en famille ou avec les amis et parfois son sentiment d’isolement, de désespoir est tel qu’elle se réfugie dans l’alcool ou les médicaments. La spirale peut être infernale. En utilisant des suggestions thérapeutiques adaptées, les séances d’hypnose ont pour objectif de faire revenir le patient dans le monde social, dans le monde du travail, précise la Pr Anne-Sophie Nyssen. Confronté à la peur d’avoir mal et à la peur de l’échec, l’hypnose – état de conscience modifiée – lui permet de découvrir ses ressources, de vivre des moments d’apaisement, d’être plus accessible aux suggestions thérapeutiques et de faire évoluer sa perception de soi au monde pour revenir dans la vie sociale et active. » Les résultats sont visibles et validés par de nombreuses études scientifiques5.

NOUVELLES TECHNOLOGIES

Preuve de sa vitalité, la thématique attire aussi de jeunes chercheuses. Audrey Vanhaudenhuyse, neuropsychologue, docteure en sciences médicales, poursuit avec deux doctorantes, Floriane Rousseaux et Aminata Bicego, une série d’études sur l’intérêt de l’hypnose dans différentes applications cliniques. L’une de ces études est menée en pédiatrie oncologique. « Nous analysons l’effet de l’auto-hypnose combinée à l’auto-bienveillance sur des enfants cancéreux, sur leur fratrie et sur leurs parents, expose-t-elle. Il s’agit d’un projet pilote mené avec le Dr Christophe Chantrain et la psychologue Jennifer Marini à la clinique CHC MontLegia. Les conclusions sont significativement positives, notamment sur la fatigue et la détresse émotionnelle. » Un tout nouveau projet va également commencer en 2021, en collaboration avec les Drs Olivia Gosseries et Charlotte Grégoire (Giga-Consciousness), visant à comparer l’hypnose à la transe cognitive (un autre état de conscience modifiée) pour améliorer le bien-être de malades oncologiques.

Quant à Floriane Rousseaux, doctorante en psychologie, elle s’interroge : la réalité virtuelle facilite-t-elle l’induction hypnotique ? « La réalité virtuelle utilise l’ordinateur pour immerger le sujet dans un environnement à trois dimensions. Comme l’hypnose, cette pratique a démontré son efficacité sur l’amoindrissement de la douleur aiguë. Serait-il intéressant de combiner les deux techniques ? C’est ce que nous tentons d’évaluer chez des patients opérés du cœur et admis en unité de soins intensifs, tant du point de vue physiologique que psychologique et cognitif. »

Un cycle de formations continuées “Hypnose, douleurs aiguës et chroniques” est ouvert depuis 1994 à toutes celles et ceux, psychologues, dentistes et médecins, qui travaillent dans ce cadre. En 2020, 588 professionnels l’avaient suivi et la majorité d’entre eux l’expérimentent dans leur pratique. À l’Université, la Pr Anne-Sophie Nyssen est à l’initiative du cours intitulé “Sensibilisation au processus hypnotique et à la communication théra- peutique” dispensé dans les facultés de Médecine et de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’éducation, depuis 2015. Un cours devenu obligatoire aujourd’hui.

 POUR ALLER PLUS LOIN

Anne-Sophie Nyssen et Marie-Élisabeth Faymonville (dir.), 150 ans d’hypnose à l’université de Liège. De Joseph Delboeuf à aujourd’hui. Presses Universitaires de liège, Liège, janvier 2021.

Utilisation responsable de l’hypnose dans les soins de santé. Rapport remis au conseil supérieur de la santé (août 2020). Le groupe de travail a été présidé par Marie-Élisabeth Faymonville et Nicole Ruysschaert ; Anne-Sophie Nyssen en faisait partie également.

Le film Ma voix t’accompagnera, réalisé par Bruno tracq (2020).

2 Ont participé à l’étude, des scientifiques du service d’anesthésie-réanimation, du service d’algologie du CHU, du centre de recherches du cyclotron et du Giga-consciousness de l’ULiège.

3 Marie-Élisabeth Faymonville a reçu le prix Ernest Hilgard en 2015 pour ses publications.

4 “Communication soignant-soigné”, Marie-Élisabeth Faymonville et Anne-Sophie Nyssen, in Douleur anal., 2014, 27: 210-214.

5 “Psychological interventions influence patients’ attitudes andbeliefs about their chronic pain”, Vanhaudenhuyse Audrey, Gillet Aline, Malaise Nicole, Salamun Irène, Grosdent Stéphanie, Maquet Didier, Nyssen Anne-Sophie et Faymonville Marie-Élisabeth, J Tradit Complement Med., 2018, 8(2): 292-302.

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